Conférence-débat : Le harcèlement sexuel à Sciences Po, et si on en parlait ?

La réalité du harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur et la recherche est rendue invisible par au moins trois lieux communs : les intellectuels ne commettraient pas de violences, les rapports de domination n’existeraient pas dans les lieux de savoir, et la « séduction » entre adultes serait toujours consentie.

C’est pourquoi la question du harcèlement sexuel reste un sujet tabou dans l’enseignement supérieur, à Sciences Po comme ailleurs, alors même qu’on constate sa persistance et que le harcèlement sexuel touche l’ensemble des actrices et acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche : étudiant-e-s, doctorant-e-s, enseignant-e-s, et salarié-e-s.

Pour lever le silence qui pèse sur ces questions, nous invitons les étudiant-e-s et l’ensemble des personnels, administratifs et académiques de Sciences Po à venir vous informer et débattre de cette question à Sciences Po, le 21 mars 2013 de 12h30 à 14h30, au 27 rue Saint-Guillaume en salle A11.

CLASCHES, GARÇES, LMDE, Solidaires Etudiant.e.s, UNEF

Socialisation genrée : pistes de réflexion, liens et vidéos

Préambule 

La socialisation est l’ « ensemble des processus par lesquels l’individu est construit -on dira aussi formé, modelé, façonné, fabriqué, conditionné- par la société globale et locale dans laquelle il vit »[1]. Mais, selon notre sexe, nous recevons une socialisation différente : au sein de notre famille, des lieux d’accueil de la petite enfance et de l’école, dans les médias, dans les catalogues de jouets pour enfants, les identités masculines et féminines sont sans cesse construites, modelées et façonnées. La socialisation transforme ainsi une différence biologique (le sexe) en une différence sociale (le genre).

Cette socialisation (plus ou moins subtile) ne se « manifeste pas forcément dans une vision caricaturale et déterministe des rôles masculins et féminins mais davantage dans une pression normative que les institutions et les différents acteurs et actrices font peser sur les enfants se construisant comme individus »[2]. Or, étant diffuse, la socialisation genrée est difficile à déconstruire : étudier la façon dont elle est mise en œuvre durant l’enfance peut donc apporter de nouvelles perspectives pour déconstruire le genre et pour nourrir notre féminisme.

Ce billet renvoie donc vers d’autres articles ou livres (résumés brièvement) et fournit quelques liens vers des articles de journaux ou des vidéos pour alimenter notre réflexion avant et après la réunion publique de jeudi 29 mars.

Cerveau bleu vs. cerveau rose

Il n’y pas de réelle opposition biologique entre cerveau bleu et cerveau rose

Nous avons tous en tête une liste de différences qui seraient « biologiquement programmées » entre hommes et femmes, comme par exemple « la femme est plus portée sur la verbalisation et la communication tandis que l’homme préfère l’action et la compétition », ou « la femme est orientée dans le temps alors que l’homme est orienté dans l’espace », etc.

Existe-t-il un cerveau bleu et un cerveau rose ? Existe-t-il des différences entre les cerveaux d’une petite fille et d’un petit garçon dès leur naissance ?

Une neurologue américaine, Lise Eliot, vient de publier un livre intitulé « Cerveau rose, cerveau bleu, les neurones ont-ils un sexe ? » dans lequel elle cherche à répondre à ces questions en se basant notamment sur les centaines d’études existant sur la question. Et sa conclusion est édifiante puisqu’elle démontre qu’à la naissance, les garçons et filles sont fondamentalement similaires, à l’exception de certains aspects mineurs[3]. Pas d’intuition féminine innée chez les filles, pas de sens de la compétition inné chez les garçons ! Ce qu’elle montre, en revanche, c’est que si les cerveaux sont particulièrement semblables (voire quasiment identiques), ils sont surtout très malléables et c’est justement suite à la socialisation genrée que les filles et les garçons vont se conformer aux constructions et archétypes sociaux et vont, par là même, transformer leur cerveau (au travers du processus de plasticité cérébrale[4]). Lise Eliot explique ainsi que « votre cerveau est ce que vous en faites. Toute activité à laquelle vous consacrez un minimum de temps renforce les circuits cérébraux mobilisés par celle-ci, au détriment de ceux inutilisés. Il serait donc très surprenant, vu les emplois du temps des garçons et des filles durant leur croissance, que les cerveaux ne finissent pas par fonctionner différemment ». Enfin, la neurologue appelle à se servir du fait que le cerveau est malléable « pour réduire certains écarts existant encore entre garçons et filles » car « le cerveau humain est un organe stupéfiant, et aucune de ses remarquables facultés n’est l’apanage d’un sexe ou de l’autre ». Raison de plus pour déconstruire les archétypes sociaux, défaire les préjugés et viser l’égalité…

– Deux articles sur les rapports entre genre et science, notamment sur le livre de Lise Eliot.
– Le sommaire du Sciences et Avenir consacré au genre
– Un article de Sciences Humaines faisant référence au livre de Lise Eliott et se demandant si les neurones ont un sexe…
– Le site de Lise Eliot et une présentation de son livre par son éditeur français

Repérer, lutter contre et modifier les mécanismes de construction genrée s’opérant à l’école, en famille, à la crèche…

« Et si on enseignait l’égalité hommes-femmes à la crèche ? » : un article de Rue 89 qui évoque deux exemples de crèches françaises qui cherchent, par une évolution des pratiques, à « permettre aux enfants de dépasser les assignations de genre ».

 L’exemple de la Suède, où les questions du genre et de l’égalité femmes-hommes sont prises en compte dès la crèche et la maternelle : un article de Libération (Fille ou garçon, même pronom) et un article du site officiel de la Suède (L’égalité commence à la maternelle).

Pour aller loin sur le sujet :

3 articles tirés d’un numéro de Cahiers du genre sur le thème « L’enfance, laboratoire du genre » : « Indicible mais omniprésent : le genre dans les lieux d’accueil de la petite enfance », par Geneviève Cresson /« La mise en scène de la différence des sexes dans les jouets et leurs espaces de commercialisation », par Mona Zegaï / « La socialisation culturelle sexuée des enfants au sein de la famille » par Sylvie Octobre

Quelques vidéos :

Extraits de « La domination masculine » et d’ « Un oeil sur la planète-Suède »
Court-métrage russe et sympathique sur le genre

Hypersexualisation des petites filles

Le récent rapport Jouanno s’inquiète de l’hypersexualisation des enfants,  notamment chez les petites filles, et qui consiste en « la sexualisation de leurs expressions, postures ou codes vestimentaires, jugés trop précoces ». Pour répondre à ce « phénomène de plus en plus présent », plusieurs préconisations sont avancées : adoption d’une charte de l’enfant, interdiction de la promotion d’images sexualisées d’enfants, suppression des concours de mini-miss notés uniquement sur le physique, etc.

L’hypersexualisation est une une manifestation claire d’une pression normative et progressive pesant de plus en plus tôt sur les enfants, et particulièrement les petites filles. Que penser du rapport Jouanno et de ses propositions ? Comment répondre à ce phénomène ? L’une des préconisations étant le retour à l’uniforme, faut-il s’inquiéter d’une possible instrumentalisation du sujet par une partie de la classe politique française ?

