Les Femen et la stratégie de l’échec

blog echecTribune libre :

Un retour sur « l’affaire du timbre de Marianne », d’un point de vue féministe, n’est peut-être pas vain. J’ai le souvenir d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, où une Femen racontait – citant G.A.R.ç.E.S, le collectif au sein duquel je milite – que les associations et collectifs féministes défendaient les mêmes choses, mais n’avaient simplement pas les mêmes modes opératoires. Je me dois de contester cette affirmation, étayant ce qu’est le féminisme que je défends.

Mon engagement féministe, plutôt queer, m’amenant à m’interroger sur l’hétérosexualité obligatoire, j’aurais pu me réjouir de la perspective consistant à « lécher le cul » d’Inna Shevchenko à chaque fois qu’il me faudrait envoyer une lettre. Toutefois, je trouve que cette Marianne ne lui ressemble pas réellement. Sans les précisions d’Olivier Ciappa, la France n’y aurait peut-être vu que du feu. Quoi de comparable entre la candeur mièvre de cette jeune fille en fleur et la fièvre furieuse qui se lit sur le visage de la chef de file des Femen.

J’aurais pu rencontrer Inna et ses camarades lors des nombreuses mobilisations féministes qui ont eu lieu cette année, à l’occasion par exemple des manifestations en faveur du mariage pour tous. Même dans cette optique il aurait été peu probable, en toute honnêteté, que le charme délavé d’Inna Shevcheko ou celui de l’une de ces créatures normées, et intégralement épilées me guide loin des sentiers de l’hétéronormativité (je m’étais pourtant juré de ne pas dire de gros mots). Peut-être aurions nous pu tout de même partager un sandwich merguez ou une bière… Mais je les soupçonne de s’astreindre à un régime alimentaire qui ne le tolère pas, incarnant un bel exemple de ces « nouveaux visages de l’aliénation », que Mona Chollet relate dans un ouvrage salvateur qui gagnerait à être lu à la place de toutes les pages glacées torcheculatives des magazines dits féminins qui se vendent chaque jour.

A la réflexion, la probabilité de les rencontrer dans ces cortèges n’est pas très grande. Nous sommes trop ringardes, nous ont-elles expliqué.  Nettement plus télégéniques, que nous féministes de la vieille, les Femen préfèrent court-circuiter ces mobilisations et manifestations. Non, les Femen ne se perdent que rarement dans la foule des anonymes résistants et résistantes à l’irrésistible. Le 15 octobre dernier, elles préféraient s’enchaîner aux barreaux du Ministère de la justice la matinée alors qu’un rassemblement unitaire en soutien aux victimes de viols était annoncé en fin d’après-midi, tandis que le 18 novembre, elles se déguisaient en nonnes pour aller braver, seules, Civitas.

Certes, cette dernière action a eu le mérite de révéler la dangerosité de certains des membres de ce mouvement et d’affaiblir les opposants à la loi. Comme par d’autres actions, les Femen ont su attirer l’attention sur les luttes féministes. Toutefois ce que le féminisme des Femen gagne en audience, il le perd en inclusivité et en réflexion féministe. C’est là où le bât blesse.

S’agissant de l’inclusivité, lorsque Facebook a décidé de fermer la page des Femen, assimilant à tort leur activité à de la pornographie et les accusant de s’adonner à la promotion de la prostitution, loin d’elles l’idée de se jeter sur l’occasion pour œuvrer contre la stigmatisation des prostituées issues de la traite, ou d’exprimer une solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe,  qui n’en sont pas issu.e.s. Elles se contentèrent d’afficher leur narcissisme et leur vécu persécutif, interprétant cette censure comme « la continuation logique de la guerre contre les Femen que livrent sur Internet différents groupes réacs: les Nazis de l’Europe et des dictatures post-soviétiques jusqu’aux fondamentalistes islamiques » ; excusez du peu.

