Nous, féministes, contre l’instrumentalisation du féminisme à des fins de racisme anti-musulmans !

Ces dernières semaines, voire ces derniers mois, nous ne comptons plus les remarques et les propos islamophobes, émis notamment par des politiques et des médias.

Ainsi, ne serait-ce que ces dernières semaines, deux journaux ont titré autour de l’islam ou de l’immigration (en associant systématiquement immigration et islam) : la Une du Point du 31 octobre 2012 déclarait ainsi « Cet Islam sans gêne » en présentant une photo de femme entièrement voilée face à un policier, tandis que l’Express a intitulé l’hebdomadaire du 14 novembre « Le vrai coût de l’immigration », l’illustrant d’une photo de femme en niqab, accompagnée de son enfant et se rendant à la CAF.

 

Ces propos s’insèrent dans une ambiance raciste, notamment entretenue par les pouvoirs politiques : 

  • Rappelons-nous de l’autorisation de la manifestation organisée par Résistance Républicaine le samedi 10 novembre contre « le fascisme islamique » et qui invitait tous les « patriotes » à marcher « contre la violence et le totalitarisme, pour la liberté d’expression » en scandant « l’Islam, c’est le mépris », « la France cosmopolite ne fonctionne pas » et en agitant bien haut des drapeaux français !
  • Rappelons-nous de la banalisation du concept de racisme « anti-blanc », concept jusque-là réservé au FN, avec la multiplication de procès contre les militants anti-racistes !
  • Rappelons-nous de l’instrumentalisation par le FN de la mobilisation autour du jugement de Créteil rendu suite aux viols collectifs !

 

Nous vivons un contexte de racisme anti-musulman qui fait du « musulmandapparence » au « musulmanssansgêne » l’ennemi principal, en ce qu’il est notamment l’ennemi de l’égalité femmes-hommes.

 

Pourquoi parlons-nous de racisme anti-musulmans?

            Parce que se joue ici un processusderacialisationpar lequel des personnes sont assignées à une identité négative, fondée sur leur soi-disant appartenance  raciale : les personnes « arabes » sont  essentialisées et leur pseudo identité « arabe » est amalgamée à  la pratique de la religion  musulmane, elle-même stigmatisée comme profondément sexiste.

            L’homme arabe et donc musulman est désigné comme fondamentalement sexiste, plus sexiste que les hommes des autres « cultures ». Afin de lutter contre le sexisme congénital du musulman, le législateur, le journaliste, le politicien – souvent homme, blanc, quinquagénaire – s’est mis en tête de protéger les femmes de ces « barbares », notamment en volant au secours des femmes

musulmanes.

 

Pourquoi est-ce anti-féministe?

            Parce que de trop nombreuses lois autour du « voile », dont le but déclaré mais fallacieux est de garantir la sécurité ou de promouvoir la libération des femmes, ne conduisent, en dépit d’une apparence universaliste, qu’à l’exclusion des femmes voilées de l’espace public, et donc à leur précarisation.  

 

            En outre, cette focalisation sur  la condition des femmes musulmanes, et notamment sur le voile et la burqa comme symboles même du sexisme, permet d’invisibiliser l’hétérosexisme des dominants et l’hétérosexisme structurel :

  • Impunité des violences envers lesfemmes et les personnes LGBTQI (lesbiennes, gay, bi, trans, queer, intersexes) commises par les dominants : les chiffres prouvent l’inégalité de punition des violences de genre, entre les personnes racisées et les autres, illustrée notamment par l’affaire DSK.
  • Impunité des remarques homophobes ou hétérosexistes des dominants, flagrantes lors de l’affaire DSK avec les commentaires de Jack Lang « Il n’y avait quand même pas mort d’homme », ou de Jean-François Kahn « troussage de domestique », ou dernièrement les propos de Jospin ou de Collomb sur le mariage pour tous…
  • Inégalités de salaires entre homme set femmes, sur-chômage et précarité des femmes, parité non respectée dans les hautes sphères par un État profondément patriarcal etc.

 

On relèvera que la condamnation unanime du sexisme des musulmans contraste avec l’absence de critique des manifestations anti-IVG organisées par des groupes catholiques extrémistes, autorisées d’ailleurs par la Préfecture…

 

Or l’hétérosexisme est multiple et notre féminisme dénonce toutes ces manifestations !

 

Nous refusons linstrumentalisation du féminisme à des fins racistes !

            Nous contestons l’usage de l’argument de l’égalité entre femmes et hommes comme un moyen de stigmatisation de certaines « cultures » posées comme plus sexistes que d’autres. Ces manœuvres sont d’autant plus inacceptables lorsqu’elles sont, parfois, aussi le fait de féministes, qui cèdent aux facilités de l’argumentaire culturaliste.