Pour aller plus loin sur le sujet :

2 articles du Monde (1 et 2) et un point par France Télévisions sur « l’uniforme à l’école, un indémodable de la droite »

Transgresser le genre : l’exemple de la littérature jeunesse

Comment agir ? La littérature jeunesse est l’un des moyens pour combattre les préjugés et les stéréotypes genrés ainsi que pour transgresser le genre. Rappelez-vous de Mulan ou de Fifi Brindacier, transgressant les clichés par leur force physique, leur courage et leur malice…

–   « Fifi Brindacier : rebelle suédoise et modèle féministe », par Tiina Meri

–     « L’héritage de Fifi Brindacier en Suède », par Eva Söderberg

 

Aujourd’hui, être militant(e) féministe, c’est aussi soutenir les éditions publiant des livres qui transgressent les stéréotypes, comme « Inès la piratesse », « La princesse qui n’aimait pas les princes », « La catcheuse et le danseur ». Et c’est les soutenir en achetant leurs livres (et le must du must du militantisme, c’est de les acheter dans une librairie féministe telle que Violette and co !).

Pour aller plus loin :

Un article sur les éditions « Talents Hauts » qui déconstruisent les stéréotypes sexuels et leur site.

 


[1] Muriel Darmon, «La socialisation», col 128, Armand Colin 2ème édition 2010, page 6.

[2] Sylvie Cromer et al. « L’enfance, laboratoire du genre », Cahiers du Genre 2/2010 (n° 49), p. 5-14. URL : www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2010-2-page-5.htm.

[3] “La science a peu de preuves sérieuses qu’il existe des différences”

[4] “Calling on years of exhaustive research and her own work in the field of neuroplasticity, Eliot argues that infant brains are so malleable that small differences at birth become amplified over time, as parents, teachers, peers—and the culture at large—unwittingly reinforce gender stereotypes” (http://www.liseeliot.com/pink-brain-blue-brain)

Prostitution : débattre les pieds sur terre (contribution 8/6)

Droit à disposer de son corps, aliénation, morale victorienne, patriarcat, on se gargarise de bien des grands mots dans le débat qui se joue actuellement sur la délicate question de la prostitution. Et si on partait un peu des faits plutôt que de philosopher dans le vide ?

J’entends régulièrement des réflexions éthérées sur le « travail sexuel » : y a-t-il une différence intrinsèque entre travailler avec ses mains et travailler avec son vagin ? Pourquoi accepter l’un et condamner l’autre ? Et qu’on me cite du Marx dans l’oreille gauche, du Hegel qui riposte du fond de la salle… Sans que j’y trouve vraiment mon compte. Les rhéteurs médiatiques qui nous assomment de domination masculine et de libération sexuelle brassent de l’air et ne répondent pas aux véritables problématiques que pose la prostitution. Je ne veux pas parler de « la » femme et de « son » corps dans une virtualité confortable, mais parler de personnes bien particulières, et de corps bien particuliers, ici et maintenant.

Un chiffre, d’abord : 49. C’est le nombre moyen de viols subis par chaque personne prostituée en un an, selon des chiffres recoupant les données de plusieurs enquêtes menées en Angleterre, aux Etats-Unis et au Canada. Presque une fois par semaine. Par des proxénètes, des clients, des policiers, des passants. En toute impunité dans une très vaste majorité de cas.

Parlez-moi d’un métier qui implique de telles « conditions de travail » et que la loi autorise, pour voir. D’un métier où, lorsqu’on pose la question aux « travailleurs », 87% d’entre eux répondent avoir été victimes de violences dans les douze derniers mois, ayant conduit à une hospitalisation dans plus de la moitié des cas. D’un métier où l’on commence sa carrière entre 13 et 14 ans, le plus souvent dans le cadre de ruptures familiales liées à des mauvais traitements et négligences. Où l’espérance de vie est inférieure à celle des fameux ouvriers dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles pour affirmer par comparaison que la prostitution n’est pas un boulot pire qu’un autre.

Quant à prétendre que c’est l’illégalité qui rend la prostitution dangereuse, là encore j’en appelle aux faits. Cessons de dire que « si c’était légal » tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes et observons plutôt comment ça se passe là où c’est le cas : les Pays-Bas, l’Etat du Victoria en Australie, qui ont adopté une posture réglementariste qui normalise la prostitution, ont vu les chiffres de la traite et notamment celle des enfants exploser, les maladies vénériennes se développer (entre autres parmi les étudiants, terreau de la prostitution occasionnelle), les viols de prostitué-e-s se multiplier, sans que les personnes prostituées ne voient leurs conditions d’exercice ou de rémunération s’améliorer véritablement. Des témoignages de prostituées belges dans des maisons closes de luxe, donc supposément privilégiées, font état de violences répétées par les clients qu’elles n’osent dénoncer aux patrons, et en Australie les personnes travaillant dans les maisons closes légales sont dans un état sanitaire et psychologique comparable à celui des prostitué-e-s de rue qui vivent dans la violence quotidienne.

Dès lors, le reste devient pour moi secondaire : que le sexe tarifé soit intrinsèquement une aliénation ou pas, ce n’est pas vraiment la question. Savoir qui est victime de la traite et qui est « consentant » non plus.

Adoptons même, juste pour l’argument, le point de vue selon lequel la prostitution serait un travail comme un autre : la notion de consentement s’applique dans la loi à la sexualité, pas au travail. Un ouvrier pourrait consentir à travailler pour trois euros de l’heure ou sans casque sur un chantier, et même signer un contrat le stipulant, ça n’autoriserait pas pour autant son employeur – ou lui-même s’il est autogéré, qu’est-ce qu’on rigole – à avoir de telles pratiques. Et ça signifierait encore moins que la loi doit l’entériner.

Dans un débat qui porte sur ce que doit faire la loi en matière de prostitution, j’aimerais assez qu’on nous épargne les considérations purement morales : la loi n’a pas vocation à faire la morale ni la morale à faire la loi, on a déjà mis du temps à le comprendre, il ne s’agirait pas de revenir en arrière. A moins que l’adultère puni au pénal ne vous tente particulièrement.

Alors même que les argumentaires en faveur de la normalisation de la prostitution, qui se basent sur la notion de liberté individuelle et de consentement, prétendent sortir de la logique de la morale et du jugement, ils ne font au contraire que s’y enfoncer : le consentement, s’il impose de suspendre le jugement moral, même pour un acte qu’on juge dégradant, n’impose pas à la loi de se taire. Autrement dit, s’il est nécessaire à l’existence d’un contrat, le consentement n’est pas un fondement suffisant pour la légalité de celui-ci ni pour celle de la prestation ou profession effectuée. L’argument du consentement et du libre choix n’a donc pas de pertinence dans le débat.

Mais que doit faire cette fameuse loi, me direz-vous ? Et c’est précisément là que j’ai envie d’emmener ce débat. Celui qui, aujourd’hui, à la veille d’élections présidentielles, doit être mené. Car, quoi ? Conclure que la prostitution est une aliénation, ou une libération sexuelle, ou un avatar de la domination masculine, qu’est-ce que cela change au quotidien des personnes prostituées ? Qu’est-ce qu’ « abolitionnisme » veut dire dans un monde où le système prostitutionnel est une donnée qu’on ne peut pas changer d’un coup de baguette magique ? C’est sur le traitement politique de la question sociale de la prostitution qu’on doit pour moi centrer notre réflexion, dans l’optique de sortir les personnes prostituées du non-droit où elles sont enfermées. Il est certain que c’est plus difficile, et moins glamour, que de brandir des grandes idées. Plus engageant, également, de mettre les mains dans le cambouis. Mais c’est aussi plus constructif, et aujourd’hui indispensable.