L’absence d’inclusivité du féminisme des Femen se déploie également dans leurs positions anti-religieuses, et découle d’une carence de réflexion féministe. Mon propos n’est pas de discuter de l’éventuelle islamophobie – terme qui devrait être remplacé par musulmanophobie, mais ceci est un autre débat – des Femen, mais de démontrer qu’elles peuvent nuire aux luttes féministes et à leur objectif d’émancipation.

Cette carence de réflexion préalable, nécessaire à l’action féministe, omet une grille de lecture, qui ne saurait rester l’apanage d’une poignée d’universitaires : l’intersectionnalité. Cet autre gros mot, fait référence à l’imbrication des différentes oppressions. L’objet « nous les femmes » du féminisme a été remis en cause depuis belle lurette, une femme étant toujours autre chose, englobée dans une autre section (la nationalité, la religion, le handicap, ou la catégorie socioprofessionnelle par exemple). D’origine militante – héritée notamment du Combahee River Collective, des lesbiennes noires américaines, à l’origine de la déclaration de 1977, l’intersectionnalité a été théorisée par les intellectuelles africaines-américaines, notamment par Kimberlé Williams Crenshaw, qui prennait pour exemple l’invisibilisation des femmes battues africaines-américaines.. A la fois confrontées au sexisme et au racisme, voulant dénoncer le sexisme des hommes africains-américains, elles se trouvaient accusées de « faire le jeu » du racisme, à l’inverse si elles taisent la violence qu’elles subissaient, on les accuserait de faire celui du sexisme. 

Ainsi, de par leurs positions quelque peu simplistes sur la religion, les Femen manquent-elles le tournant intersectionnel, où le féminisme en France gagnerait à s’engouffrer sans plus tarder. Virulentes dans leurs positions sur la religion, il n’est pas certain que les Femen rallient à leur cause des femmes, qui bien qu’en accord avec l’égalité prônée par le féminisme, s’en détourneront, par peur de faire le jeu de l’islamophobie ou volonté de ne pas recevoir de leçons ; ou qui tout simplement stigmatisées, du fait de leur pratique religieuse, ne seront pas les bienvenues voire exclues.

Cette condamnation des religions, passant par l’amalgame entre croyances religieuses et pratiques réactionnaires, s’est également manifestée à travers leur soutien à Amina Sboui, la Femen tunisienne. Situées à la section entre oppressions dues à la religion, et oppressions dues au sexe, il était prévisible que les tunisiennes ne se solidarisent pas avec les Femen venues de France pour les sauver.

Les oppressions des femmes vivant dans des pays arabes ne sont pourtant pas un leurre, et ont quelque chose à voir avec la prégnance de la religion, bien qu’elles n’y soient pas réductibles ; mon propos n’est pas de le nier. Il ne s’agira pas non plus de donner raison aux discours en vogue intimant chaque féministe de se focaliser exclusivement sur les enjeux propres à « son pays de rattachement ». Aux termes de cette position, un ou une féministe français.e ne devrait pas s’exprimer sur des enjeux de genre non nationaux. Ainsi, l’excision, ou le harcèlement de rue dans les pays arabes ne seraient pas légitimes dans le discours féministe français, qui devrait plutôt, voire uniquement, se concentrer sur des thèmes tels que les inégalités salariales, les violences conjugales, les troubles du comportements alimentaires, l’inégalité face à l’orgasme entre hommes et femmes, pour ne citer que ceux-là.

Quoi qu’il en soit, loin de s’embarrasser de ce complexe, de cette peur de parler à la place des autres, les Femen se sont fixées pour objectif de secourir les « femmes arabes » (http://www.youtube.com/watch?v=yJMWYr7I1sc), parfois les « femmes musulmanes », comme si ces réalités se superposaient.

Quand bien même, à l’instar des Femen, nous nous piquerions, gonflés d’un complexe de supériorité, du destin si tragique des « femmes arabes » ou des « femmes musulmanes » – voilées, lapidées, mariées à des polygames -, la stratégie qu’elles emploient s’est révélée inefficace.