            Nous réaffirmons que l’émancipation des femmes ne se réalisera pas à travers des mesures de répression envers elles.

            Notre féminisme cherche à dénoncer l’hétérosexisme comme phénomène socio-économique, dont les explications vont bien au-delà de l’argument culturel (voir prochainement sur le blog une analyse non-culturaliste du harcèlement hétéro-sexiste dans l’espace public).

 

            Le principe d’auto-émancipation nous semble important. Nous ne voulons pas à notre tour nous positionner comme « les sauveuses » des victimes de racisme et parler à leur place, mais nous   affirmons que notre  féminisme est inclusif et solidaire envers toutes les femmes.

 

Nous refusons que le féminisme serve dalibi à des discours racistes ! Nous dénonçons les lois qui, derrière une prétendue visée protectrice, excluent et précarisent les FEMMES!

 

En ce quelles pénalisent eexcluent une catégorie bien définie de personnes, nous exigeons :

–        L’abrogation de la loi anti-niqab de 2010,

–        L’abrogation de la circulaire de 2012 sur l’interdiction pour les mères voilées de participer aux sorties scolaires,

–        L’abrogation de la loi de 2012 interdisant aux assistantes maternelles de porter le voile à leur domicile.

 

Pour rappel, vous pouvez retrouver d’autres articles exprimant des positions similaires sur le blog  puisque nous avons signé l’appel « Nous féministes », lancé par Elsa Dorlin et Eleni Varikas (https://collectiffeministe.wordpress.com/2012/05/04/nous-feministes-lappel-delsa-dorlin-et-deleni-varikas-signe-par-g-a-r-c-e-s/) et également écrit l’article « De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme » : https://collectiffeministe.wordpress.com/2012/04/30/de-la-necessite-darticuler-feminisme-et-anti-racisme/

De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme

Constat  historique de l’incapacité des féminismes à articuler leur lutte à celle de l’anti-racisme

(voir les articles de Christian Poiret et Elsa Dorlin)

 

Angela Davis, figure du Black Feminism

            Ce sont les militantes du courant Black Feminism, puis du féminisme chicano, qui ont fait émerger cette problématique en remettant en cause la domination blanche sur le mouvement des femmes. En effet, les années 60 aux Etats-Unis ont été le théâtre de mouvements de femmes chicanas et noires, qui ont dénoncé les tendances racistes dans le mouvement féministe et l’invisibilisation de revendications spécifiques des femmes non-blanches. Elles ont mis en avant des différences entre le vécu des femmes blanches et celles de couleur, en évoquant notamment la question de la famille ou de l’emploi. Elles ont ainsi montré que l’image de la femme véhiculée dans le féminisme était celle des femmes blanches, de classe moyenne et supérieure, et expliqué que  la thématique de la sororité de toutes les femmes dissimulait des rapports de domination entre femmes.

            La thématique de l’articulation du racisme et du féminisme a ensuite été théorisée par les féministes de «l’intersectionnalité », dont la figure de proue est Kimberlé Williams Crenshaw, qui a souligné que, faute de capacité à penser l’intersection du racisme et du sexisme, les mouvements féministes et antiracistes tendent à se placer dans une situation de concurrence. Les antiracistes, soucieux de ne pas alimenter de stéréotypes raciaux et reproduisant des rapports de genre traditionnels, éludent la question du sexisme. Les féministes, animées par la crainte de véhiculer des stéréotypes racistes et alimentant les schémas de domination des Blancs, éludent la question du racisme.

Une articulation des luttes pourtant indispensable

Face à ce déficit historique d’articulation du féminisme et de l’anti-racisme, des auteur-e-s et militant-e-s se sont penché-e-s sur la façon de penser conjointement ces deux combats.

Le concept d’intersectionnalité est ainsi d’abord né dans l’espace des mouvements sociaux et du droit (avec comme enjeu la définition d’un sujet politique libérateur et d’un sujet juridique protecteur et/ou réparateur) avant d’être réapproprié par les sciences sociales dans le but d’analyser l’imbrication des rapports sociaux, en particulier le triptyque classe/race/genre. Il s’agit de souligner qu’il n’est pas possible de dissocier race et genre, dans le sens où un individu se définit dans tous les cas par ces deux appartenances (ainsi que par celle de classe, même si ce n’est pas le sujet développé ici). On ne peut faire jouer l’anti-sexisme au détriment de l’anti-racisme ; on ne peut pas opposer les victimes du racisme à celles victimes du sexisme (voir le texte de Christine Delphy). Les deux combats n’en font qu’un dès lors que les individus se meuvent dans l’espace social en fonction de ces deux axes et que de nombreuses femmes sont exposées à  un « péril multiple »[1] .