Voilà quelques pistes qui pourraient être réfléchies et surtout enrichies par celles et ceux qui s’intéressent à la question, dans l’optique de mettre en place un dossier cohérent sur la prostitution.

–       Une priorité devrait être de supprimer le délit de racolage passif et toute forme de répression des personnes prostituées elles-mêmes : Comment la supprimer ? Quelles en sont toutes les formes, pour les identifier et les combattre ? Comment modifier la loi et les pratiques policières dans ce sens ?

–       Aujourd’hui une prostituée qui paie le loyer de son ado voit celui-ci risquer de tomber pour proxénétisme, tandis que les hommes d’affaires mafieux qui gèrent les maisons de strip-tease servant de vitrine pour leurs « produits » demeurent impunis : Comment redéfinir le proxénétisme pour le combattre efficacement ? Comment mettre en place une coopération internationale efficace pour démanteler les réseaux de traite ?

–       Comment permettre aux personnes qui le souhaitent de sortir de la prostitution, de manière systématisée et pas seulement par quelques associations locales ? Mettre en place des maisons d’accueil, qui comprendront en plus de l’aide matérielle une aide administrative et un suivi médico-social ? Interdire toute expulsion de personne prostituée ?

–       Comment rééquilibrer le rapport de force entre les personnes prostituées et les clients ? Instaurer pour le client un délit de sollicitation de prostitution uniquement sur plainte de la personne prostituée, que celle-ci ait effectuée ou non la prestation demandée ? Ainsi, on ne serait pas dans la pénalisation du client sur flagrant délit, qui pousse les personnes prostituées dans des lieux reculés et dangereux, mais on donnerait un moyen de pression aux prostitué-e-s pouvant modifier le rapport de force avec le client et éviter l’imposition de pratiques non désirées, avec de plus un effet dissuasif puisque tout client est susceptible dans ce cas d’être exposé comme tel auprès de ses proches en cas de plainte.

Kam

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Références : 

– Poulin, Richard. La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005

– Chiffres pour des pays développés comme les Etats-Unis (14 ans) ou le Canada (13 ans), voir notamment le Service Canadien des Renseignements Criminels ou encore l’enquête de Busby et al., « Examination of Innovative Programming for Children and Youth Involved In Prostitution », in Helene Birman and Yasmin Jiwani (eds), In the Best Interests of the Girl Child: Phase II Report (London, Ontario:  The Alliance of Five Research Centres on Violence, 2002)

– Pryen, Stéphanie. Stigmate et métier. Une approche sociologique de la prostitution de rue, Presses Universitaires de Rennes, 1999

– Baldwin, M. A. (1992). Split at the root: Prostitution and feminist discourses of law reform. Yale Journal of Law and Feminism, 5(1), 47-120.

– Bindel, Julie & Kelly, Liz. ‪A critical examination of responses to prostitution in four countries: Victoria-Australia, Ireland, the Netherlands and Sweden, Routes Out of Prostitution SIP, 2004

– Perkins, Roberta. « The social lives of prostitutes », in Working Girls: Prostitutes, Their Life and Social Control, Australian Institute of Criminology, 1991

Pénalisation, hypocrisie, déni… (contribution 7/6)

… Remettre les putes au centre du débat

Le débat engagé sur la proposition de loi de pénalisation du client a le mérite de lever le voile sur l’hypocrisie dont fait preuve aujourd’hui la société envers la prostitution. Est mis à jour l’attitude ambivalente de la France qui condamne la vente de sexe, avec des mesures toujours plus répressives à l’encontre des prostituées mais une indifférence, non-ingérence envers la consommation de sexe et les clients.

Cette réglementation n’est au fond que le reflet de l’image que la société donne à voir des prostituées, à qui seule incombe la charge de la faute. Cette prostituée, sale, anormale, au comportement déviant. Cette prostituée, qui inspire mépris ou pitié. Cette prostituée, figure énigmatique qui oscille entre victime et inadaptée. Cette prostituée à qui au fond, on dérobe le droit de cultiver sa propre identité, dénie la capacité à produire un discours raisonnable sur sa profession. Cette prostituée, dont tout le monde parle mais personne ne connait.

Le préalable de tout débat sociétal sur la prostitution serait peut être le passage d’une définition extérieure stigmatisante et catégorisante à une description interne plus à même de capturer cette situation du réel. La prostitution vit comme un univers à part. La prostitution, si elle est une pratique, une condition vécue par les prostituées existe pour le reste de la société au travers de nos représentations. Il m’apparait alors important de dépasser cet imaginaire où s’immisce nos propres angoisses et projections, déconstruire nos représentations et laisser une place au discours interne, auto référentiel, même si celui ci ne saurait être représentatif de l’ensemble du phénomène.

La rencontre avec ce discours interne est déstabilisante car elle nous place face aux limites de nos propres raisonnements paternalistes et bien pensants. Ce fut du moins mon ressenti au fil de mes lectures de témoignages de prostituées réclamant le libre exercice de leur profession. Ces filles refusent de voir leur métier réduit à la seule dimension sexuelle, insistent sur les qualités relationnelles que requiert l’exercice de la prostitution (écoute, aide conjugale et psychologique). Ces filles nous parlent du pouvoir relatif sur le choix de leurs clients, des tarifs, des services, lequel leur confère une sensation de contrôle voire de domination. Est souvent dépeint dans ces témoignages le portrait d’un client perdu, en quête d’aide,  loin de la figure de la brute machiste récurrente dans les représentations et certains discours féministes. Ces filles ont fait le choix réfléchi de l’organisation collective, et revendiquent haut et fort le droit d’exercer leur profession. Elles préfèrent être putes que travailler à l’usine. Leur  parole peine pourtant à trouver un écho dans le champ médiatique et politique. Leurs témoignages doivent nous mettre en garde contre les discours abolitionnistes et misérabilistes prédominants et aveugles à l’expérience vécue.

Il serait pourtant bien malvenu de tomber dans le travers inverse consistant à voir dans la prostitution un choix, ultime symbole de la libération sexuelle des femmes, tant il est vrai que ce sont en grande partie des raisons d’ordre économique et social qui mènent la majorité des filles jusqu’au trottoir. S’il faut savoir dépasser la vision caricaturale voyant dans la prostitution l’asservissement sexuel symbole de l’oppression patriarcale qui s’exerce sur les femmes, on se gardera bien de nier les inégalités sociales et de genre qui affectent cette pratique. La prostitution n’est malheureusement bien (trop) souvent pas le fruit d’un choix libre mais l’expression de la violence exercée sur les femmes, principalement le chômage, qui les affecte particulièrement (sans évoquer les populations immigrées…).

Dans ce contexte, l’imposition de mesures répressives en concordance avec le système abolitionniste ne s’attaquerait qu’aux symptômes de la domination masculine sans éliminer plus essentiellement la substance pathogène. Tout est alors question de choix sociétal : doit-on pénaliser le client ou mettre à la disposition des prostituées une alternative décente de réinsertion ? Doit-on pénaliser le client ou garantir l’accès des femmes à l’emploi dans des conditions salariales égales ? Doit-on pénaliser le client ou offrir des bourses suffisantes aux étudiantes qui se prostituent pour financer leurs études ? Gardons à l’esprit les effets pervers d’une approche répressive qui risquerait simplement de repousser  la prostitution dans l’ombre, rendant les filles toujours plus vulnérables. La lutte contre les inégalités sociales et de genre, matrice du mouvement féministe, serait peut être le mot d’ordre à suivre le plus conséquent.

