« Et alors, tu l’as niquée ou pas ? » Symptôme d’une langue sexiste.

Je baignais encore dans l’excitation de la soirée juste achevé quand un groupe de 5 jeunes hommes sont montés dans ma rame de métro, me sortant de ma torpeur béate. J’ai, comme toujours, été subitement fasciné, non pas seulement par la bouffée de testostérone qui emplit d’un coup l’atmosphère, mais aussi et surtout par cette sociabilité masculine aux codes si particuliers et aux conversations si distrayantes. Quelques plans pour la soirée, la journée de travail qui les attend demain, quelques coups de poing quand l’un d’entre eux dit que la sœur de l’autre est « bonne », quelques tentatives en représailles de chopper l’entrejambe de l’attaquant, tout cela, j’avais déjà remarqué. Un groupe de gars sympas qui s’apprêtent à passer une soirée entre potes en boîte. Typique, en somme. Là où mon attention a doublé, c’est quand ils ont commencé à parler de Cécile.

« Et alors, tu l’as niquée ou pas ? » – « Non, Cécile elle n’écarte pas facilement. » – « Ouais j’avais essayé moi aussi et ça n’avait pas marché. » – « Attends, j’vais m’en occuper moi ». Voilà à peu près ce dont je me souviens de leur conversation. Rien d’anormal à signaler par rapport à ce que l’on entend d’ordinaire dans un groupe de mecs. Pourtant, quand ils sont sortis, cette phrase résonnait dans ma tête, « alors, tu l’as niquée ou pas ? ». Perturbante, cette phrase, sans trop comprendre pourquoi. Il demande simplement à son pote s’il avait couché avec cette fille. L’idée n’est pas choquante en soi, les jeunes ont une vie sexuelle, c’est normal. Pourtant…En reformulant une deuxième fois, je me suis dit que s’il avait dit « alors, vous avez niqué ou pas ? » je n’aurais pas réagi. La voilà la réponse. Ce qui m’a gêné dans cette phrase, c’est la position dans laquelle est placé le mâle à qui elle s’adresse et la position à laquelle est reléguée d’office cette Cécile.

« Et alors, tu l’as niquée ou pas ? » traduit simplement le résultat légitime qui aurait dû se produire. Cette question fonctionne sur une rhétorique de l’évidence. Elle questionne sur ce qui aurait dû logiquement se passer et, au fond, elle met à l’épreuve la masculinité de celui à qui elle est adressée. C’est-à-dire que, dans l’ordre des choses, ce jeune homme aurait dû pouvoir coucher avec cette jeune fille. Cette question peut au fond être reformulée par : « et alors, tu as eu ton dû ou pas ? ». C’est le premier point qui en ressort, cette injonction masculine qui veut que pour être un bon mâle on « nique » Cécile. Ce qui, et c’était clair dans le groupe, installe par ailleurs une compétition entre ces garçons. On teste sa masculinité à l’aune de celui qui aura Cécile.

Ma vraie question était de savoir pourquoi il n’a pas dit « alors, vous avez niqué » ou bien « alors, elle t’a niqué ». La réponse est simple une fois encore : le mâle ne peut qu’inévitablement être assigné au rôle actif. Cet usage du « tu » au lieu du « vous » est très symptomatique. En tant que personne du singulier, elle exclut le deux, « tu » ne se réfère qu’à une personne, le mâle, et en tant que sujet du verbe. Il est le principe actif. Il prend ce qu’il a à retirer de cette jeune-fille, laquelle est quasiment effacée dans l’économie de la phrase. Elle est l’objet du verbe quand le mâle en est le sujet. Elle est principe passif. Le « vous » aurait simplement placé les deux entités présentes dans l’énoncé sur le même plan, comme dans une relation d’échange. Mettre un « tu » face à un « elle apostrophe » c’est considérer que ce « tu » a quelque chose à prendre de ce « elle ». On pourrait aller jusqu’à dire que ce « tu » en tant que sujet est subjectivant. Je passe, parce que non maitrisées, ces considérations beauvoiriennes et existentialistes autour de la subjectivation de soi par le langage. Un sujet qui ne dit pas « je » ou à qui on ne dit pas « tu », dans quelle mesure est-ce un sujet, ici sexuel ? Ou plutôt, dans quelle mesure se conçoit-il comme tel ? La femme n’est que par rapport à l’homme, en linguistique comme en matière de sexualité.

La question qui a suivi était de savoir ce qu’aurait dit un groupe de filles à leur place. En me basant seulement sur ce que j’imagine mes amies dire, je doute qu’elles disent « alors, il t’a niquée ou pas ? » , je ne suis pas sûr non plus d’un « tu l’as niqué ou pas ? ». Ce que, a priori, j’entendrais dire serait plus un « alors vous avez niqué ou pas ? ». Là où je veux en venir, c’est sur l’usage inconscient et normalisé que l’on fait du langage. Un usage qui ne place pas la femme en tant que principe actif. Au-delà de l’idée traditionnelle du langage sexiste, le « bonne » et autres, c’est la linguistique qui se teinte de sexisme. La meuf ne rentre dans le principe actif qu’accompagnée d’un gars, dans un « vous » qui les rassemble. Rien de révolutionnaire ici, mais c’est simplement que cette phrase, totalement anodine, rappelle qu’effectivement nos subjectivités sont façonnées par le langage autant que celles-ci le façonnent. Cette phrase m’a renvoyé à la symbolique du langage, qui montre, insidieusement, que l’asymétrie entre les genres demeure. Il y un « tu » pour lui mais pas pour elle parce que dans la sexualité, elle n’est pas active. Pour le dire en des termes plus percutants, le langage reflète la pénétration et la pénétration reflète le langage. Concevoir la sexualité par l’acte de pénétration, c’est inévitablement placer le mâle comme actif (il est le seul à pouvoir pénétrer), et donc lui attribuer un « tu ». Je finirai par cette même question qui me taraude toujours et à laquelle je n’ai fait que lancer des pistes de réponse possibles : mais pourquoi n’a-t-il pas dit « et alors, vous avez niqué ou pas ? » ?

Mickaël

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Violences de couple : du coup de cœur aux coups de poing

Fortement déterminées par la socialisation de genre dans les sociétés hétérosexistes occidentales, les violences de couple sont, dans la grande majorité des cas (98% des cas déclarés, selon Marie-France Hirigoyen[1]) exercées par un homme sur une femme dans un couple hétéro. Ce n’est pour autant pas la seule configuration possible. Ce type de violence se présente également dans des couples gays et lesbiens, ou peut être le fait d’une femme sur son compagnon.

