De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme

Constat  historique de l’incapacité des féminismes à articuler leur lutte à celle de l’anti-racisme

(voir les articles de Christian Poiret et Elsa Dorlin)

 

Angela Davis, figure du Black Feminism

            Ce sont les militantes du courant Black Feminism, puis du féminisme chicano, qui ont fait émerger cette problématique en remettant en cause la domination blanche sur le mouvement des femmes. En effet, les années 60 aux Etats-Unis ont été le théâtre de mouvements de femmes chicanas et noires, qui ont dénoncé les tendances racistes dans le mouvement féministe et l’invisibilisation de revendications spécifiques des femmes non-blanches. Elles ont mis en avant des différences entre le vécu des femmes blanches et celles de couleur, en évoquant notamment la question de la famille ou de l’emploi. Elles ont ainsi montré que l’image de la femme véhiculée dans le féminisme était celle des femmes blanches, de classe moyenne et supérieure, et expliqué que  la thématique de la sororité de toutes les femmes dissimulait des rapports de domination entre femmes.

            La thématique de l’articulation du racisme et du féminisme a ensuite été théorisée par les féministes de «l’intersectionnalité », dont la figure de proue est Kimberlé Williams Crenshaw, qui a souligné que, faute de capacité à penser l’intersection du racisme et du sexisme, les mouvements féministes et antiracistes tendent à se placer dans une situation de concurrence. Les antiracistes, soucieux de ne pas alimenter de stéréotypes raciaux et reproduisant des rapports de genre traditionnels, éludent la question du sexisme. Les féministes, animées par la crainte de véhiculer des stéréotypes racistes et alimentant les schémas de domination des Blancs, éludent la question du racisme.

Une articulation des luttes pourtant indispensable

Face à ce déficit historique d’articulation du féminisme et de l’anti-racisme, des auteur-e-s et militant-e-s se sont penché-e-s sur la façon de penser conjointement ces deux combats.

Le concept d’intersectionnalité est ainsi d’abord né dans l’espace des mouvements sociaux et du droit (avec comme enjeu la définition d’un sujet politique libérateur et d’un sujet juridique protecteur et/ou réparateur) avant d’être réapproprié par les sciences sociales dans le but d’analyser l’imbrication des rapports sociaux, en particulier le triptyque classe/race/genre. Il s’agit de souligner qu’il n’est pas possible de dissocier race et genre, dans le sens où un individu se définit dans tous les cas par ces deux appartenances (ainsi que par celle de classe, même si ce n’est pas le sujet développé ici). On ne peut faire jouer l’anti-sexisme au détriment de l’anti-racisme ; on ne peut pas opposer les victimes du racisme à celles victimes du sexisme (voir le texte de Christine Delphy). Les deux combats n’en font qu’un dès lors que les individus se meuvent dans l’espace social en fonction de ces deux axes et que de nombreuses femmes sont exposées à  un « péril multiple »[1] .

            L’articulation des luttes est d’autant plus impérative qu’aujourd’hui certains discours féministes alimentent des politiques racistes qui développent l’idée selon laquelle notre « démocratie sexuelle » (notion développée par Eric Fassin) s’oppose à l’oppression des femmes des autres cultures et donc doit s’en protéger. Ce discours utilise la logique classique qui consiste à dénoncer les « Autres » dans le but d’éviter l’auto-critique, et insinue donc que la domination masculine ne concerne que certaines cultures, tandis que « la nôtre » en serait exemptée. La récupération d’un argumentaire sur le droit des femmes fait donc le lit d’une rhétorique stigmatisante et excluante  (voir les textes de E. Fassin et C. Delphy).

 Difficultés à articuler féminisme et anti-racisme

Les tentatives de concevoir l’articulation des oppressions ne sont pas aisées. Les problèmes majeurs rencontrés sont :

–        Sur la question des identités : le risque d’essentialisation des groupes.

Les réflexions du Black Feminism nous ont appris à ne pas réifier l’identité « femme », qui dissimule des différences et des rapports de domination internes au groupe des femmes. Il faut donc faire attention à ne pas recréer des identités collectives figées, comme par exemple « les femmes noires », qui enferment ces femmes dans un certain nombre de caractéristiques, qui ne sont pas nécessairement vécues par toutes, et qui ne sont pas stables dans le temps.