Quant à savoir si la vente de sexe porte en soi atteinte à la dignité humaine, c’est une interrogation (aveugle au genre) d’ordre philosophico juridique dont il revient à la société civile de s’emparer. Le STRASS définit souvent la prostitution comme un service, un service personnalisé. Ce n’est pourtant pas un service comme les autres en raison de l’intervention du corps et de la sexualité. S’agit-il de marchander son corps ou de vendre une technique qui implique l’usage du corps ? Le STRASS regrette souvent la vision de la prostitution comme une pratique passive en adéquation avec la représentation traditionnelle du rôle sexuel de la femme, et l’association de l’effort physique avec la masculinité. C’est peut être autour de cette question qu’il est le plus délicat d’adopter une position de principe. Ce débat devra impliquer dans une approche transversale différents acteurs de la société civile, sans oublier les premier(e)s concerné(e)s.

Bérengère

Pour des putains de droits ! (contribution 6/6)

Pour que les féministes soutiennent les luttes des putes :

contre la criminalisation des prostituées, pour des putains de droits!

Un débat figé et inefficace

 

Les débats sur la prostitution se focalisent souvent autour de cette question cruciale : peut-il y avoir une prostitution réellement consentie ? Question cruciale, certes, mais qui nous semble parfois ne pas être la question prioritaire. Difficile à démontrer, le consentement est peu pertinent d’un point de vue de l’action et des revendications que l’on peut porter. Ce clivage crispe le débat sur la disparition ou non de la prostitution, au lieu de se pencher sur ses conditions actuelles et les solutions matérielles. Les unes défendent une vision ultra-victimisante des putes comme des esclaves aliénées, les autres, une vision ultra-libérale du « libre choix » dans une société qui ne permet à personne d’être vraiment libre. Quel travailleur est libre de choisir son métier et son contrat ? Quel fils de chômeur est libre d’aller à l’université ? Cette interrogation éthique et philosophique ne permet pas, à notre sens, d’apporter des solutions concrètes et efficaces aux putes, dont la situation est pour beaucoup extrêmement difficile (violences, clandestinité, exploitation, etc.).

 

C’est pourquoi nous proposons ici de mettre cette question de côté, pour réfléchir à une action utile sur le terrain. Nous proposons, en tant que féministes, ce que toutes les féministes ont toujours fait pour toutes les autres femmes : un combat pour gagner des droits. Qu’on soit abolitionniste ou pas, l’urgence est pour nous de soutenir les putes dans leurs luttes pour l’amélioration de leurs conditions.

 

Prendre les putes au sérieux

 

Le combat féministe a toujours été, du moins comme nous le comprenons, un combat pour libérer la parole des femmes et leur capacité à agir en tant qu’individus autonomes. Pourtant, dès qu’on parle de prostitution, tout s’effondre. Activité condamnée de toutes parts, pour des raisons parfois valables, les personnes la pratiquant se retrouvent automatiquement privées de parole. Alors même qu’elles sont nombreuses, et de plus en plus organisées…

 

Nous n’acceptons pas que les « hommes », maris, pères ou frères, parlent pour nous, décident pour nous de ce qui est bien ou pas. Qu’ils nous dictent notre conduite, nous disent si l’on doit ou pas travailler, porter ou pas un voile, avoir des enfants ou perdre du poids. Nous revendiquons la possibilité d’agir, certes en tant que dominées que nous sommes dans le système patriarcal, mais d’agir quand même. De nous organiser en associations féministes, en commissions de femmes dans les partis, en votant par nous-mêmes et non à travers notre conjoint. C’est pour ça que le combat féministe est éminemment ancré à gauche : donner la parole aux subalternes, aux opprimé-e-s, aux dominé-e-s, et lutter AVEC ELLES ET EUX pour leur émancipation.

 

La famille et le salariat sont des sphères d’oppression. Ce sont pourtant des sphères au sein desquelles nous développons des revendications, au sein desquelles nous luttons pour des droits qui les rendraient moins, ou plus du tout, oppressives. Personne ne milite aujourd’hui pour abolir la famille. Nous luttons pour la possibilité de divorcer, de gérer son argent, de garder son nom, d’être protégée contre les violences.

 

Pour la prostitution, ces principes doivent rester les mêmes. Les putes ont des revendications, nous devons les écouter car personne ne peut prétendre savoir mieux que les premières concernées ce qui est bon ou non pour elles. Nous devons soutenir et aider leur démarche d’auto-organisation (notamment la constitution de syndicat) car ce sont des femmes, et que leur combat c’est le combat des féministes et de la gauche. Redonnons-leur la place qu’elles demandent dans le débat public, laissons-les décider de la manière dont elles veulent organiser leur activité. Ne tombons pas, comme trop souvent nous l’avons fait, dans un paternalisme condescendant. Oui, ce sont des victimes du système patriarcal. Nous le sommes toutes, femmes sous-payées, battues par nos maris, femmes au foyer, sans papiers, sans sexualité épanouie. Mais nous nous battons pour être entendues, pour que notre condition soit améliorée et nos revendications appliquées. Qui peut prétendre être suffisamment libérée de la domination masculine pour parler à la place de toutes les autres femmes ?

 

Notre lutte pour l’émancipation passe par la capacité à décider pour soi-même, et cela n’est pas concevable sans une lutte pour améliorer nos conditions matérielles d’existence. Plus les putes auront des conditions acceptables, plus elles auront le pouvoir de décider, y compris celui de décider de faire autre chose.

 

La criminalisation des putes : hypocrisie, contre-productivité et recul des droits

 

Les dernières lois votées concernant la prostitution criminalisent et répriment les prostituées. De façon directe, avec la loi de 2003 instaurant l’interdiction du racolage passif et les multiples arrêtés municipaux anti-prostitution décidés par les maires (pour que leur ville ait l’air plus propre?), ou indirecte, avec le projet de loi déposé à l’Assemblée nationale le 7 décembre 2011 en faveur de la pénalisation des clients (peine maximale de deux mois de prison et de 3750 euros d’amende). Cette démarche sécuritaire nous semble catastrophique à tous les niveaux.

 

Fragiliser davantage les putes

 

Criminaliser les putes (et non la prostitution) crée l’inverse de ce qui est souhaité : à la place de « protéger » les prostituées, on les invisibilise et donc les précarise. La répression ne fait pas disparaître la prostitution mais rend son exercice beaucoup plus difficile et dangereux. Les conséquences sont désastreuses tant pour la santé, l’intégrité physique que pour l’autonomie des prostituées. En effet, les putes se cachent pour ne pas être visibles par la police. Elles exercent leur activité dans des lieux reculés, et donc peu accessibles aux associations de prévention et de soutien, souvent seules,  avec une moindre solidarité entre collègues.

 

Dans des conditions de clandestinité et de précarité, le rapport de force penche nettement en faveur des clients. Imaginez la pression que subissent alors les putes: « Je t’accorde la faveur de bosser, de gagner de l’argent, alors t’as intérêt à fermer ta gueule et à faire ce que je veux». En clair : baisse des tarifs, rapports sans préservatifs, violences en tout genre… Enfin, la criminalisation accentue la stigmatisation dont sont déjà victimes à outrance les prostituées, et qui alimente évidemment souffrance et exploitation.