Les médias abordent généralement cette problématique sous l’angle sensationnaliste de la       « femme battue » ou du « crime passionnel », traitant la violence physique comme un phénomène isolé, contribuant ainsi à renforcer les préjugés pathologisants et la stigmatisation, tant des auteur-e-s que des victimes. Or, la violence physique s’inscrit en réalité sur un continuum de violences répétées instaurant un processus de domination et d’emprise dont elle ne constitue que l’aboutissement.

Les études statistiques portant sur les violences conjugales se multiplient depuis quelques années, produisant des données parfois contradictoires. Il faut souligner que la grande majorité d’entre elles ne prennent en compte que la dimension physique des violences de couple. Dans un souci de clarté, nous ne présenterons pas ici une liste exhaustive de ces études. Toutefois une synthèse de plusieurs d’entre elles est accessible sur le site de SOS Femmes Accueil. Selon une étude menée par l’Organisation Mondiale de la Santé de 2000 à 2003 dans dix pays, la prévalence de la violence conjugale varie entre 15 et 70% des femmes interrogées. 1 femme sur 5 interrogées dans le cadre d’une enquête de l’Eurobaromètre de 1999 a été victime de la violence de son compagnon au moins une fois dans sa vie. L’enquête ENVEFF menée en France en 1999 établit quant à elle qu’1 femme sur 10 serait victime de violences conjugales, sans que l’on puisse déterminer la primauté d’une catégorie sociale sur les autres. En revanche, le rapport Henrion de 2001 mettait en exergue une force proportion de cadres, de professionnels de la santé et de membres des forces de l’ordre parmi les auteurs de violences conjugales. L’Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple, menée en 2010 par la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur, dénombre pour l’année considérée 174 homicides conjugaux, dont 83,91% des victimes étaient des femmes. Il ressort de cette étude qu’en moyenne une femme est assassinée tous les 2,5 jours par son compagnon ou ex-compagnon, tandis qu’un homme décède tous les 13 jours des mêmes causes.

I) Les facteurs structurels

La socialisation de genre, différenciée et différenciante en fonction du sexe biologique, s’inscrit dans les corps et les représentations, conduisant à la production de normes, valeurs et pratiques féminines et masculines que tout semble opposer. Ainsi, les jeunes garçons sont encouragés à la pratique d’activités qui les préparent à occuper une position de dominant, leur affectivité est réprimée et leur agressivité, aussi bien physique que sexuelle, est naturalisée. Les femmes sont quant à elles éduquées dans la valorisation de l’empathie, du « care », de la conciliation et de l’abnégation, qualités requises pour être à la fois une bonne épouse et une bonne mère. Les comportements passifs et résignés sont naturalisés, y compris dans les rapports sexuels, en parfaite symétrie avec la virilité masculine.

Par des mises en garde répétées, la société instille la peur des hommes chez les filles, tout en leur ressassant un idéal de bonheur conjugal qui les incite à attendre le prince charmant. Ainsi, cette recherche de protection extérieure tend à créer une dépendance affective des femmes envers leur conjoint, les prédisposant au sacrifice dans le but de « sauver le couple », institution sans laquelle elles seraient à la fois vulnérables et incomplètes. Par ailleurs, la responsabilité de la réussite du couple et plus généralement de l’harmonie du foyer incombe encore principalement aux femmes, ce qui peut favoriser le sentiment de culpabilité et d’échec personnel en cas de conflit avec le conjoint.

L’habitus de genre décrit succinctement ci-dessus trouve le fondement de sa production et de sa reproduction dans sa naturalisation. Cette division sexuée du monde social agit comme un cadre des interactions interpersonnelles qui peut, selon les spécificités des trajectoires individuelles, expliquer l’occurrence de la violence dans le couple hétéronormé.

II) La spécificité des trajectoires personnelles

De nombreuses enquêtes, dont l’enquête ENVEFF (selon laquelle la propension de femmes ayant souffert de violences conjugales au cours des douze derniers mois était quatre fois plus élevée chez celles ayant subi des sévices dans leur enfance) établissent un lien entre la violence de couple et les traumatismes de l’enfance. Avoir grandi dans un contexte de violences conjugales ou avoir souffert de violences parentales augmente la probabilité de devenir un conjoint violent pour les garçons et d’être victime de violences de couple pour les filles.

En effet, la reproduction inconsciente de schémas familiaux violents, la faible estime de soi et l’amalgame entre amour et maltraitance qui en découlent souvent sont des facteurs qui constituent un terreau favorable à l’émergence de la violence de couple.

 III) Le continuum de la violence

La violence de couple s’inscrit dans un continuum alliant les facteurs structurels aux fragilités personnelles, ainsi que des interactions fondées sur une forme de domination au sein du couple. La violence physique est toujours l’aboutissement d’un processus d’asymétrie relationnelle, d’emprise de l’un des conjoints sur l’autre. La violence peut prendre différentes formes, diffuses et généralement pas identifiées comme telles, qui s’accumulent dans une logique crescendo. Ces éléments pris séparément ne constituent donc en rien des indices de violences conjugales, c’est la combinaison de plusieurs de ces manifestations qui caractérisent une situation d’emprise. Il faut en outre préciser que l’emprise ne débouche pas nécessairement sur la violence physique et peut se maintenir au niveau de la violence psychologique indéfiniment, ce qui ne la rend pas moins destructrice pour autant.

Violence symbolique et psychologique 

Cette forme de violence est difficile à décerner car elle s’instaure dans tous les espaces de l’interaction quotidienne et paraît donc « normale ». On peut citer notamment :

– la répartition complètement asymétrique des tâches domestiques, avec des activités peu valorisantes attribuées automatiquement à la femme telle que la vaisselle, le ménage, etc.

– les propos et les blagues sexistes continus, qui contribuent à miner l’estime de soi tout en naturalisant l’inégal rapport de pouvoir

– les critiques répétées et le dénigrement (du travail effectué, des centres d’intérêts, des opinions…)

– les injonctions contradictoires, surtout sur le physique, telles que la femme doit être « belle », « ne pas se laisser aller » mais devient une « salope » qui ne mérite pas le respect si elle répond à cette injonction

– l’indifférence aux ressentis et aux demandes affectives, le manque d’attention et de considération dans les interactions et discussions

– les humiliations publiques

– les insultes et les cris, qui contribuent à constituer un environnement violent

– les intimidations, les menaces et les violences périphériques (taper contre le mur, jeter des objets…)

– l’isolement et l’enfermement de la femme dans son couple. Désocialisée de ses réseaux d’ami-e-s ou de sa famille elle n’a plus personne vers qui se tourner, le conjoint devient d’autant plus central dans sa vie et la sortie du couple d’autant plus difficile. 