Il est scandaleux, bien entendu, que la Cour d’Appel de Sousse réprime avec une telle fermeté l’action d’Amina Sboui, de chefs d’accusation contestables, offrant au passage un bel exemple de l’usage de la justice à des fins de bâillonnement du militantisme. Il est absolument révoltant que le processus révolutionnaire tunisien, qui a mené à la chute du régime de Ben Ali, se soit soldé par la liquidation des acquis en matière de droit des femmes qui ont caractérisé le régime de Bourguiba.

Précisons que ces avancées juridiques, introduites par le Code de statut personnel (CSP) de 1956,  permettaient d’occulter la répression politique, l’absence de libertés publiques et de respect du pluralisme. Cette carte de visite éludait également la prévalence de normes religieuses et coutumières qui mettaient, dans une certaine mesure, en échec cette législation moderne. Les lois doivent être désirées.

Ce que les droits promus par le CSP tunisien de 1956 ont de commun avec l’action des Femen en Tunisie est leur inefficacité. Les Femen interviennent, avec leur corps et de leur nudité pour outils, mode opératoire non contestable en soi, mais n’ayant pas porté ses fruits, sans doute parce qu’extérieur à la société civile. L’émancipation doit venir d’en « bas », non pas de l’extérieur, ni d’en « haut ».

Dans son essai intitulé « Les subalternes peuvent-elles parler ? », Gayatri Chakravorty Spivak relate comment la parole des femmes indiennes durant la colonisation était confisquée, disparaissant, entre d’une part la puissance coloniale britannique qui prohibait la pratique du sati (le sacrifice publique des veuves sur le bûcher funéraire de leur époux défunt), d’autre part les coutumes et les hommes indiens qui exaltaient la pureté de cette pratique et mettaient en avant la volonté des veuves de s’y adonner. Tiraillées entres ces deux tensions, il apparaissait que la parole des premières concernées était inaudible.

Ce détour par l’histoire permet de dresser un parallèle. Le type d’actions et lediscours privilégiés par les Femen, réduisent davantage au silence celles-là même qu’elles prétendent épauler. Flamboyantes, alertes et rompues à l’usage des médias, elles les mettent même en porte-à-faux avec les idées féministes.

Je ne me réfère pas à Spivak afin de satisfaire mon pédantisme, mais parce que « on ne fait les livres que pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre ainsi contre les adversaires les plus implacables de toute vie : l’évanescence et l’oubli. » Cette citation, empruntée à Stefan Zweig, me paraît essentielle en matière de féminisme où ce qui a été fait risque à chaque époque d’être défait, où l’on retient peu des enseignements de l’histoire, et notamment de ce mécanisme complexe, qui semble souvent se vérifier, selon lequel les dominés affirment les traits qu’on leur reproche et s’attachent à se réapproprier les stigmates qu’on leur accole.

Ainsi devrions-nous garder de nos ingérences donneuses de leçons qui attiseraient ce réflexe, tout en restant solidaires. Les récents évènements en Egypte n’ont-ils pas fait la démonstration que des Arabes pouvaient se rendre compte, sans aide, de la défaillance d’un gouvernement d’inspiration religieuse, de la montée et du danger du fondamentalisme religieux, ou de la menace du seul conservatisme pour les droits des femmes et les droits humains ? Le mouvement, « the uprising of women in the arab world » qui a notamment appelé le 12 février 2013 à des manifestations contre le harcèlement sexuel en Egypte, n’offre-t-il pas des perspectives plus convaincantes que l’action des Femen ?

A l’heure d’une montée européenne de l’extrême droite, dont peu semblent se soucier, il n’est peu être pas tout à fait vain que le féminisme prenne acte des acquis anti-racistes et anti-fascistes, sans pour autant éluder l’oppression réelle des femmes venant des sections stigmatisées.  Le défi est de trouver une voie entre l’inaction et l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes, entre le refus de parler à la place des autres, de faire des généralisations dangereuses et la volonté d’exprimer sa solidarité, afin de trouver la meilleure façon de lutter « en tant qu’allié.e.s » dans des contextes spécifiques. Vaste chantier, on comprendra que certains préfèrent les messages vides de contenu des Femen.