            L’articulation des luttes est d’autant plus impérative qu’aujourd’hui certains discours féministes alimentent des politiques racistes qui développent l’idée selon laquelle notre « démocratie sexuelle » (notion développée par Eric Fassin) s’oppose à l’oppression des femmes des autres cultures et donc doit s’en protéger. Ce discours utilise la logique classique qui consiste à dénoncer les « Autres » dans le but d’éviter l’auto-critique, et insinue donc que la domination masculine ne concerne que certaines cultures, tandis que « la nôtre » en serait exemptée. La récupération d’un argumentaire sur le droit des femmes fait donc le lit d’une rhétorique stigmatisante et excluante  (voir les textes de E. Fassin et C. Delphy).

 Difficultés à articuler féminisme et anti-racisme

Les tentatives de concevoir l’articulation des oppressions ne sont pas aisées. Les problèmes majeurs rencontrés sont :

–        Sur la question des identités : le risque d’essentialisation des groupes.

Les réflexions du Black Feminism nous ont appris à ne pas réifier l’identité « femme », qui dissimule des différences et des rapports de domination internes au groupe des femmes. Il faut donc faire attention à ne pas recréer des identités collectives figées, comme par exemple « les femmes noires », qui enferment ces femmes dans un certain nombre de caractéristiques, qui ne sont pas nécessairement vécues par toutes, et qui ne sont pas stables dans le temps.

–        Sur la question du partage des revendications :

Porter des revendications diverses n’est pas aisé car certaines d’entre elles ne sont pas compatibles entre les différents groupes qui les défendent. Il faut prendre garde à ne pas atomiser les mouvements sociaux en multipliant les sous-groupes car la convergence des revendications est indispensable dans la lutte contre l’oppression que subissent toutes les minorités. Le fait de porter différents combats implique d’arriver à se fixer certains critères normatifs dans l’élaboration des revendications, sans pour autant invisibiliser lesdits sous-groupes et leurs revendications plus spécifiques.

Dépasser ces difficultés : sociologiser et politiser les questions dites « culturelles »

(voir les articles d’ E. Dorlin et E. Fassin)

Pour dépasser ces difficultés, il semble qu’il faille s’attacher à montrer comment les rapports  sociaux construisent ces différences entre groupes. Plutôt que de s’en tenir à une approche uniquement catégorielle, essentialisant des identités et les réduisant parfois à un statut de victime, il faut montrer comment les groupes se constituent en fonction des rapports de pouvoir, des contextes politiques, des enjeux sociaux. Plutôt que de réduire les « femmes voilées » à un groupe identitaire religieux, qui ferait du port du voile un symbole d’oppression des femmes, on peut tenter d’envisager la diversité des « femmes voilées » et analyser notamment le port du voile comme un signe politique qui résulte d’un contexte social particulier (échec au grand jour de la rhétorique de l’universalisme républicain qui permettrait une intégration de toutes et tous en faisant abstraction des appartenances spécifiques, islamophobie ambiante, stigmatisation des femmes voilées). Christine Bard affirme notamment que « le vêtement libère celui ou celle qui se pense libéré-e par lui » : cette perspective permet d’échapper au piège essentialiste, de prendre en compte les grandes lignes de clivages sociaux sans pour autant nier les variations au sein des différents groupes analysés et s’approprier la parole des dominé-e-s.

Il s’agit aussi de trouver des points de rencontre entre les différentes luttes et de prendre garde à ne jamais parler à la place des autres ou au nom d’une objectivité fantasmée, mais en affirmant au contraire le lieu depuis lequel on parle. Affirmer par exemple une parole en tant que femme blanche, qui ne subit donc pas le racisme mais se positionne comme alliée dans la lutte anti-raciste.

par Sophie et Laura


[1]              KING Deborah, « Multiple Jeopardy, Multiple Consciousness: The Context of Black Feminist Ideology », Signs. Journal of Women Culture and Society, 1, 1988.

Bibliographie :

Christine Delphy : « Antisexisme ou antiracisme, un faux dilemme » in Classer, dominer, Qui sont les « autres »?, La fabrique éditions, 2008.

Éric Fassin «  Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations », in De la question sociale à la question raciale ? , La Découverte, 2006, p. 230-248.
URL : www.cairn.info/de-la-question-sociale-a-la-question-raciale–9782707158512-page-230.htm.

Christian Poiret, « Articuler les rapports de sexe, de classe et interethniques« ,  http://remi.revues.org/2359

Elsa Dorlin « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 83-105.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-83.htm.