Violence économique :

– les pressions pour faire renoncer aux études ou au travail, mettant ainsi la femme en situation de totale dépendance et la rendant incapable de se créer une alternative

– l’infantilisation de la femme, qui consiste à nier sa capacité d’autonomie, notamment parce que son salaire serait trop insignifiant, qu’elle ne serait pas capable de tenir les comptes ou de remplir une déclaration d’impôts, un dossier d’allocations etc.

– la mise en place d’un compte commun et d’un contrôle des dépenses

Il s’agit donc d’une mise sous tutelle progressive de la conjointe, qui instaure une véritable dépendance économique renforçant la dépendance affective.

Violence sexuelle :

– l’indifférence aux désirs de la partenaire

– l’imposition de certaines pratiques sexuelles parfois vécues comme dégradantes

– le rapport sexuel forcé, autrement dit le viol conjugal

Ces violences ne sont que très rarement identifiées comme telles du fait de la socialisation de genre qui tend à établir la sexualité masculine comme un droit, voire un dû, tandis qu’il s’agirait d’un devoir pour la femme.

 

Violence physique

Chaque cas est différent, mais la violence physique est toujours l’aboutissement d’interactions asymétriques continues qui ne sont pas perçues comme violentes par les protagonistes et établissent un processus d’emprise de l’un des conjoints sur l’autre. Ce qui sépare les violences décrites précédemment de la violence physique n’est donc pas une différence de nature mais de degré, dans la mesure où il s’agit d’un processus continu, cumulatif et crescendo. L’emprise peut être résumée par les éléments suivants : destruction de l’auto-estime, menant à l’insécurité affective, possessivité du conjoint sur sa partenaire menant à son isolement et à son enfermement dans le couple, et enfin peur du conjoint violent, le tout débouchant sur la crainte de s’aventurer en dehors de ce couple qui apparaît alors comme la seule possibilité (économique, sociale et affective).

 

IV) La spirale de la violence : cercle vicieux et facteurs d’intensification

Dès lors, s’instaure un cercle vicieux caractérisé par les étapes suivantes :

–       la montée des tensions

–       l’explosion de la violence

–       la réconciliation associée à une culpabilité du conjoint sous emprise

Ainsi, la violence s’instaure de façon d’autant plus pernicieuse qu’elle n’est pas permanente et qu’elle est suivie d’une réconciliation vécue comme une preuve de la force du lien qui unit les conjoints.

Certains évènements de la vie du couple sont propices à l’intensification de la violence :

– Emménagement du couple ensemble

– Grossesse/ Naissance (en particulier du premier enfant) : parfois continuité entre les violences conjugales et les violences parentales

– Rupture : harcèlement moral voire meurtre de l’ex-conjoint dans une logique de destruction de son altérité (selon l’étude menée par la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur en 2007, la séparation est le mobile principal du passage à l’acte dans 35% des cas d’homicides conjugaux)

La violence conjugale se caractérise donc par une évolution en spirale, dans laquelle certains facteurs peuvent provoquer un phénomène d’intensification tout en maintenant la permanence du cycle tensions – conflit – réconciliation. Il faut toutefois signaler que, passé un certain niveau d’emprise, l’étape de la réconciliation peut s’effacer au profit d’une indifférence méprisante voire d’une culpabilisation ouverte.

V) La violence dans les couples gays et lesbiens

Bien qu’invisibilisée, la violence dans les couples gays et lesbiens n’en est pas moins une réalité. De même, la violence dans un couple hétérosexuel peut être exercée par la femme sur son conjoint. Dans tous les cas, le processus est le même : il s’agit d’une relation profondément asymétrique dans laquelle l’un des conjoints exerce sur l’autre une emprise qui croît avec l’intensité des violences.

Il faut tout d’abord signaler la tendance à la reproduction des schémas relationnels hétéronormés dans les couples gays et lesbiens : le mythe de la division des rôles en actif et passif a en effet la peau dure et peut contribuer à instituer l’asymétrie des rapports au fondement de la relation. En outre, le contexte de discrimination sociale et juridique auquel se heurtent les homosexuels vient s’ajouter à toutes les difficultés qui s’imposent aux victimes. En effet, le soutien de l’entourage peut leur faire plus facilement défaut (ruptures familiales, préjugés homophobes dans les groupes de pairs voire chez les ami-e-s…) et les préjugés sexistes et homophobes (tendance à penser les femmes comme essentiellement non-violentes, absence de prise au sérieux de l’amour gay et lesbien…) ainsi que la méconnaissance des mécanismes d’emprise (tendance à penser la victime comme consentante lorsque celle-ci n’est pas en situation d’infériorité de force physique, conception d’autant plus stigmatisante lorsqu’il s’agit d’un homme du fait de la naturalisation de la virilité) peuvent renforcer la culpabilité et l’isolement de la victime. Pour les gays et lesbiennes victimes de violence de couple, porter plainte et obtenir une sentence d’éloignement relève donc du parcours du combattant.

 

VI) Pourquoi les victimes de violences conjugales ne partent-elles pas ?

La socialisation de genre associée à des fragilités personnelles peut constituer un terreau favorable à l’émergence des violences de couple, qui s’inscrivent dans une logique de continuité et d’accumulation de violences plus ou moins diffuses et généralement pas identifiées comme telles. En effet, l’agressivité masculine comme la passivité et la résignation féminine tendent à être naturalisées, tandis que la jalousie voire l’ingérence sont souvent interprétées comme des manifestations d’amour.

D’autre part, l’insécurité affective et la peur d’être seul-e sont renforcées par la destruction de l’estime de soi et du tissu social de la personne sous emprise, ce qui génère une dépendance affective au conjoint violent qui peut aller jusqu’à une situation analogue au syndrome de Stockholm. Par ailleurs, le cercle vicieux de la violence qui s’établit dans la relation peut aller jusqu’à créer une dépendance neurobiologique du même ordre que les addictions provoquées par les substances psychotropes : en effet, le moment de la réconciliation est associé à la sécrétion d’hormones telles que l’endorphine ou la sérotonine, générant une sensation de bien-être. Les tensions et la violence seront dès lors d’autant mieux tolérées qu’un mécanisme de conditionnement inconscient les associera à un état de bien-être subséquent.