Au regard de cet état des lieux, je frémis lorsque le Président de la République salue, sinon adoube ce type de féminisme, et que Marianne prend les traits d’Inna Shevchenko. Que penser de ce soutien explicite à un féminisme qui exclue, pense expliquer l’émancipation aux autres et se défie de la laïcité ? Tendre vers un féminisme plus inclusif ne serait-il pas davantage républicain ?

Il ne me reste plus qu’à souhaiter, qu’à l’instar des tecktoniks qui s’agitaient et gesticulaient, il y a quelques années, les Femen lassent et s’éteignent. D’ici là, je me réjouis d’utiliser davantage les e-mails, ce qui me dispense de timbres.

Ahlem

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Compte-rendu général du séminaire

Pour  bien commencer l’année, G.A.R.ç.E.S a invité ses adhérentEs et toutes  les personnes qui le souhaitaient à se réunir le temps d’un week-end  pour faire connaissance mais aussi pour évoquer différentes problématiques liées au  féminisme. C’était  aussi l’occasion de se réunir pour s’auto-former, réfléchir sur les oppressions genrées quotidiennes que nous subissons, et pour effectuer un pas supplémentaire vers l’(auto-)émancipation.

Dans l’ensemble, le séminaire fut un beau moment de partage féministe, regroupant de nombreuses et nombreux membres de Garçes, mais également des étudiantEs de Sciences Po et d’autres universités parisiennes, comme des jeunes et moins jeunes, des personnes travaillant, des féministes « historiques », des militantEs « Queer », des personnes simplement curieuses de voir ce que ce séminaire avait à leur offrir…

Ainsi, les  papiers recueillis sur le ressenti de ce week-end par les  participantEs ont été plus que positifs. Ils ont souligné la capacité  de Garçes à construire un espace de bien être et d’empowerment dans  lequel chacunE a pu s’exprimer, exister et s’affirmer dans l’espace  collectif tout en s’enrichissant personnellement et féministement.

Entre les sympathiques petits déjeuners et repas pris en commun, auxquels s’ajoute notre soirée du samedi soir dans le bar « La Veilleuse de Belleville », le programme était dense :

Samedi matin  : Après une première plénière sur « Etre et se dire féministe » la  soixantaine de participantEs s’est répartie en trois ateliers :  «  Etre et se dire féministe dans ses relations sentimentales et sexuelles  » , « Etre et se dire féministe dans le milieu étudiant » et un atelier sur la  prise de parole en public, adressé tout particulièrement aux personnes autocensuréEs n’osant pas parler au sein de l’espace collectif.

Samedi après-midi: Après une seconde plénière sur « l’intersectionnalité » (soit le concept  de sciences sociales permettant d’analyser l’imbrication – et non  l’accumulation- des discriminations entre elles, dans le vécu des  individuEs, dans les structures sociales mais aussi dans les discours politiques),  trois ateliers ont été proposés dans cette lignée : « Féminisme et  anticapitalisme », « Féminisme et religion » et « Féminisme et  antiracisme».

Dimanche matin  : Après l’affirmation de soi comme féministe et le questionnement sur  l’intersectionnalité samedi, c’est la sexualité et les sexualités qui ont été à l’honneur dimanche matin avec deux ateliers mixtes : « Stéréotypes et plaisirs sexuels » et « Queer et hétérosexisme », ainsi qu’un atelier non-mixte sur la masturbation féminine.

Dimanche après-midi : Après un retour sur les ateliers du matin et de la veille, nous avons  exprimé notre ressenti sur le weekend, réfléchi sur les choses qui étaient réussies et celles qui pourraient être améliorées (l’idée de créer une Charte a ainsi émergé à ce moment-là) avant d’échangé autour des projets  futurs de l’association.