–        Sur la question du partage des revendications :

Porter des revendications diverses n’est pas aisé car certaines d’entre elles ne sont pas compatibles entre les différents groupes qui les défendent. Il faut prendre garde à ne pas atomiser les mouvements sociaux en multipliant les sous-groupes car la convergence des revendications est indispensable dans la lutte contre l’oppression que subissent toutes les minorités. Le fait de porter différents combats implique d’arriver à se fixer certains critères normatifs dans l’élaboration des revendications, sans pour autant invisibiliser lesdits sous-groupes et leurs revendications plus spécifiques.

Dépasser ces difficultés : sociologiser et politiser les questions dites « culturelles »

(voir les articles d’ E. Dorlin et E. Fassin)

Pour dépasser ces difficultés, il semble qu’il faille s’attacher à montrer comment les rapports  sociaux construisent ces différences entre groupes. Plutôt que de s’en tenir à une approche uniquement catégorielle, essentialisant des identités et les réduisant parfois à un statut de victime, il faut montrer comment les groupes se constituent en fonction des rapports de pouvoir, des contextes politiques, des enjeux sociaux. Plutôt que de réduire les « femmes voilées » à un groupe identitaire religieux, qui ferait du port du voile un symbole d’oppression des femmes, on peut tenter d’envisager la diversité des « femmes voilées » et analyser notamment le port du voile comme un signe politique qui résulte d’un contexte social particulier (échec au grand jour de la rhétorique de l’universalisme républicain qui permettrait une intégration de toutes et tous en faisant abstraction des appartenances spécifiques, islamophobie ambiante, stigmatisation des femmes voilées). Christine Bard affirme notamment que « le vêtement libère celui ou celle qui se pense libéré-e par lui » : cette perspective permet d’échapper au piège essentialiste, de prendre en compte les grandes lignes de clivages sociaux sans pour autant nier les variations au sein des différents groupes analysés et s’approprier la parole des dominé-e-s.

Il s’agit aussi de trouver des points de rencontre entre les différentes luttes et de prendre garde à ne jamais parler à la place des autres ou au nom d’une objectivité fantasmée, mais en affirmant au contraire le lieu depuis lequel on parle. Affirmer par exemple une parole en tant que femme blanche, qui ne subit donc pas le racisme mais se positionne comme alliée dans la lutte anti-raciste.

par Sophie et Laura


[1]              KING Deborah, « Multiple Jeopardy, Multiple Consciousness: The Context of Black Feminist Ideology », Signs. Journal of Women Culture and Society, 1, 1988.

Bibliographie :

Christine Delphy : « Antisexisme ou antiracisme, un faux dilemme » in Classer, dominer, Qui sont les « autres »?, La fabrique éditions, 2008.

Éric Fassin «  Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations », in De la question sociale à la question raciale ? , La Découverte, 2006, p. 230-248.
URL : www.cairn.info/de-la-question-sociale-a-la-question-raciale–9782707158512-page-230.htm.

Christian Poiret, « Articuler les rapports de sexe, de classe et interethniques« ,  http://remi.revues.org/2359

Elsa Dorlin « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 83-105.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-83.htm.

 

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L’agenda idéal de Garçes du 1er au 7 avril

G.A.R.C.E.S :

Rendez-vous Mercredi 4 avril à 19h15 en salle A21 au 27, rue Saint Guillaume (métro Saint Germain des Prés ou Sèvres-Babylone) pour une conférence-débat de l’Université Alternative organisée par Garçes sur le thème : « Comment résister à l’instrumentalisation xénophobe et raciste du féminisme ?« , en présence d’Eric FASSIN (sociologue, professeur agrégé à l’ENS, chercheur à l’Iris (CNRS/EHESS)) et deux militantes de Mamans toutes égales (collectif soutenant les mamans musulmanes victimes de discriminations à l’école par rapport à la loi de 1905 sur la laïcité).

LUTTES FEMINISTES :

Après avoir lutté pour défendre le droit à l’IVG à l’hôpital Tenon, un autre sujet : la préparation d’une marche de nuit féministe et non-mixte le 12 mai (suite à celle du 8 mars). Rendez-vous pour une assemblée publique, ouverte à toutes, le dimanche 1er avril à 18h, au Centre International de Culture Populaire (CICP), au 21 ter rue Voltaire, 75011 (métro Rue-des-Boulets ou Nation).