D’autres mécanismes tels que la dissociation mentale et l’inversion de la culpabilité peuvent contribuer à miner la capacité de résistance de la victime et déterminer la reproduction de la violence. En effet, la socialisation féminine prédispose à la logique d’abnégation, de conciliation et de résignation dans le couple, ce qui constitue un terreau favorable au sentiment de culpabilité de la femme après les épisodes violents. En outre, le conjoint violent aura souvent tendance à se victimiser (et ce, de façon souvent inconsciente) à la suite de ses dérapages, en mettant en avant ses fragilités affectives, la force de ses sentiments amoureux et sa peur de l’abandon, arguments auxquels la femme aura donc tendance à être d’autant plus réceptive qu’elle se sentira responsable du malheur de son conjoint.

Lorsque la violence outrepasse le seuil de tolérance de la victime, il peut se produire une déconnexion entre le néocortex et le cerveau reptilien. Il s’agit d’un mécanisme de défense psychologique appelé « dissociation mentale » qui correspond à une modification de l’état de conscience altérant la perception du réel et le processus de mémorisation, induisant ainsi une grande vulnérabilité à la suggestion voire à la manipulation. Enfin, les agressions répétées peuvent être à l’origine de troubles anxieux tels que le stress post-traumatique, les terreurs nocturnes ou encore la dépression pouvant aboutir au suicide.

Contrairement aux idées reçues selon lesquelles la volonté de partir devrait être positivement corrélée à l’intensité des violences, on constate donc que plus la maltraitance est grave plus il est difficile pour la victime de mettre un terme à la relation dans laquelle elle est empêtrée. Par ailleurs, le cadre juridique actuel et les préjugés qui subsistent ne permettent pas une protection efficace des victimes qui parviennent – généralement au terme d’un long processus entrecoupé de retours en arrière – à rompre l’emprise et à s’enfuir, les exposant à un réel danger d’homicide dans les cas les plus graves (le conjoint est alors généralement atteint de troubles psychiatriques ou sous l’emprise de psychotropes).

Faute de volonté politique et malgré un féminisme de façade habilement mis en scène (les violences faites aux femmes ont ainsi été proclamées Grande Cause Nationale en 2010), la France ne s’est toujours pas dotée d’outils juridiques suffisants et adaptés pour faire face à ces violences. La loi de juillet 2010, obtenue après quatre années de lutte parlementaire acharnée, ne permet que de faibles avancées. Elle reste soupçonneuse à l’encontre des femmes victimes dans sa tonalité d’ensemble. La définition du harcèlement sexuel le montre bien. En France, on le définit comme : « le fait de harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle ». Or l’UE définit le harcèlement sexuel ainsi: « un comportement non désiré à connotation sexuel ». Cette définition est beaucoup plus large que la première. Il était prévu que la loi entérine l’adoption de la définition du harcèlement sexuel de l’UE mais ce ne fut pas le cas.

Par ailleurs, concernant les violences psychologiques c’est du bout des lèvres que la loi les reconnaît.  Elle minimise ou tait les paroles comme violences psychologique faites aux femmes.

Le manque de formation des forces de l’ordre est aussi à mettre en cause dans l’inefficacité des dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes. Celles-ci se confie donc rarement à la police, parmi les femmes victimes de violences sexuelles seules 8% portent plainte ou dépose une main courante. Elles sont 12% à le faire dans le cas de violences physiques.

Enfin, le nerf de la guerre reste l’argent. La crise est bien sûr un bon prétexte pour ne pas financer la mise en place de la loi de juillet 2010. Celle-ci n’est donc pas appliquée. De plus, les récentes menaces de coupes budgétaires pour les associations qui s’occupent des violences faites aux femmes et de l’accueil des victimes annoncent une régression dans la lutte contre ces violences.

Il semble donc impératif de modifier le cadre juridique et de mettre en place un système efficace de protection et d’accompagnement des victimes ainsi que de prise en charge des auteurs. Ces actions en aval sont nécessaires mais pas suffisantes, dans la mesure où le phénomène des violences de couple s’inscrit dans un ensemble de structures sociales et d’interactions spécifiques. « Le privé est politique »[2] : si nous voulons éradiquer les rapports hétérosexistes qui sous-tendent notre système social, il nous faut intervenir simultanément aux niveaux macro et microsociaux. Il faut donc à la fois promouvoir une éducation antisexiste permettant une refonte des rapports sociaux de sexe et lancer des campagnes de sensibilisation sur la question spécifique des violences de couple. Ce n’est qu’en comprenant l’engrenage de l’emprise que l’on parviendra à en détecter suffisamment tôt les mécanismes dans nos relations ou dans celles de notre entourage et que nous aurons la capacité d’agir dessus.

Référence :

[1] HIRIGOYEN Marie-France, Femmes sous emprise – Les ressorts de la violence dans le couple, Oh ! Editions, Paris, 2005

[1] Slogan féministe des années 70


Sexualité, Islam & déni : Salaam dépassé par ses intervenants dogmatiques

Salaam Sciences Po, association dont le but affiché est d’éclairer de toute sa lanterne modérée les différentes facettes de l’Islam, donnait sa première conférence mercredi 9 novembre sur le thème de la sexualité en Islam.

Le thème était prometteur, l’entrée en la matière intrigante, notamment lorsque le Président déclara à la fin de son introduction « vous pouvez vous opposer sur le plan des idées, mais respectez-vous ». Ca va débattre, ça va bouillir, pouvait s’enthousiasmer la personne venue à la conférence, surtout après les réactions effarouchées de bigots, suscitées par l’annonce de ce thème, qui ont valu aux organisateurs/trices la réputation de dévergondé-e-s. Les invités étaient Ajmal Masroor, imam londonien, et présentateur d’émissions télévisées, et Abdallah Ben Mansour, un des fondateurs de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

D’emblée, une conception plutôt originale de la libido fut exposée par Abdallah Ben Mansour à l’auditoire en haleine : « Pour les Musulmans, l’homme est né avec des instincts, il s’agit d’un formatage opéré directement sur son disque dur. » Il précisa, tout rigoureux scientifique qu’il est, que ne pas satisfaire ce besoin sexuel naturel pouvait rendre stérile. Essentialiste, il ne manqua pas d’ajouter que ce besoin et ces pulsions sexuelles sont davantage présents chez les hommes que chez les femmes. On peut sourire devant la bêtise évidente de ces dires. Seulement, les contrecoups de cette idée que l’on voudrait reçue ne sont pas des plus amusants. Cette légende de la lubricité et de l’impulsivité plus grande des hommes a servi à retenir les femmes à la maison, à l’abri des pulsions fatales et animales du mâle. Cet argumentaire ressurgit de façon récurrente pour tenter de réhabiliter les violeurs et les délinquants sexuels ou de justifier de leurs actes. Vous comprenez ? L’homme est dominé par ses pulsions. Que ces vilaines tentatrices cachent leurs charmes impurs, que surtout elles ménagent la pauvre bête dont il est exclu qu’elle sache se retenir.