Vous retrouverez tout au long des jours suivants des comptes-rendus ou des articles liés aux plénières et aux ateliers s’étant déroulés lors de ce séminaire, et n’hésitez pas à nous poser des questions ou à ajouter des remarques dans les commentaires!

Séminaire / Week-end de G.A.R.Ç.E.S

Pour bien commencer cette nouvelle année, G.A.R.ç.E.S. organise un séminaire de formation et d’auto-formation pour réfléchir au système hétéropatriarcal et aux différentes formes d’oppression qui en découlent. Ce week-end sera l’occasion de partager nos expériences et réflexions, pour s’émanciper et avancer ensemble dans la lutte féministe. Que vous soyez déjà militant-e convaincu-e ou juste curieux-se d’en savoir plus, ce séminaire est pour vous !

 

Programme et déroulé

Le séminaire se divise en 4 demi-journées, dont 3 avec un thème particulier. Nous aurons des plénières pour introduire les thèmes généraux, et des ateliers qui serviront à discuter en petits groupes d’un aspect plus précis du thème général.

Nous commencerons par discuter de la signification du terme « féministe », de ces différents usages et des difficultés que l’on peut rencontrer dans notre vie quotidienne à se dire « féministe ». Nous aborderons ensuite le concept « d’intersectionnalité », c’est-à-dire, comment les différents rapports de domination s’imbriquent dans l’expérience individuelle et collective. Enfin, le dimanche matin sera consacré à des ateliers pratiques et théoriques sur la sexualité et le plaisir sexuel…

 
Samedi 22 septembre 

9H-9H30 : Petit-déjeuner

 

9H30-11H : Plénière : « Etre et se dire féministe » 

11H15-12H45 : Ateliers

–       « Etre et se dire féministe dans ses relations amoureuses et sexuelles» 

–       « Etre et se dire féministe et étudiantE »

–       « Prise de parole en public » (atelier destiné aux personnes se sentant  dominées dans des situations de prise de parole publique) 

 

12H45-14H : Déjeuner

 

14H-14H45 : Retour en plénière sur les ateliers 

 

14H45-16h : Plénière : « Imbrication des différents rapports de domination »

16H15-18H : Ateliers

–       « Féminisme et anti-racisme »

–       « Féminisme et anti-capitalisme » 

–       « Féminisme et religion »

Dimanche 23 septembre 
 

10H-10H30 : Petit-déjeuner

 

10H30-12H15 : Ateliers sur « Sexualité et plaisirs sexuels »

–       « Masturbation féminine » (en non mixte) 

–       « Stéréotypes et plaisirs sexuels » 

–       « Queer et Hétérosexisme »

 

12H30-13H30: Repas

 

13H30-15H: Retour du week end en plénière


15H-16H : Projets de G.A.R.Ç.E.S 

 
Pour retrouver une description précise de chaque atelier, cliquez ici : Présentation du week-end . Les ateliers sont ouverts à tous, alors venez avec vos idées, remarques, critiques et votre imagination pour les enrichir !

Infos pratiques 

Samedi 22 septembre : de 9h à 18h, à Sciences Po, au 27 rue St-Guillaume, suivi d’une soirée festive à La Veilleuse de Belleville (26 rue des Envierges, métro Pyrénées).
Dimanche 23 septembre : de 10h à 15h au centre LGBT de Paris, 63 rue de Beaubourg (métro Rambuteau).
Un petit déjeuner sera offert le samedi et le dimanche matin. Samedi midi nous organiserons un pique-nique commun : que chacun-e ramène quelque chose à partager ! Et le dimanche midi, le repas sera préparé par les G.A.R.ç.E.S.

Une seule contrainte : s’inscrire avant jeudi 20 septembre, à 12h à cette adresse : garces.seminaire@gmail.com…. et se tenir à son engagement ! Vous pouvez vous inscrire pour tout le week-end ou seulement une des deux journées. Sachez néanmoins que pour des raisons pratiques et parce que nous souhaitons que les ateliers soient les plus participatifs possibles, le séminaire est limité à 50 personnes, donc inscrivez-vous le plus rapidement possible. Une fois votre inscription envoyée, vous recevrez une confirmation par mail.

Cette rencontre est la première du genre, et nous espérons bien que ce n’est qu’un début ! Nous n’avons évidemment pas pu aborder tous les thèmes qui nous intéressent et nous avons dû choisir certains nous semblant particulièrement nécessaires et stimulants pour un premier week-end. Alors, nous vous attendons nombreuses et nombreux le week-end prochain !

 

De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme

Constat  historique de l’incapacité des féminismes à articuler leur lutte à celle de l’anti-racisme

(voir les articles de Christian Poiret et Elsa Dorlin)

 

Angela Davis, figure du Black Feminism

            Ce sont les militantes du courant Black Feminism, puis du féminisme chicano, qui ont fait émerger cette problématique en remettant en cause la domination blanche sur le mouvement des femmes. En effet, les années 60 aux Etats-Unis ont été le théâtre de mouvements de femmes chicanas et noires, qui ont dénoncé les tendances racistes dans le mouvement féministe et l’invisibilisation de revendications spécifiques des femmes non-blanches. Elles ont mis en avant des différences entre le vécu des femmes blanches et celles de couleur, en évoquant notamment la question de la famille ou de l’emploi. Elles ont ainsi montré que l’image de la femme véhiculée dans le féminisme était celle des femmes blanches, de classe moyenne et supérieure, et expliqué que  la thématique de la sororité de toutes les femmes dissimulait des rapports de domination entre femmes.

            La thématique de l’articulation du racisme et du féminisme a ensuite été théorisée par les féministes de «l’intersectionnalité », dont la figure de proue est Kimberlé Williams Crenshaw, qui a souligné que, faute de capacité à penser l’intersection du racisme et du sexisme, les mouvements féministes et antiracistes tendent à se placer dans une situation de concurrence. Les antiracistes, soucieux de ne pas alimenter de stéréotypes raciaux et reproduisant des rapports de genre traditionnels, éludent la question du sexisme. Les féministes, animées par la crainte de véhiculer des stéréotypes racistes et alimentant les schémas de domination des Blancs, éludent la question du racisme.

Une articulation des luttes pourtant indispensable

Face à ce déficit historique d’articulation du féminisme et de l’anti-racisme, des auteur-e-s et militant-e-s se sont penché-e-s sur la façon de penser conjointement ces deux combats.

Le concept d’intersectionnalité est ainsi d’abord né dans l’espace des mouvements sociaux et du droit (avec comme enjeu la définition d’un sujet politique libérateur et d’un sujet juridique protecteur et/ou réparateur) avant d’être réapproprié par les sciences sociales dans le but d’analyser l’imbrication des rapports sociaux, en particulier le triptyque classe/race/genre. Il s’agit de souligner qu’il n’est pas possible de dissocier race et genre, dans le sens où un individu se définit dans tous les cas par ces deux appartenances (ainsi que par celle de classe, même si ce n’est pas le sujet développé ici). On ne peut faire jouer l’anti-sexisme au détriment de l’anti-racisme ; on ne peut pas opposer les victimes du racisme à celles victimes du sexisme (voir le texte de Christine Delphy). Les deux combats n’en font qu’un dès lors que les individus se meuvent dans l’espace social en fonction de ces deux axes et que de nombreuses femmes sont exposées à  un « péril multiple »[1] .

            L’articulation des luttes est d’autant plus impérative qu’aujourd’hui certains discours féministes alimentent des politiques racistes qui développent l’idée selon laquelle notre « démocratie sexuelle » (notion développée par Eric Fassin) s’oppose à l’oppression des femmes des autres cultures et donc doit s’en protéger. Ce discours utilise la logique classique qui consiste à dénoncer les « Autres » dans le but d’éviter l’auto-critique, et insinue donc que la domination masculine ne concerne que certaines cultures, tandis que « la nôtre » en serait exemptée. La récupération d’un argumentaire sur le droit des femmes fait donc le lit d’une rhétorique stigmatisante et excluante  (voir les textes de E. Fassin et C. Delphy).