 

Ne pas donner les moyens aux putes de sortir de la prostitution si elles le souhaitent

 

La logique répressive mise en place ces dernières années, outre qu’elle rend les prostituées extrêmement vulnérables, n’a absolument aucune efficacité en ce qui concerne la lutte contre le système prostitutionnel. L’interdiction du racolage passif ainsi que la pénalisation des clients font que les putes qui en ont les moyens, c’est-à-dire qui maitrisent et ont internet, qui peuvent payer des annonces sur le net et qui sont propriétaires de leur appartement (une personne qui loue à une prostituée est considéré comme un proxénète), passent par internet, avec des pseudo sites de massage ou d’escort, et travaillent chez elles. Tandis que les autres, les plus précarisées, travaillent dans la rue, avec des clients qu’elles refusaient avant.

 

L’hypocrisie de ces lois consiste, entre autre, à continuer à fiscaliser les revenus des putes, sans pour autant leur accorder de vrais droits sociaux (qui sont censés aller de pair avec le prélèvement des impôts, non?)… Et on nous parle de volonté de faire disparaître la prostitution? Le comble réside sans doute dans le fait de mettre en route une machine répressive sans assurer une possible reconversion des putes. En effet, aucun moyen n’est prévu pour aider en ce sens… Si on se contente de supprimer leur source de revenu et de rendre leur activité plus difficile, sans aucun moyen de formation et reconversion, le résultat est vite vu : précarité croissante. Qui peut croire que cela aidera celles qui le souhaitent à sortir de la prostitution ?

 

Ne pas combattre le proxénétisme, au contraire

 

Les lois votées récemment ne sont donc en rien des instruments pour combattre le proxénétisme et la traite des femmes. Aucun fond n’a été débloqué pour que les services concernés puissent effectivement enrayer la mécanique d’exploitation des putes par des macs. Christophe Régnard, président de l’Union syndicale des magistrats, est très sceptique vis-à-vis du projet de loi de pénalisation des clients, comme la majorité des magistrats et policiers semble t-il. Dans un article du 29/12/11 dans Libération http://www.liberation.fr/recherche/?q=prostitution «L’urgence, c’est de démanteler les réseaux, alors donnons des moyens aux Jirs (Juridictions inter régionales spécialisées dans la criminalité organisée) ». Un magistrat d’une Jirs confirme : « La pénalisation du client ne nous apportera rien. Cela risque même de nous gêner : si les clients se mettent à se cacher, à aller plus souvent dans des maisons ou des appartement, il sera plus difficile de remonter les réseaux. Nos enquêtes se basent sur la surveillance de rue. »

 

Au contraire en effet, comme la prostitution devient très difficile à exercer, les putes se tournent davantage vers des macs, qui organisent leur activité dans la clandestinité… et selon une parfaite exploitation.

 

Enfin, comment le gouvernement ose t-il affirmer qu’il lutte contre la traite des femmes, quand justement ces lois répressives permettent d’expulser les femmes sans-papiers qui en sont les premières victimes?

 

Des revendications a minima pour les féministes

Face à cette hypocrisie dangereuse, nous pensons que les féministes doivent se mettre d’accord a minima sur la question, en luttant contre la criminalisation des putes.

 

A l’image du Planning Familial http://www.planning-familial.org/articles/le-planning-et-la-prostitution-00389, nous souhaitons :

 

  • ·    Dénoncer les effets pervers de politiques répressives et demander l’abrogation de la loi LSI (art225-10-1)
  • ·    Refuser la pénalisation des personnes en situation de prostitution et la criminalisation de l’activité et des clients.
  • ·    Dénoncer les conditions d’injustice économique croissante, et spécifiquement les écarts entre riches et pauvres, nord et sud,  qui ont un impact désastreux sur les conditions de vie des  femmes, toujours en première ligne, la prostitution étant un des aspects de cette injustice économique.
  • ·    Exiger une réelle politique de démantèlement des réseaux maffieux là où ils sont identifiés.
  • ·    Refuser la discrimination envers les personnes prostituées quant à l’application des lois en matière de violences sexuelles, d’agression, de voies de fait et harcèlement.
  • ·    Revendiquer pour les personnes en situation de prostitution, l’accès aux droits sociaux qui devraient être communs à toutes et tous : la retraite, le logement, la protection sociale.
  • ·    Lutter pour que l’Etat mette en place une aide réelle pour celles qui veulent sortir du système prostitutionnel.
  • ·    Proposer des recherches et des actions avec des associations de terrain sur les questions des violences et de la santé sexuelle pour améliorer nos connaissances et nos interventions tant sur le terrain qu’au niveau politique.
  • Arrêter la politique de fermeture des frontières et accorder le droit de séjour sans conditions pour les victimes de la traite et de l’exploitation des êtres humains.


Enfin, nous pensons, avec le STRASS http://site.strass-syndicat.org/about/, qu’il est grand temps de reconnaitre le droit à l’auto-organisation aux putes, comme cela se fait dans beaucoup d’autres pays. Cela est nécessaire pour que leur voix soit entendue, que la solidarité se mette en place et que des droits soient véritablement obtenus.

 

Parce que les putes sont des femmes, des immigrées et des françaises, des sans papières et des régulières, des précaires et des bien payées, des lesbiennes et des hétéros, des indépendantes et des exploitées, nous affirmons que la lutte pour leurs droits nous concernent tout-e-s en tant que féministes, internationalistes et militant-e-s de gauche !

Nous demandons à toutes les organisations féministes de prendre la voie des putes au sérieux au lieu de les reléguer systématiquement au statut d’aliénées, afin de construire un mouvement social porteur de progrès pour elles et pour toutes les femmes.

Des putes reconnues et protégées c’est moins de violence contre les femmes, moins d’exploitation économique, moins de discrimination envers les étrangères, et plus de liberté dans l’exercice de leur activité. C’est notre combat à toutes. 

 

Sophie et Louisa

Ces putes qui « salopent le système»[1]… (contribution 5/6)

 

 

…  Pour une autogestion jusque dans les corps 

« Bouffonne à pédés », « fachos », « aliénées », « dégagez », « vous êtes la honte de la manifestation[2] » : lors de la manifestation contre les violences faites aux femmes du 5 novembre 2011, les travailleur-se-s du sexe ont été chaleureusement accueillies. Leur exclusion du cortège reflète la position de nombre de féministes abolitionnistes, qui refusent de reconnaître la parole de prostitué-e-s en exercice, arguant qu’elle serait exprimée dans une situation d’oppression tellement intériorisée que non reconnue comme telle. La circularité autojustificatrice de l’argument est remarquablement pratique : les voix des prostituées sont illégitimes parce qu’elles proviennent d’un déni d’oppression, les prostituées sont opprimées de manière absolue et univoque, preuve en est le déni, par certaines, de leur propre oppression. De fait, les inconséquences logiques et méthodologiques des abolitionnistes sont nombreuses. D’une part, le refus de considérer le consentement comme un critère pertinent dans l’analyse politique de la prostitution repose sur une méthodologie essentialiste, plutôt incompatible avec la tradition matérialiste à laquelle souscrivent habituellement une bonne part des abolitionnistes. En effet, la prostitution est déclarée violence en soi, niant la pluralité de situations rencontrées dans la prostitution en tant qu’espace social, lequel est divers, hétérogène, voire conflictuel – il reproduit en effet une structure de classe en son sein.