Passés ces premiers émois, ont été débitées sur le ton du prêche moralisateur, des perles d’un autre temps. Il paraîtrait que le mariage permettrait seul l’édification de la société, qu’il ne pourrait y avoir d’organisation humaine intelligente autre.  Le mariage, ayant pour but de canaliser et d’orienter la sexualité, permet la conservation de l’espèce. Sur un ton péremptoire, l’intervenant réaffirma la prohibition de l’homosexualité. Circulez, braves gens, il n’y a rien de plus à savoir, le musulman homosexuel n’est pas prévu. En apparté, Abdallah Ben Mansour précisa, que si cette anomalie se présente, c’est que les préceptes de l’Islam traditionnel, longuement énumérés, ressassés, martelés n’ont pas été correctement appliqués, ce qui explique la survenance de cette déviance. Toujours essentialiste, il précisa, que ce qui s’apparentait donc à une véritable perversion chez les hommes, était davantage le signe d’une déception chez la femme. Le lesbianisme, selon lui, ne n’explique que par la frustration sexuelle des femmes auxquelles l’homme n’a pas su apporter satisfaction. Il exhorta énergétiquement les personnes présentes à se marier tôt, concéda qu’elles pouvaient se masturber si elles s’en trouvaient devant l’impossibilité, car à l’instar de l’homosexualité, le sexe en dehors du mariage est interdit donc sera fatalement nié conformément à l’esprit dans lequel s’ancra cette conférence. Lorsque l’intervenant demanda qui des personnes présentes dans l’amphithéâtre étaient mariées, seules trois d’entre elles levèrent la main. Il pensa alors sans doute qu’il se trouvait face à la plus belle variété de dévots, une assemblée de puceaux et de vierges du plus haut choix. S’ensuivit la présentation sur laquelle il est inutile de s’attarder, bisounours à souhait, d’Ajmal Masroor, venu – et c’est à son honneur – préconiser l’affection au sein du couple.

Une grande déception, partagée par les organisateurs, ressort de cette conférence, bien que son expression en eût été retenue. L’occasion d’un débat véritable entre une jeunesse vivant la religion harmonieusement, en phase avec son temps, et des intervenants conservateurs a été manquée. Les questions posées étaient pour certaines affligeantes ; ainsi, une étudiante demanda comment était définie la fornication et quels étaient les châtiments associés aux rapports sexuels illicites, ce qui eût pour mérite d’appeler une réponse précise évoquant le nombre de centimètres que le pénis doit parcourir dans le vagin pour que la pénétration soit constituée.

Le manque d’impétuosité des réactions et d’opposition frontale dénote l’hypocrisie générale que l’on peut retrouver chez certains musulmans et dans les sociétés musulmanes où nombreuses sont les personnes qui transgressent les dogmes et les pratiques rigoureuses, mais dans la plus grande discrétion, afin de ne pas bousculer le carcan conservateur. La plupart des comportements considérés comme déviants, allant du non-respect du jeûne jusqu’à l’homosexualité se vivent comme un lourd secret, empreint de culpabilité, propres à jeter l’opprobre sur l’intéressé-e, ce défroqué-e, cet-te encanaillé-e.

Les intentions initiales quant au sujet de la conférence étaient énoncées comme telles : « Explorer les limites du licite et de l’illicite prônées par l’islam dans la sexualité. Comment se sont elles tracées, et pourquoi de telles règles existent ? Comment comprendre l’autorisation de la polygamie ? Quelle vision l’Islam entretient-elle avec l’homosexualité ? » L’objectif de Salaam n’était donc certainement pas d’offrir une tribune à un prêche moralisateur ni d’organiser une conférence réactionnaire où les intervenants n’offriraient que leur propre interprétation des textes. Toutefois, les positions des invités, qu’il s’agisse d’Abdallah Ben Mansour ou de Ajmal Masroor, étaient connues et leurs interventions prévisibles. Dès lors, un débat contradictoire avec d’autres intervenants ayant une opinion différente aurait pu être organisé. La méprise, auquel cas, consisterait à croire que l’idéologie que veut incarner Salaam est celle entendue mercredi. Salaam devrait prendre le soin de se démarquer des théologiens du « juste milieu » qui se présentent comme éclairés alors qu’ils sont bel et bien conservateurs voire réactionnaires, sans dangerosité apparente mais à l’étroitesse d’esprit avérée.

Si G.A.R.Ç.E.S s’oppose farouchement aux tentatives de récupération du féminisme à des fins racistes ou/et d’instrumentalisation politique, il n’en demeure pas moins que la critique de ce type de discours à l’influence redoutable, qui entrave l’émancipation des femmes et des homosexuel-le-s, est nécessaire sinon essentielle. Nous nous opposerons à ce discours quelle que soit la religion qui le soutiendra car il porte les germes de l’intolérance.

AB

La Libye, ce pays de barbares ?

Une controverse a éclatée lors de la mort de Khadafi sur la mise en place d’une Constitution fondée sur la Charia. La Charia, cette chose par nature « barbare » et idéologiquement inacceptable… pour des occidentaux chrétiens ? Soudain en France nous avons eu, comme au moment du voile, une poussée inespérée de féminisme, y compris venant de
l’extrême droite !

Droits des femmes ou droits des occidentaux ?

Notons d’abord l’ironie dans la dénonciation unanime du rétablissement de la polygamie
de la part de ceux qui ont promu il y a quelques mois l’intervention militaire en Libye. Le peuple qu’on devait alors impérativement aider à se libérer du joug dictatorial serait devenu un peuple de primaires islamistes, et donc forcément de terroristes en puissance. (Le joug dictatorial qui était lui-même notre meilleur allié en 2007 lorsqu’il s’agissait de vendre des armes.)

Mais qui s’est inquiété du sort des femmes Libyennes durant cette guerre ? Qui a bien voulu rappeler que les situations de conflits armés sont extrêmement propices aux violences sexuelles ? Selon les rapports de l’ONU Femmes, dans les conflits contemporains, 90% des victimes sont des civiles, et parmi elles, la grande majorité sont des femmes et des enfants. Dans les situations de guerres ou de conflits armés, les femmes peuvent subir des formes spécifiques de violences et violences sexuelles, parfois déployées pour atteindre des objectifs militaires. Elles peuvent également être forcées à différentes formes d’exploitation sexuelle pour subvenir à leurs besoins ou assurer leur survie.

Cet aspect n’a pourtant jamais été évoqué ni au moment de l’intervention militaire ni après. Il est trop tôt pour savoir ce qu’il s’est passé ces derniers mois, d’un côté comme de l’autre, mais on ne voit pas très bien pourquoi ce conflit échapperait à la règle. De même, on ne voit pas très bien pourquoi le rôle de la France serait plus exemplaire et irréprochable que dans d’autres conflits. Il ne s’agit pas d’affirmer sans preuves que le scénario Rwanda ce serait inévitablement reproduit, mais on peut tout même douter des bonnes intentions déclarées par nos représentants à l’ONU : lors de son intervention, le représentant de la France a salué le rôle des femmes dans le Printemps arabe. Il a en outre rappelé l’importance que les femmes continuent d’être représentées et activement consultées dans les processus de réformes en cours. Enfin, il a rappelé l’engagement de la France dans le cadre de son plan national d’action afin de renforcer la participation directe des femmes aux opérations de reconstruction et aux processus décisionnels.

La laïcité comme déguisement de la chrétienté

Maintenant, on fait mine de se préoccuper des droits des femmes et de la laïcité des institutions. Car c’est bien connu, l’Islam est incompatible avec l’égalité des sexes. Bien plus que la religion catholique, dont nos lois et notre code civil sont si peu inspirés ! Il ne s’agit pas ici de nier le fondement patriarcal de la polygamie ni de défendre cette pratique, mais simplement de la mettre en perspective au regard de nos propres pratiques. Si l’Islam ne doit pas inspirer la Constitution, pourquoi la Chrétienté le pourrait ? Une telle affirmation ne tient que si l’on considère la deuxième comme intrinsèquement supérieure à la première, quelque soit le contexte.

En France, le divorce par consentement mutuel et le droit à l’avortement ont été arrachés au législateur il y a seulement quelques dizaines d’années, et la difficulté à les obtenir vient bien évidemment des pressions conservatrices et catholiques. Les mêmes qui continuent de s’opposer à l’avortement, sont les premiers à dénoncer le rétablissement de la polygamie en Lybie. Il vaudrait donc mieux être dépossédée de son corps que d’être la femme d’un mari polygame ?

De même les violences conjugales n’ont été reconnues par la loi qu’en 2010 ! Car le mariage signifie appropriation de la femme et de son corps par le mari, et qu’il était jusqu’alors inconcevable que le refus d’un rapport sexuel puisse exister dans un couple marié. Ce qui devrait primer est l’intégrité physique et le respect de la femme et non de savoir qui a le droit de la posséder (la réponse étant : personne à part elle-même). A moins qu’il ne soit prouvé que la polygamie favorise les violences ? S’il s’agit de choisir entre être la 3ème femme ou être la seule mais être battue et ne pas avoir accès à l’IVG, les préceptes catholiques n’apparaissent pas si nettement comme étant plus progressistes… Mais la laïcité et la séparation entre les lois et la religion ne semblent devoir s’appliquer qu’aux pays « sous-civilisés », ayant des religions par nature plus « violentes ».

Oui les religions oppriment les femmes, TOUTES les religions. Non pas la foi individuelle des pratiquants, mais la religion en tant qu’institution, et son utilisation par l’Etat comme moyen de contrôle des corps et de la population. Alors gardons-nous de donner des leçons de civilisation et de féminisme à un peuple dont on a envahi par la force le territoire il y a quelques mois. Si le but était de rétablir la démocratie, laissons les Libyens s’autodéterminer et décider démocratiquement de leurs lois. Les droits des femmes ne sont pas par nature « occidentaux », pas plus que la « démocratie ».

Rentre faire à manger, nous on fait les tracts

Il est acquis que la gauche, les mouvements sociaux, les syndicats, sont des organisations progressistes. Le camp du progrès, c’est celui du mouvement ouvrier. S’il est vrai que les mouvements sociaux ont contribué de manière incontestable à l’amélioration des conditions de vie des travailleurs, leur rapport au féminisme a toujours été lui plus compliqué. L’égalité entre sexes irait de soi, à tel point qu’il n’est pas nécessaire de le mentionner ou de s’en inquiéter. Dans le mouvement, nous sommes tous égaux. Précisément, oui, TOUS, mais pas TOUTES…

Un modèle masculin-neutre

Le premier dispositif qui permet d’écarter les femmes est la construction d’un modèle du militant-type masculin. Un modèle qui s’appuie sur les normes dominantes et les reproduit. Le militant parle fort, s’impose, est sûr de lui. Il est entièrement disponible pour la « cause » à laquelle il dévoue sa vie, sans conséquence aucune sur la sphère privée (évidemment pendant ce temps-là, c’est la femme qui lave ses chaussettes). Les féministes elles sont des « hystériques » qui crient dans leurs réunions. Elles sont « radicales » et « sectaires » (surtout les lesbiennes). Mais si on regarde les débats télévisés, ou les séances de l’Assemblée Nationale, que voit-on ? Le cirque. C’est un vrai cirque. Des quinquagénaires blancs et riches qui s’insultent comme à la cours de récré et qui s’envoient des chiffres à la figure que personnes ne comprend à part eux. Dans ce cas, on parlera de « charisme »…

Les qualités militantes encouragées et valorisées, sont souvent assimilées à des traits masculins.

Les dirigeantes expliquent souvent que le soupçon d’incompétence est toujours plus fort sur les femmes, et que celles-ci doivent faire leur preuve par rapport aux hommes pour qui la place est acquise. Les tâches auxquelles elles sont cantonnées sont perçues comme moins prestigieuses, et s’appuient sur leurs qualités « naturelles ». Secrétaire de santé ou du lien avec les adhérents, sont des fonctions bien plus courantes pour les femmes que pour les hommes. Ces tâches étant naturalisées, elles sont par là même rendues invisibles, ne recourant à aucune compétence
proprement militante. Pour se faire admettre aux postes de pouvoir, les dirigeantes doivent non seulement justifier d’un niveau de compétence plus important, mais aussi « adopter une attitude conformiste visant à faire oublier leur état de femme ».