 Difficultés à articuler féminisme et anti-racisme

Les tentatives de concevoir l’articulation des oppressions ne sont pas aisées. Les problèmes majeurs rencontrés sont :

–        Sur la question des identités : le risque d’essentialisation des groupes.

Les réflexions du Black Feminism nous ont appris à ne pas réifier l’identité « femme », qui dissimule des différences et des rapports de domination internes au groupe des femmes. Il faut donc faire attention à ne pas recréer des identités collectives figées, comme par exemple « les femmes noires », qui enferment ces femmes dans un certain nombre de caractéristiques, qui ne sont pas nécessairement vécues par toutes, et qui ne sont pas stables dans le temps.

–        Sur la question du partage des revendications :

Porter des revendications diverses n’est pas aisé car certaines d’entre elles ne sont pas compatibles entre les différents groupes qui les défendent. Il faut prendre garde à ne pas atomiser les mouvements sociaux en multipliant les sous-groupes car la convergence des revendications est indispensable dans la lutte contre l’oppression que subissent toutes les minorités. Le fait de porter différents combats implique d’arriver à se fixer certains critères normatifs dans l’élaboration des revendications, sans pour autant invisibiliser lesdits sous-groupes et leurs revendications plus spécifiques.

Dépasser ces difficultés : sociologiser et politiser les questions dites « culturelles »

(voir les articles d’ E. Dorlin et E. Fassin)

Pour dépasser ces difficultés, il semble qu’il faille s’attacher à montrer comment les rapports  sociaux construisent ces différences entre groupes. Plutôt que de s’en tenir à une approche uniquement catégorielle, essentialisant des identités et les réduisant parfois à un statut de victime, il faut montrer comment les groupes se constituent en fonction des rapports de pouvoir, des contextes politiques, des enjeux sociaux. Plutôt que de réduire les « femmes voilées » à un groupe identitaire religieux, qui ferait du port du voile un symbole d’oppression des femmes, on peut tenter d’envisager la diversité des « femmes voilées » et analyser notamment le port du voile comme un signe politique qui résulte d’un contexte social particulier (échec au grand jour de la rhétorique de l’universalisme républicain qui permettrait une intégration de toutes et tous en faisant abstraction des appartenances spécifiques, islamophobie ambiante, stigmatisation des femmes voilées). Christine Bard affirme notamment que « le vêtement libère celui ou celle qui se pense libéré-e par lui » : cette perspective permet d’échapper au piège essentialiste, de prendre en compte les grandes lignes de clivages sociaux sans pour autant nier les variations au sein des différents groupes analysés et s’approprier la parole des dominé-e-s.

Il s’agit aussi de trouver des points de rencontre entre les différentes luttes et de prendre garde à ne jamais parler à la place des autres ou au nom d’une objectivité fantasmée, mais en affirmant au contraire le lieu depuis lequel on parle. Affirmer par exemple une parole en tant que femme blanche, qui ne subit donc pas le racisme mais se positionne comme alliée dans la lutte anti-raciste.

par Sophie et Laura


[1]              KING Deborah, « Multiple Jeopardy, Multiple Consciousness: The Context of Black Feminist Ideology », Signs. Journal of Women Culture and Society, 1, 1988.

Bibliographie :

Christine Delphy : « Antisexisme ou antiracisme, un faux dilemme » in Classer, dominer, Qui sont les « autres »?, La fabrique éditions, 2008.

Éric Fassin «  Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations », in De la question sociale à la question raciale ? , La Découverte, 2006, p. 230-248.
URL : www.cairn.info/de-la-question-sociale-a-la-question-raciale–9782707158512-page-230.htm.

Christian Poiret, « Articuler les rapports de sexe, de classe et interethniques« ,  http://remi.revues.org/2359

Elsa Dorlin « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 83-105.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-83.htm.