CONFERENCES, REUNIONS, DEBATS :

Assemblée Générale de Féministes et de Lesbiennes

L’ Assemblée Générale de Féministes et de Lesbiennes se réunit un lundi sur deux depuis septembre 2011 en non-mixité de femmes et de lesbiennes. Leur présentation : « Nous agissons tous azimuts pour nous libérer de nos oppressions, violences subies, harcèlements quotidiens. En plus de l’AG toutes les deux semaines, l’AG s’organise en commissions, ouvertes à toutes celles qui participent à l’AG – chacune peut faire une proposition de commission, on y travaille en petit groupe sur des sujets spécifiques ou autour de tout ce qui nous semble nécessaire pour s’organiser, résister, se libérer. »

RDV lundi 2 avril 2012, à partir de 18h30, à la Bourse du Travail de Paris (3 rue du Château d’Eau/ métro République).

 

Séminaire « Genre et Classes Populaires »

Prochaine séance avec deux intervenants : François Jarrige interviendra sur “Le genre de la contestation ouvrière dans l’imprimerie du XIXe siècle” et Xavier Vigna sur “Le genre de la grève dans les années 1968″.

RDV vendredi 6 avril de 16 à 19h à Paris 1, salle Picard (3e étage escalier C)

Journée d’étude à l’ENS autour d’Ulysse Clandestin sur le thème « Féminisme et immigration » 

Cette journée propose d’articuler une démarche de réflexion critique autour des questions conjointes des identités « féminines » et des identités « étrangères », à partir de la problématique suivante : Comment les études de genre éclairent-elles les replis identitaires et les politiques nationalistes qui ressurgissent dans un Occident en crise ?

Deux projections de films de Thomas Lacoste auront lieu : Il fut des peuples libres qui tombèrent de plus haut puis Ulysse Clandestin ou les dérives identitaires avant un débat avec Etienne Balibar, Elsa Dorlin, Nacira Guénif-Souilamas, Latifa Laâbissi, Marie NDiaye et Louis-Georges Tin.

Cette journée aura lieu le samedi 7 avril 2012 à l’ENS (Ecole normale supérieure, 45, rue d’Ulm, Paris Ve, salle Dussane), de 13h30 à 19h30 en présence du cinéaste Thomas Lacoste.

Affiche du 34ème Festival international de films de femmes

AUTRES

34ème Festival International de films de femmes

Le Festival international de films de femmes de Créteil aura lieu du 30 mars au 8 avril. Cette 34e édition accueille des réalisatrices du monde entier à travers une compétition, hommages et rétrospectives. Le programme est alléchant :

  • une triple compétition internationale : fiction, documentaire, courts-métrages ;
  • 3 avants-premières, avec « Clara s’en va mourir », « A Beautiful Valley » et « Crulic – Le chemin vers l’au-delà » ;
  • un panorama sur le travail de réalisatrices venant d’Europe (Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Belgique, Luxembourg, France et Royaume-Uni) ;
  • un portrait d’Anne Alvaro, avec une rétrospective de plusieurs de ses films ainsi qu’une rencontre le vendredi 6 avril ;
  • un concert d’ouverture par Brigitte Fontaine le vendredi 30 mars ;
  • une soirée Queer : « Louis(e) de Ville, portrait d’une bad girl » le samedi 7 avril ;
  • une rencontre avec Gisèle Halimi sur les 40 ans du Procès de Bobigny le dimanche 1er avril

Parmi les films et documentaires que Garçes a envie de voir, il y a :

  • « Invisible » de Michal Aviad : deux femmes, victimes d’un même violeur, se reconnaissent 20 ans après et affrontent ensemble cet épisode noir de leur vie
  • « Margarita » de Laurie Colbert et Dominique Cardona : portrait d’une famille à travers le destin d’une nounou mexicaine immigrée, qui vit illégalement au Canada, à l’insu de ses patrons comme de son amoureuse.
  • « Le corps d’une femme » de Dominique Bartoli et Richard Bean : une femme raconte à son nouveau compagnon son histoire d’amour passée, vécue dans la violence.
  • « No Gravity » de Silvia Casalino :  le documentaire nous entraîne sur les traces de ces femmes astronautes, françaises, américaines, russes, italiennes, pionnières de l’espace.
  • « Ingrid Jonker (Black Butterflies) de Paula van der Oest : portrait de la destinée tragique de la poétesse Ingrid Jonker durantles heures les plus sombres de l’apartheid

Plus d’infos sur leur site : http://www.filmsdefemmes.com/

A VENIR

Pour vous mettre l’eau à la bouche pour les semaines à venir, une rencontre le 11 avril avec Mona Chollet autour de Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine(Zones/La Découverte), un débat le 13 avril sur le thème « Survivre à l’austérité : femmes en lutte contre la dette« , etc. Rendez-vous la semaine prochaine pour plus d’infos !