Hors-normes : de la nécessité de faire converger les luttes. Pour une véritable égalité des droits !

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photo: Act Up Paris, Manifestation pour l’égalité des droits

 

Ce texte a été écrit par des militantes de G.A.R.Ç.E.S. et n’engage pas tout le collectif. Nous le publions ici au titre de tribune libre.

A l’heure de lutter pour l’égalité des droits entre hétéros et non-hétéros, à l’heure de nous opposer aux forces réactionnaires prétendant, sans homophobie aucune, hiérarchiser plus encore les couples selon une vision profondément hétérosexiste de la société, certain.e.s d’entre nous ont refusé, au nom d’un certain pragmatisme, de voir associé.e.s les luttes pour l’avancée des droits des trans, des pédés, des gouines et des bi.e.s (TPGB), à celles des sans-papièr.e.s. Les arguments avancés vont de la crainte qu’exprimer maintenant une convergence de ces luttes brouillerait – et donc desservirait – notre message « principal », à l’idée que ces revendications auraient peu à voir l’une avec l’autre, puisque seules des politiques bien distinctes pourraient y répondre. . Par conséquent, dans un souci de cohésion et de lisibilité, les luttes des sans-papièr.e.s devraient être séparées de notre lutte « prioritaire ». C’est en réponse à ces arguments que nous avons souhaité présenter ce texte : pour nous, si les luttes féministes et TPGB et les luttes des sans-papièr.e.s ont chacune leurs spécificités, elles sont loin d’être déconnectées. