Pourquoi nous ne nous tairons plus. Compte-rendu de l’atelier non-mixte sur le viol, les agressions sexuelles et les tentatives de viol

Cet atelier a été organisé à l’initiative de trois membres du Collectif Garçes. Notre objectif était d’aménager un espace de rencontre et d’expression bienveillant et anonyme, autour des thématiques du viol, des agressions sexuelles et des tentatives de viol (les « VAST »). En effet, les lieux pour échanger librement sur les violences sexuelles sont rares et, lorsqu’ils existent, sont trop souvent monopolisés par des « experts » qui confisquent notre parole. Or, nous sommes convaincu.e.s que c’est en brisant le silence et la honte que nous pourront réellement (re-)prendre le pouvoir sur nos vécus et rappeler à toutes les personnes concernées – de près ou de loin – qu’elles ne sont pas seules.

L’atelier a réunit huit personnes, dont une grande partie parlait pour la première fois publiquement de leur expérience. Ce compte-rendu entend résumer les discussions, prises de parole et récits des personnes présentes.

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(La société nous apprend à ne pas nous faire violer, plutôt qu’à ne PAS violer)

 

Qu’est-ce qu’une victime ?

Pourquoi est-il si difficile d’être et de se dire victime de violences sexuelles ? Il apparaît au fil du déploiement des expériences de chacun.e.s, que l’entourage et les relais du pouvoir (police, justice, institution hospitalière, école, etc.) concourent à forger et à pérenniser l’image d’un scénario de violence sexuelle souvent éloigné de nos réalités. Ainsi :

  • Il faut correspondre au modèle de la victime. Autrement dit, une « bonne victime » ne doit pas « l’avoir cherché ». Pas de jupes courtes. Pas de séduction. Pas de sorties à la tombée de la nuit. Pas d’alcool. En cas d’agression, hurler le plus fort possible. Se défendre en usant d’une force surhumaine. Reconnaître ses agresseurs. Aller voir directement la police. Si l’on a faillit à remplir les conditions suivantes, alors c’est la suspicion et le doute qui prévalent. De plus, certaines situations (viols conjugaux, viols entre personnes de même sexe, viols quand la personne est inconsciente, etc.) se suffisent quasiment à elles-mêmes pour disqualifier toute tentative de dépôt de plainte.
  • Il faut que le violeur soit un monstre. Le violeur est souvent dépeint dans les représentations dominantes comme un monstre social, marginal, criminel, multi récidiviste. Or, la réalité est souvent très éloignée de ce cliché. Dans la grande majorité des cas, les victimes connaissent leur agresseur, qui peut être une personne décrite comme sympathique et amicale, au dessus de tout soupçon et bien intégré socialement : un homme qui « n’en aurait pas besoin » ou « ne serait pas capable de faire ça ». Par conséquent, si un homme si gentil n’aurait pu faire une chose pareille, c’est alors la victime qui est supposée inventer le crime. Forts de ce décalage entre le fantasme et la réalité, les violeurs ne se considèrent d’ailleurs pas comme tels : entre prétextes et dédouanements, ils refusent de reconnaître les faits.
  • Il faut rentrer dans les cases des formulaires de police. À ce titre, la police peut jouer un rôle de normativisation des stéréotypes. Les forces de l’ordre disposent de grilles et de procédures de recueil des plaintes très stricts. Si les cadres habituels peuvent faire l’objet d’aménagements (être en contact un agent de police femme par exemple), ils sont souvent insuffisants et incapables d’accueillir nos vécus. À bien des reprises, il est difficile de se souvenir en détails, de fournir des preuves, de donner des faits concrets. La mise en doute, le mépris voire la moquerie constitue un ensemble de réactions souvent rapportées par les personnes concernées.

L’ensemble de ces éléments, conjugués à la plupart des récits sur les violences sexuelles qui sont relayés par les médias ou l’opinion publique, entrave la prise de parole libre sur les violences sexuelles. Cela peut donc créer une tendance à relativiser sa propre expérience dans la mesure où, finalement, « ce n’est pas si grave ». Ce sont alors les modalités de contournement habituel qui vont s’exprimer : minimisation (« ce n’est pas vraiment un viol »)  relativisation (« je n’ai pas été menacé par une arme », « il y a pire »), culpabilisation (« pourquoi ne me suis-je pas plus défendue ? », « pourquoi moi ? »), etc. Or en établissant ce type de hiérarchie, on invisibilise d’autant plus celles et ceux qui ne correspondent pas à un certain « modèle » et/ou qui n’ont pas vécus les violences dans des cadres normatifs. Toute celles et ceux qui ne correspondent pas au schéma de la bonne victime, ne doivent pas espérer accéder à une quelconque reconnaissance. Ou alors, à celui de victime consentante.

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 (Si tu veux parler de sécurité à ta fille, parle d’abord du respect du consentement à ton fils)

 

Les blessures invisibles

Les violences sexuelles laissent rarement de traces directement visibles sur les corps – contrairement à une agression physique – ce qui peut laisser penser qu’il n’y a pas de blessures. Les conséquences sont pourtant tangibles et concrètes pour nombre d’entre nous. Les stigmates physiques et psychologiques se déploient sur le temps long, juste avant, pendant et bien après l’agression. Stress post-traumatique, sensation de mort imminente, dissociation (avoir le sentiment d’être « en dehors » de son corps, de revoir la scène se dérouler de l’extérieur), sont des symptômes régulièrement évoqués.

L’après de l’agression est diversement vécu selon les personnes. Plusieurs d’entre nous ont évoqués le passage par des phases multiples, qui laissent la place à des moments d’exaltation et d’excitation, parfois avec une sexualité débordante, puis à des périodes plus dépressives de renfermement, de mise à l’écart, etc., qui peuvent déstabiliser et dérouter l’entourage et la personne elle-même. La culpabilisation s’efface difficilement et progressivement. Certain.e.s peuvent ressentir le besoin de se réfugier dans un environnement ou auprès d’une personne considérée comme bienveillante, qu’il s’agisse d’une religion, d’une relation amoureuse, d’un engagement personnel. Il n’y a cependant pas de comportement ou de symptômes univoques de traumatisme : aucun schéma ne peut être établi à l’avance sur la façon dont une personne doit se comporter après avoir vécu des violences sexuelles.

Le suivi médical – gynécologique et hospitalier par exemple – n’est pas toujours adapté à la situation. Il en va parfois de même avec les thérapies : les réactions et analyses des psychologues/psychiatres peuvent parfois être ressenties comme maladroites, méprisantes, indifférentes. Le soutien psychologique – s’il est envisagé – demande un investissement certain. Il faut du temps et ne pas hésiter à consulter plusieurs professionnel.le.s avant de trouver la personne adéquate. Dans tous les cas la parole doit être libre. Elle peut représenter un moyen de reprendre le contrôle sur une expérience traumatisante. Parler permet de replacer son expérience dans un contexte non-sexiste et de déculpabiliser. Dans ce cadre, l’infirmière de Sciences Po est une interlocutrice privilégiée. Son bureau se situe dans la cour du 56 rue des Saints-Pères. Veuillez également noter que vous pouvez contacter l’équipe de Garçes à tout moment.

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(Non, c’est non !)

 

Nos sexualités

Contrairement à ce que peuvent laisser entendre les discours dominants, la sexualité demeure un sujet délicat, stéréotypé et tabou dans nos sociétés. Elle est censée respecter un scénario bien établi qui, en réalité, est traversé de nombreux clichés (n’entend-on pas souvent dire que les hommes auraient des besoins sexuels « impérieux », « incontrôlables », « pulsionnels » ? Que, de toute façon, la fille dit toujours « non » au début ?). Les cadres proposés par ce scénario de la sexualité sont agencés à une forme diffuse de honte, qui rend toute prise de parole difficile. Le point de vue des interlocuteurs que l’on peut être amené à rencontrer dans le cadre de violences sexuelles (policier.e.s, juges, parents, ami.e.s, etc.) ne sont pas dénués de ces clichés. La violence est relativisée car considérée comme faisant partie intrinsèque de la sexualité.

Dans cette perspective, l’érotisation du viol – qui fait partie des pratiques et imaginaires sexuels – mis en scène entre personnes consentantes, a suscité des interrogations au sein de l’atelier. Il faut cependant faire la part des choses : cette érotisation ne produit pas des violences sexuelles, ni des violeurs. En revanche, elle peut contribuer à forger une représentation faussée de ces violences dans la conscience collective. La sexualité, même sous contrainte, est réputée donner du plaisir. Au fond, qui pourrait la refuser ?

D’un point de vue plus concret, la « première fois » après le viol est souvent difficile : sensation de devoir tout recommencer de zéro, de se réapproprier son corps, sa sexualité. Réactions parfois inappropriées, difficulté à prendre du plaisir, refus ou appréhension de la pénétration, etc. Cela implique de prendre en compte l’avis et la relation avec le/la partenaire : quand en parler ? Avant, après ? Combien de temps ? Se poser ce type de question est une réaction normale. Il ne faut pas donc pas hésiter à leur donner toute l’importance qu’elles méritent.