L’essentialisation de la prostitution en tant que violence en soi repose sur une appréhension tronquée de cet espace social, réduit à ses manifestations les plus victimaires, et une universalisation de ces manifestations – par exemple dans le discours sur la « traite ». Les abolitionnistes appuient ainsi leur revendication d’abolition de la prostitution en soi, plutôt que de viser la transformation de ses conditions, ce qui est la ligne habituelle du féminisme en ce qui concerne d’autres métiers où s’expriment des biais de genre éhontés. Pour les abolitionnistes en effet, la prostitution ne saurait être un choix. Ou, plus précisément, si elle est un choix, elle ne peut pas être un choix libre, et n’est en ce sens pas vraiment un choix, pas un choix légitime.

Pourtant, à rebours de l’idée d’une possible autonomie pleine et entière, le matérialisme nous a appris à critiquer le mythe bourgeois d’une indépendance absolue à l’égard des conditions sociales et matérielles, et à reconsidérer le choix comme négociation, chemin frayé parmi les déterminations sociales. La question du choix libre, telle qu’elle est posée par les abolitionnistes, est donc une fausse question : la reconnaissance de déterminations sociales et matérielles ne peut et ne doit, pour la prostitution comme pour tout le reste, nous faire renoncer à penser l’autonomie.

D’autre part, le discours abolitionniste recourt à une définition très normative et dogmatique de la sexualité, entrelacée de références à une dignité transcendante : précieux, sacré, immonnayable, le sexe doit être gratuit. De manière très alarmante, la victime totale et idéale construite avec application par les abolitionnistes désigne en creux une victime illégitime, voire une complice : celles/ceux qui ont l’impudence de revendiquer leur état deviennent des « fachos », celles/ceux qui émigrent dans le but de se prostituer sont considérées comme des allié-e-s objectives/fs du patriarcat, des « Oncle Tom » de la cause des femmes.

Face aux abolitionnistes, l’opposition féministe la plus audible se trouve dans les rangs des règlementaristes, qui revendiquent fièrement leur rupture avec le moralisme. Ces fanfaronnades ne sont pas entièrement justifiées : s’il est vrai que le règlementarisme permet de reconnaître la prostitution comme métier, celle-ci demeure toutefois un métier à part, qui appelle une législation d’exception. La régulation étatique de la prostitution consiste notamment en un encadrement biopolitique autoritaire, incarné par des « contrôles » médicaux lourds de sens : les moyens sanitaires ne sont en effet pas mis à la disposition des prostitué-e-s elles et eux-mêmes, mais leur sont imposés, les dépossédant de leur propre santé. Cet encadrement présuppose ainsi une désaffectation des prostitué-e-s pour leur propre santé, alors même que tout laisse à penser que, lorsque leur accès au préservatif est garanti, les prostitué-e-s sont un des groupes sociaux pratiquant le sexe protégé de la manière la plus systématique[3].

Par ailleurs, le règlementarisme révèle une compréhension du féminisme contestable, en tant qu’il isole le sexisme d’autres principes de domination, en tant qu’il ignore la structure d’intersectionnalité que prennent ces dominations. D’une part, le règlementarisme nie l’insertion inextricable du sexisme dans l’organisation capitaliste et bureaucratique du travail : si les abolitionnistes refusent de voir dans la prostitution un travail, les règlementaristes échouent à y voir une certaine organisation du travail, et donnent libre cours à la soumission du corps au patron – et à l’Etat, capitaliste et patriarcal. De plus, par son emphase sur la dimension juridique du débat, le règlementarisme néglige les plus vulnérables (non-nationales/aux, sans-papier-e-s, « issu-e-s de la colonisation »), dont l’illégalité ne repose pas que sur leur condition de prostitué-e-s, renvoyant celles/ceux-ci plus loin encore dans la précarité, dans une logique sécuritaire qui les fait passer du statut « victimes » non pas à celui de « travailleurs/ses », mais de « coupables » d’une présence illégitime sur le territoire national.

Abolitionnistes et règlementaristes, structurant le débat féministe sur « la prostitution », ont forgé, dans le même temps, un duopole dont il est temps de sortir. L’obsession autour de l’aliénation, ou de l’hétéronomie corporelle – au sens où la/le prostitué-e serait dépossédé-e du contrôle de son propre corps –, entraînée par la dimension sexuelle de la prostitution a trop longtemps occulté le fait que l’autonomie – inextricablement corporelle et économique – pouvait être rendue problématique par la dimension travaillée de la prostitution, du travail du sexe, de tout travail en général. L’ambivalente sacralisation/stigmatisation sociale du sexe est ainsi à l’origine d’un chiasme saisissant entre la représentation de l’exploitation corporelle – attribuée au sexe – et la matérialité de cette exploitation – causée par un rapport de pouvoir hiérarchique ayant largement cours, quoique sous des formes probablement plus feutrées, dans l’organisation du travail sur un plan bien plus large, sociétal. Le corps prostitué, en effet, est hypercorporel, en ce que la perception du corporel est exacerbée par la perception du sexuel, ce qui le rend à la fois obscène et victimaire : les anthropologies du corps ont montré à quel point les parties basses, sexuelles, du corps étaient symboliquement associées avec les parties « basses » de la société, les classes dominées[4]. Le sexuel n’exacerbe donc pas simplement le corporel en le rendant obscène, il exacerbe également la perception de la position de classe en faisant du travailleur une victime. Le corps prostitué est alors, tout (dés)habillé qu’il soit d’oripeaux le désignant comme un corps sexuel, un corps de travailleur mis à nu.

Cachez-moi ce prolétaire que je ne saurai voir : celui-ci met en lumière une inacceptabilité politique, un noyau insoutenable, dans l’assujettissement du corps à un fonctionnement hiérarchique ou bureaucratique. Cet assujettissement est bien obscène : il a l’impudence de ne pas prendre de masque, de ne pouvoir être mis en scène[5] lorsqu’il s’inscrit dans un contexte sexuel. Or cet assujettissement du corps a lieu dans tout travail, dès lors que son organisation n’associe pas démocratiquement les travailleurs à la détermination de leurs conditions de travail, lesquelles sont toujours éminemment corporelles. Autrement dit, cet assujettissement a lieu dans tout travail hétéro-gestionnaire.

Il serait d’ailleurs incomplet de considérer que l’organisation hiérarchique du travail est une simple répression du corps : la manufacture de la docilité corporelle recourt à un système discursif, créatif, productif, qui construit le corps de la/du prostitué-e comme corps de travailleur-se – concrètement, dans le cas de la prostitution, ce discours s’incarne par exemple dans le rôle parfois « éducatif » du proxénète, qui indique où et comment user de son corps. L’obscénité portée par la trop grande évidence du travail sexuel, et particulièrement de la prostitution, devient alors un motif de terreur. Si la construction du corps par le discours est une condition sine qua non de l’actualisation de la force de travail en travail réel, alors la révélation portée par la prostitution n’est pas simplement un dévoilement de l’inacceptable, elle est aussi une démonstration de l’effrayante précarité de l’organisation capitaliste, hiérarchique, et bureaucratique du travail. Le discours et la créativité disciplinaires doivent être en effet perpétuellement reconduits, perfectionnés, car il dépend d’eux que la belle mécanique transformant force de travail potentiellement exploitable en travail exploité ne s’enraye pas. Il suffirait d’un grain de sable : que la conscience de classe se fasse charnelle.

Cet appareil discursif est également à l’origine d’un façonnement du consentement. Dans le même temps, comme le démontrent en creux les errements abolitionnistes en la matière, le consentement demeure un critère indépassable. Penser l’autonomie corporelle dans la prostitution nous met donc face à une double exigence : la complication du consentement comme critère politique ne peut venir que par le bas, la modification des termes du consentement est une affaire d’urgence sociale, un enjeu charnel de lutte des classes.