Illustration par Sarah

La domination symbolique de l’espace public

Un autre mécanisme très efficace pour exclure les femmes est de les insulter publiquement. En s’appuyant sur la définition donnée par Claire Oger, on peut définir l’injure sexiste comme un propos à caractère violent visant à discréditer et à dénier toute forme de légitimité politique aux femmes. Elle distingue trois formes d’injure sexiste :

la supériorité machiste, qui s’exprime par des gestes inappropriés de galanteries ou par des adresses familières renvoyant à l’infériorité ou la fragilité de la femme.

l’argument ad mulierem, (par opposition à ad hominem), qui marque le déni de compétence aux dirigeantes.

l’injure non spécifique, généralement sexuelle ou renvoyant au corps de la femme, qui varie des propos les plus brutaux aux sous-entendus les plus « salaces ».

Ainsi les militantes se plaignent régulièrement des rapports de séductions inappropriés dans leur organisation, ou du renvoi systématique à leur sexe. « Elle ne va jamais y arriver », « elle est trop fragile pour parler en public », « elle est mignonne mais… quelle cruche ! »,… qui n’a jamais souffert de ce genre de remarque ? Les remarques sur le physique sont elles systématiques, qu’elles soient positives ou négatives. Bien que la taille de notre président actuel soit aussi tournée en dérision, on ne commente jamais les habits, la coiffure ou le poids d’un homme public.

Comme le montre Goffman dans Façons de parler, cet usage de la parole pour insister sur le physique des femmes révèle les positions sociales de chacun des sexes.
Décrivant une conférence de presse lors de laquelle le Président Nixon interpelle une journaliste sur le fait qu’elle porte un pantalon et non jupe, Goffman affirme que les rôles sociaux et la place des individus dans l’interaction est ainsi démontrée à travers le langage. A tel point que la remarque du Président ne choque personne. Il est normal et tout à fait accepté qu’une femme soit renvoyée à son physique par un homme, d’autant plus si il est supérieur hiérarchiquement. « Derrière cela se cache quelque chose de bien plus important, je veux dire l’actuelle définition sociale selon laquelle une femme doit toujours être prête à recevoir des commentaires sur son apparence (…). »

 

Le virilisme exacerbé

L’univers militant est souvent perçu par les femmes comme un univers bestial, où la puissance politique semble corrélée à la violence et à la capacité de domination. Le pouvoir est incarné dans le virilisme et les caractéristiques dites masculines de la force, du courage, du combat. Les lieux d’exercice du pouvoir recourent à un virilisme exacerbé, puisque la puissance et les qualités d’un dirigeant renvoient à cette image de la virilité et de la masculinité. Par définition, il n’y a donc pas de place pour les femmes, puisqu’elles ne correspondent naturellement pas à la figure du bon dirigeant, du bon leader.

Le lieu du pouvoir est perçu et conçu comme le lieu des hommes. La place de la femme est dans la sphère reproductive, domestique, et si elle tente d’empiéter sur le domaine de l’homme, des réactions violentes se déchaînent, avec des injures ou des démonstrations virilistes de la supériorité masculine.

« L’homme qui est vraiment homme est celui qui se sent tenu d’être à la hauteur de la possibilité qui lui est offerte d’accroître son honneur en cherchant la gloire et la distinction dans la sphère publique. » écrit ainsi Bourdieu dans la Domination masculine.

Ces pratiques excluent ainsi toutes personnes qui n’aurait pas l’ambition de monter quelqu’en soit le prix, et les femmes étant souvent moins ambitieuses par auto-censure ou par contraintes réelles, notamment familiales, elles se mettent d’elles-mêmes en marge de la compétition.

L’expérience des rôles genrés implique une réflexion sur les identités et les capacités des individus, mais aussi une réflexion plus générale sur l’organisation elle-même. Les militantes ne veulent pas se contenter d’être mises à l’écart ou de devenir des hommes politiques, elles cherchent un modèle qui permette de dépasser ce virilisme, tout aussi aliénant pour les hommes que pour les femmes, afin que chacun et chacune trouve sa place.

« Le privilège que l’homme détient c’est que sa vocation d’être humain ne contrarie pas sa destinée de mâle. Par l’assimilation du phallus et de la transcendance, il se trouve que ses réussites sociales ou spirituelles le douent d’un prestige viril. Il n’est pas divisé. Tandis qu’il est demandé à la femme pour accomplir sa féminité de se faire objet et proie, c’est-à-dire de renoncer à ses revendications de sujet souverain. »  constatait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe.

Parce que le mouvement social, lieu de pouvoir, lieu d’exercice de la politique, est un monde d’homme, l’entrée des femmes pose problème et soulève des résistances. Parce que une dirigeante n’est pas aussi disponible pour les tâches domestiques que la majorité des femmes, sa sortie du foyer pose problème et soulève des résistances. Parce que enfin, les revendications des femmes supposent de changer les pratiques des hommes comme des femmes et de questionner le fonctionnement interne des organisations, leur militantisme pose problème et soulève des résistances. Alors n’arrêtons pas ! Continuons de déranger en mettant les militants face à leur contradiction, continuons de nous imposer pour imposer un nouveau modèle de pouvoir et de rapport entre les sexes.

« Vous êtes contre-indiqué »

« Vous êtes contre-indiqué »

C’est la réponse simple qu’on m’a adressé il y a deux ans quand j’ai voulu donner mon sang. Je répondais à l’affirmative à la question de savoir si j’avais un jour eu des rapports sexuel avec un homme. Catégorisé HSH « Hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes » à vie et « indigne de participer à un acte de solidarité humaine », pour reprendre les termes de Robert Badinter se soulevant au Sénat contre Nora Berra en avril 2011.

La secrétaire d’Etat à la Santé confirmait la circulaire du 12 janvier 2009 qui maintient l’interdit fait aux homosexuels de donner leur sang depuis mars 1983, au moment fort de la crise pandémique du VIH/SIDA. Roselyne Bachelot est à l’origine de la dite circulaire. Elle la légitimait alors par les chiffres de la prévalence des homosexuels face au VIH/SIDA – 10 à 18% contre moins d’1% chez les hétérosexuels. Pour autant, maintenir cette interdiction en 2011 est un non-sens relevant au mieux de l’ignorance, au pire de la discrimination d’Etat.

Si les homos sont encore statistiquement  plus enclins à contracter le VIH/SIDA, les moyens techniques dont nous disposons ainsi que la connaissance que nous avons du virus sont autrement plus poussés que ceux que nous avions du « cancer homosexuel » de 1983. Une infection est dépistable moins d’un mois après contamination, de manière fiable.

Les propos de Nora Berra, pour justifier cette « contre-indication à vie » sont les suivant : « l’homosexualité est un facteur de risque pour le VIH ». La ministre s’est empêtrée dans la polémique plusieurs jours avant de revenir sur ses propos. Ses fins conseillers lui auront expliqué que si l’homosexualité est une orientation sexuelle elle n’est pas un comportement sexuel.

L’absurde ici est l’idée que l’orientation sexuelle détermine absolument le comportement sexuel, et les risques pris. Ce raisonnement faussé dans lequel résident tout le mépris, l’humiliation et la discrimination induits par cette circulaire amène effectivement à amalgamer homosexualité masculine et SIDA!

Bien sûr, des filtres sont nécessaires pour éviter les trop grandes prises de risques de la part de l’Etablissement Français du Sang. Il est nécessaire en revanche de rationaliser ces filtres pour éviter les confusions crées par des critères infondés et injustement discriminants.

C’est la position de la Commission Européenne dans la directive 2002/33/CE que brandit Mr Xavier Bertrand, Ministre de la Santé pour légitimer l’éviction des homosexuels du don du sang. Dans un courrier d’août 2011 à Mr Geoffrey Leger[1], les représentants de la Commission contredisent le Ministre. La directive européenne en question n’énonce pas une prohibition du don du sang aux homosexuels. Elle s’adresse aux « individus dont le comportement sexuel […] les expose au risque de contracter les maladies infectieuses graves transmissibles par le sang ».

La position du ministère de la Santé va à l’encontre de l’article 21 de la Charte de Droits Fondamentaux de l’Union Européenne qui énonce que les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle sont illégales.

La question est de savoir si le gouvernement et les ministres concernés sont- simplement ignorants, homophobes ou s’ils font payer aux homosexuels le manque de réactivité des pouvoirs publics face au virus du Sida au début des années 1980.

On parle bien de comportements sexuels individuels, pas d’orientation à valeur d‘injonction stigmatisante : « Tu es pédé donc tu baise à tout va et sans capote ». Il faut en effet prendre en compte non pas l’orientation sexuelle des prétendants au don – qu’il serait bien prétentieux de vouloir cristalliser et par la même leur supposer des pratiques sexuelles, mais les questionner sur leur pratique sexuelle réelle.

Nous proposons de mettre à égalité de critères les individus quelque soit leur orientation sexuelle, en fonction de leur pratique et prises de risques effectives. Faisons donc un bon autodafé de ces questionnaires passéistes et infamants que nous fait remplir l’EFS préalablement au don. Nous voulons des critères objectifs, débarrassés de touts préjugés. Que les homos qui ont des rapports systématiquement protégés, qui se font régulièrement dépister ou qui ont un seul partenaire puisse faire don d’un morceau de leur « solidarité humaine », comme les autres. Finissons-en de cette communautarisation forcée qu’impose aux homosexuels la notion de « groupe à risque » que l’on trouve dans le discours du gouvernement.

Cela d’autant que les deux tiers des nouveaux cas d’infection par le VIH/SIDA dépistés chaque année concernent des hétérosexuels selon les chiffres de l’Institut de Veille Sanitaire sur la période 2003-2010. Regardez autour de vous, posez-vous la question sur votre propre sexualité. On assiste à une espèce de retour en arrière, des campagnes de prévention moins fortes, des comportements sexuels plus laxistes. Il semblerait que les relations hétéros, socialement vécues comme « normales », font l’objet d’un trop de confiance, d’un sentiment d’être hors d’atteinte,  car le message a été intériorisé que les risques d’infection portent uniquement sur les homos.

Enfin, last but not least, venons en au fichage. Oui, le fichage, on n’en parle que très peu et même la littérature internet sur la question est pauvre.  Et pourtant, Jean François Riffaud, ancien directeur de la communication de l’EFS, confirme en 2004 dans un entretien au magazine Têtu « l’existence et l’enrichissement d’un fichier détenu par l’Etablissement Français du Sang et répertoriant toutes les personnes exclus du don du sang avec mention du motif du refus ».  Les informations sur les « recalés » du don du sang sont donc conservées, toutes. Les informations personnelles que vous donnez, ainsi que le motif de votre « contre-indication » sont conservées au chaud à l’EFS. La Cnil ne voit la aucun problème à ce que nos pratiques sexuelles soient gravées dans le marbre et même à ce qu’on nous questionne dessus. Nous voulons la suppression de ces fichiers dans leur totalité et sans condition.

Voilà ce que j’ai récolté en allant donner mon sang à Sciences Po : un fichier dans les armoires de l’EFS et une réduction ontologique et essentialisée de ma pratique sexuelle à mon homosexualité.

Pourquoi ne pas appeler au boycott de la prochaine opération de don du sang à Sciences Po ou inciter les gens à se déclarer homosexuel de façon militante ?

Allons gayement au don du sang !

Pour aller plus loin :

Reconsidering the lifetime deferral of blood donation by men who have sex with men, Mark A. Wainberg, PhD,Talia Shuldiner, BA, Karine Dahl, MD, Norbert Gilmore, PhD MD, http://www.cmaj.ca/content/182/12/1321

Libération.fr, le 14 juin 2011, Les homosexuels toujours exclus du don du sang, http://www.liberation.fr/societe/01012343285-leshomosexuelstoujoursexclusdudondusang

Ministère de la Santé et des Sports, arrêté du 12 janvier 2009 fixant les critères de sélection des donneurs de sang, www.legifrance.gouv.fr/jopdf/common/jo_pdf.jsp?numJO=0&dateJO=20090118&numTexte=23&pageDebut=01067&pageFin=01076

Institut de Veille Sanitaire, dossier thématique VIH/SIDA, http://www.invs.sante.fr/fr/Dossiersthematiques/Maladiesinfectieuses/VIHsidaIST/InfectionaVIHetsida


[1]      Actuellement en procès conte le Ministère de la Santé au tribunal administratif de Strasbourg