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 (Quand il change d’avis, ce n’est plus du sexe…

Le sexe sans consentement continu = agression sexuelle)

 

Les personnes indirectement concernées

Par là nous entendons l’ensemble des individus qui évoluent dans l’entourage, la parentèle ou le cercle d’amis de la personne concernée par des violences sexuelles, et qui connaît avec plus ou moins de détails la réalité du viol, de la tentative ou de l’agression.

Nos discours sont retenus et cachés par peur des réactions de l’entourage, des blessures qu’ils peuvent causer aux parents, aux amis. Le fait d’en parler, implique d’être en mesure de résister à l’ambivalence des réactions de l’entourage : minimisation, déni, curiosité, injonction d’en parler en donnant le plus de détails possibles, réduction à un statut univoque de « victime », etc. Plus encore, les comportements et regards posés sur nos corps, nos comportements, peuvent changer radicalement après l’annonce d’une agression sexuelle. Nos récits deviennent alors, de façon détournée, des vecteurs de violence. Les personnes indirectement concernées constituent un des barrages à la prise de parole. Afin d’éviter de nourrir le silence, nous vous proposons quelques pistes et éléments de réflexion.

S’il y a sans doute une chose à retenir sur les violences sexuelles c’est que, malgré des expériences et des sensations similaires, chaque cas est individuel et ne peut pas correspondre à des schémas préétablis. La multiplicité des formes d’expression, des réactions, des comportements – parfois très éloigné de ce que l’on pourrait attendre venant de personnes agressées – peuvent parfois être déstabilisantes pour l’entourage. Cela étant, il faut être en mesure d’accepter cette diversité et de ne pas préjuger ou de formuler des jugements hâtifs.

Par conséquent, il n’y a pas non plus de réaction « parfaite ». C’est un long processus de parole et de soutien qui doit être tissé progressivement avec la personne concernée. Il appartient à l’entourage de trouver le bon équilibre entre le respect de la vie privée et l’intimité de la personne (pas d’intrusion, pas de questions indiscrètes et répétées, pas de curiosité mal placée), tout en apprenant parfois à entailler le silence de rappels, de souligner sa présence discrète et la possibilité pour la victime de se confier et d’en parler, au moment et selon les modalités qui lui conviennent (« Tu te souviens de ce que tu m’as dit la dernière fois ? On peut en parler si tu le souhaites », « N’hésites à pas à parler, si tu en ressens le besoin », etc.). Il s’agit de situations qui s’extraient des échelles de temps habituels : il faut savoir être patient.e.

Par ailleurs, il semblerait bénéfique d’éviter dans la mesure du possible les injonctions et les prises de décisions à la place des personnes concernées. Plutôt que de provoquer la prise de parole systématique ou exhaustive, il vaudrait mieux privilégier les encouragements, l’accompagnement respectueux, la confiance mutuelle. Les dépôts de plainte – et la judiciarisation des violences sexuelles qu’ils impliquent – ne constituent pas un événement facile à vivre. Ils doivent être réfléchis et décidés par la personne elle-même. Il peut y avoir des invitations, des suggestions, mais il semble inadéquat de culpabiliser ou de forcer la personne à déposer plainte sans son consentement.

Bien évidemment, ces quelques conseils trouvent des limites évidentes : il n’ont pas force de loi ou de dogme. Il s’agit simplement de quelques axes dégagés par le partage de nos expériences.

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 (Stop à la violence contre les femmes !)

 

Quand céder n’est pas consentir

Le système de procédure policier et judiciaire, conjugué aux représentations mythiques de la victime/agresseur agit comme un dispositif qui, en prétendant saisir la réalité, s’éloigne toujours plus de nos vécus. Même si beaucoup le prétendent, bien peu sont en mesure de produire des discours réalistes sur les violences sexuelles : au contraire, les avis intempestifs concourent à diffuser les préjugés, règles et normes hétéro-sexistes. Or nous sommes les seules à connaître la signification de ces violences, ce qu’elles entraînent sur nos corps, nos esprits, nos sexualités. Ce n’est pas à nous de changer nos comportements, nos paroles, nos témoignages. C’est l’ensemble de ce système qui doit être profondément remis en question. Il doit nous entendre. Sans quoi nous resterons isolées du monde social.

Le viol est re-naturalisé à chaque instant : cela arrive, partout, à tout instant, c’est inévitable. C’est à nous de nous y préparer. Mais est-on jamais prêt.e à devenir une victime ?

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