Ainsi, le cas de la prostitution dévoile la pertinence de l’autogestion, comme identité d’un mouvement social et d’une forme d’organisation du travail. C’est cette identité subversive, car issue de la forme contestataire même, qui manque cruellement au règlementarisme : si l’autogestion porte bien, dans le domaine de la prostitution, un certain nombre de revendications d’ordre légal – demandant principalement une décriminalisation de la prostitution – auxquelles ne peut répondre, dans la situation actuelle, que l’Etat –, elle ne se satisfait pas de cette légalité. Penser l’autogestion comme identité d’un mouvement social et d’une organisation du travail, c’est refuser de séparer le féminisme de la lutte contre tous les principes de domination autres que le sexisme, c’est ne pas abandonner toutes celles et tous ceux qui, sans papiers, illégales et illégaux en France, ne verront leur situation aucunement améliorée par des réformes isolées.

Après Michel Foucault, Judith Butler nous a rappelé qu’il n’y a pas de sexualité sans pouvoir. Ce pouvoir n’est pas statique : les relations de pouvoir peuvent – et doivent – être repensées, changées, transformées. Une telle plasticité permet à l’action politique de dépasser le strict domaine de la sexualité, et de venir subvertir les rapports de genres en tant que tels. La prostitution ne fait pas exception, et ce d’autant moins en ce qu’elle nous amène à explorer de nouvelles façons de penser la sexualité, le travail, et les rapports de pouvoir qui y sont en jeu. Elle est un enjeu de la transformation des relations sexuelles en des relations libérées – et consenties – tout comme le sont les formes actuelles d’exploration d’une pornographie et d’un érotisme féministes, à un autre niveau ; elle est un enjeu urgent, de lutte.

Claire et Solène


[1] Anne McClintock, “Screwing the System: Sexwork, Race, and the Law”, in Boundary 2,
Vol. 19, No. 2, Feminism and Postmodernism, 1992.

[3] Jasmin Aquan-Assee, “Prostitution is work”, Social Text, no. 37 (Winter 1997),  pp. 33-37.

[4] Mary Douglas, Natural Symbols: Explorations in Cosmology, London, Barrie & Rockliff, 1970.

[5] Selon l’analyse de l’obscène proposée par Nancy Huston, Dire et interdire. Eléments de jurologie, Paris, Payot, 1980.

Au-delà du clivage réglementarisme/abolitionnisme (contribution 4/6)

Dans les années 70-80, le MLF se divisaient entre féministes essentialistes et matérialistes. Dans les années 90, c’était la loi sur la parité qui clivait. Ces dernières années, et en particulier depuis la loi Sarkozy de 2002, l’un des nouveaux sujets de désaccord est la prostitution, suivi de près par le débat sur la pornographie.

            Le féminisme a ainsi toujours connu des clivages, interprétés souvent par la critique comme la preuve même de « l’irrationalité d’une poignée de femmes mal baisées et frustrées ». Pourtant, si le féminisme connaît des débats, c’est bien la preuve qu’il n’existe pas un dogme féministe mais bien un mouvement féministe aux branches diverses qui permettent de faire avancer la réflexion. Dans cette perspective, je n’aborderai pas la prostitution comme un sujet qui déchirerait les féministes mais comme un débat chaque voix a sa part de légitimité, un débat plus difficile à traiter que d’autres car directement lié à l’intime et à la relation que chacun entretient avec cet intime.

 

 

  1. Eve et le Serpent, une image qui perdure

 

Avant tout, il m’apparaît important de rappeler que la prostituée incarne le crime au féminin dans notre société actuelle. Cette image est l’héritière directe de la pensée puritaine de la fin du XIXème siècle. Il n’est pas rare à l’époque de parler « d’égouts séminaux » pour désigner une prostituée. Ce terme renvoie directement à l’idée que la prostituée sert à assouvir des désirs (ou « besoins ») qui ne peuvent être assouvis ailleurs, notamment dans le lit conjugal. La prostituée sert donc à faire tout ce qu’une femme dite convenable n’accepterait jamais, abus y compris. Elle abandonne toute dignité car ne respecte plus son rôle de régulatrice de la sexualité masculine. Alors que les autres « savent se tenir », la prostituée provoque délibérément les pulsions masculines et « naturelles » afin d’en tirer de l’argent. Son comportement est non seulement une atteinte à la morale, mais en plus, s’apparente à un vol. Ajoutons à ceci les maladies vénériennes et la prostituée est en plus coupable de mettre en danger la santé de ces messieurs et de leurs épouses. La prostituée est ainsi un élément féminin des « classes dangereuses ».

Si aujourd’hui on ne parle plus de « classes dangereuses » et si le contexte général a changé, la prostituée a gardé l’image de la tentatrice, celle qui cède au serpent et ainsi éclabousse la réputation des autres femmes. Ce que l’on voit dans la « pute », c’est une femme à la sexualité débridée et libérée de toute morale. Car bien sûr, on est persuadé que la prostituée éprouve du plaisir sexuel quand elle a un rapport avec son client.

 

Pour appuyer cette idée, je crois qu’il suffit de s’intéresser à notre langage. Qu’est-ce qu’une pute ? « Une femme facile, de mœurs dissolues », « quelqu’un qui n’hésite pas à s’abaisser, à se compromettre, pour arriver à ses fins » selon le Grand Robert. En ceci on peut rapprocher la pute de la salope : alors même que dans la vie courante, on aurait tendance à  les distinguer par le fait que l’une se fait payer et l’autre pas, le dictionnaire définit tout de même la salope comme une « femme dévergondée, de mauvaise vie; prostituée ». Qu’en est-il de la nymphomane ? « Une femme qui cherche activement les rapports sexuels, ex:  »Et de me traiter de nympho, d’infidèle, de salope, de caractérielle, de perturbée, d’immorale, de jeunesse d’aujourd’hui, ah ! pauvre France ! » (Geneviève Dormann, le Bateau du courrier, p. 124) ».

La pute, la salope, la nympho, toutes dans le même sac. Ce qui gène chez la prostituée, c’est bien l’image de la liberté sexuelle, une liberté qui contredit le rôle féminin de régulatrice. Alors que je me promenais à Belleville un soir, passant à côté de plusieurs prostituées, un homme s’est adressé à moi en ces mots : « toi, je te respecte, au moins, t’es pas une pute ». La prostituée ne mérite pas même le respect qui est rendu aux autres femmes. Tentatrice, elle n’est plus qu’une « sous-femme ».

  1. L’abolitionnisme : le maintien de l’image de « sous-femme » de la prostituée

Pendant longtemps, la position abolitionniste a dominé dans le mouvement féministe. Aujourd’hui, elle semble gagner l’Assemblée Nationale à travers la proposition de loi sur la pénalisation du client.  Le point de départ de ce courant consiste à considérer que la prostitution est une violence faite aux femmes au même titre que le viol ou les violences conjugales. Les politiques prohibitionnistes, comme celle de la loi Sarkozy de 2002 qui condamne les prostituées à 2 mois de prison et 3750€ d’amende, ont par conséquent tout faux. À l’image du viol, elles font de la victime une coupable et participent à la perpétuation de l’oppression patriarcale.

 

Le travail des abolitionnistes ne peut pas être renié dans son ensemble. Il est indéniable que nombre d’associations défendant cette position ont pu aider des exploitées à sortir de la prostitution.

Cependant, l’un des défauts de l’abolitionnisme est son refus de considérer les prostituées comme des individus indépendants. En érigeant la prostituée au statut de victime du patriarcat, aucun autre choix n’est donné aux prostituées que de jouer le rôle de victime. « Il n’y a pas de prostitution choisie », la phrase revient souvent. Si ce n’est pas l’exploitation d’un proxénète qui amène à la prostitution, ce sont les besoins économiques.

Sauf que toutes les prostituées ne sont pas d’accord avec cette idée. Les premières tensions sont apparues en 1975 au moment de l’occupation de l’église lyonnaise de Saint-Nizier par des prostituées, en protestation contre des mesures prohibitionnistes. Si les féministes ont rejoint le mouvement, c’est avec une réticence certaine vis à vis des prostituées qui tenaient déjà un discours plus ou moins réglementariste. Plutôt que de considérer le moment comme une occasion offerte au mouvement féministe pour accueillir la voix de nouvelles femmes, on a préféré considérer que les prostituées étaient, par exemple, manipulées par leurs proxénètes et que c’était pour cela qu’elles voulaient continuer leur activité.

La prostituée comme individu est niée dés lors qu’elle ne colle pas à l’image de la victime. Cette infantilisation participe indirectement à la construction de l’image de la prostituée comme « sous-femme ». Ici, ce n’est pas l’image d’une sexualité débridée qui fait peur, mais l’impact que peut provoquer une femme qui déclare se prostituer volontairement sur l’image des femmes en général. Réduire toutes les prostituées à de simples victimes qui s’ignorent est plus facile que de traiter la question dans son ensemble. Considérant qu’une prostituée ne pouvait pas être féministe et continuer son activité, la voix n’a été donnée qu’aux prostituées qui voulait « s’en sortir ».

 

  1. L’utopie réglementariste

L’apparition de féministes réglementaristes au début des années 2000 crée ainsi débat au sein du mouvement. La voix d’autres prostituées se fait entendre. Les réglementaristes réclament la reconnaissance du statut de « travailleuses du sexe » afin de pouvoir exercer leur activité de façon légale et ainsi avoir les mêmes droits que les autres travailleurs (sécurité sociale surtout). Cette décriminalisation et reconnaissance permettrait une démarginalisation sociale des prostituées et un accès aux droits sociaux de tous. De plus, la légalisation ne mettrait pas plus en danger les prostituées face aux violences des clients puisque les prostituées bénéficient des mêmes lois que les autres travailleurs et travailleuses protégeant des coups, du viol et du crime. Ceci me paraît cependant utopique.

Je ne crois pas qu’en reconnaissant le « travail du sexe » l’on combatte de façon efficace l’image de « sous-femme » et de tentatrice de la prostituée. La réglementarisation aux Pays-Bas n’a pas démarginalisé les prostituées. Les quartiers de prostitution restent loin des lieux de vie et ne sont de loin pas mieux vus. Or cette image est un obstacle majeur pour un accès effectif aux droits de tous. Prenons l’exemple de Nafissatou Dialo. Considérée tout d’abord comme la victime par excellence du responsable du FMI, fraîche et innocente, le fait qu’elle se soit potentiellement prostituée au cours de sa vie l’a complètement discréditée aux yeux des médias et des juges. Sans se prononcer sur la culpabilité de DSK, ce retournement de situation ne fait que réaffirmer l’impossibilité pour une prostituée d’être violée.

Les prostituées sont dans une précarité judiciaire réelle, plus grande encore que celle des autres femmes, qui ne peut pas être résolue avec une simple loi autorisant la prostitution. Au contraire, une telle loi me paraît mettre encore plus en danger les prostituées victimes des réseaux de proxénétisme. Je ne rentrerai pas dans la guerre stérile des chiffres dans laquelle sont entrées abolitionnistes et réglementaristes. Qu’elles soient majoritaires ou non, je suis certaine qu’il existe des victimes de la prostitution. Qu’elles représentent 5, 10, 30, ou 90%, il faut qu’elles puissent bénéficier d’un cadre juridique autre que le cadre existant car celui-ci n’est pas adapté à leur cas.

Alors se posent de nouvelles questions : comment déterminer si une prostituée a été prostituée ou s’est prostituée ? Si l’on autorise le proxénétisme, à partir de quel moment est-il illégal de prostituer quelqu’un ? Imaginons qu’il existe un contrat écrit entre la prostituée et le proxénète, à quel point ce contrat doit-il être précis ? Dans Le Contrat Sexuel, Carole Pateman distingue deux contrats de travail dans un même contrat. Le contrat écrit et signé et le contrat réaffirmé au quotidien par le travail effectué. Ce travail peut évoluer au cours du temps pour finalement ne plus du tout ressembler au travail initial (nouvelles affectations, changements d’organisation…). Le contrat devient presque un simple signe d’allégeance qui permet au patron de faire ce qu’il veut. Peut-on le tolérer, encore plus dans le cas de la prostitution ?

Il n’est selon moi pas responsable d’autoriser le proxénétisme, ce serait ouvrir la porte à beaucoup trop d’abus. La règlementarisation aux Pays-Bas n’est pas un succès lorsque l’on s’intéresse aux réseaux prostitutionnels. Elle a au contraire accru les trafics. L’État ayant abandonné presque tout  instrument juridique en la matière, le seul contrôle effectif qu’il détient est lié à la politique d’immigration. Les prostituées sans papiers sont ramenées à la frontière, sans que ceux qui les ont amenées là soient inquiétés. La règlementarisation a en réalité bénéficié avant tout aux réseaux, leur offrant une façade légale, les rendant invisibles.

Si l’on doit adopter un nouveau cadre juridique en France, après avoir supprimé les mesures prohibitionnistes, la lutte contre les réseaux me paraît primordiale. Celle-ci passe par une interdiction du proxénétisme quel qu’il soit, seule façon de garder la main sur un système plus ou moins mafieux. Cela me paraît beaucoup plus pragmatique et beaucoup moins hypocrite que la pénalisation du client, qui ne fera que renforcer la clandestinité de la prostitution et donc les réseaux.

En parallèle, il faut travailler à réformer l’image de la prostituée comme « sous-femme » et tentatrice. Ceci passe par des luttes plus générales, celle de la dépolicisation sociale de la sexualité féminine, celle de l’accès pour tous aux mêmes droits sociaux, sécurité sociale comprise, quel que soit le statut. Les mentalités évoluant relativement lentement, ce combat ne peut qu’être long et nécessite une vigilance quotidienne.

Concernant le mouvement féministe, il me semble important que chacun puisse apporter ses propres éléments dans ce débat sans être décrié. Le clivage actuel entre réglementaristes et abolitionnistes me semble agressif et stérile. Chacun parle de la prostitution qu’il connaît et chacun refuse d’entendre ce que l’autre à apporter. On dévie bien trop souvent sur des attaques concernant le rapport de l’autre avec son intime, ce qui est anti-féministe. Notre premier combat est la liberté sexuelle et le droit à disposer de son corps. Cela implique le droit de dire non dans n’importe quelle situation, sans être rattrapée par une soi-disant image de puritaine, mais aussi sans que quelqu’un d’autre vienne dire non à notre place. Pour arriver à une position claire sur des questions aussi intimes que la prostitution, il faut donc accepter de considérer la parole de tous et de toutes car chaque expérience est à prendre en compte.

Emeline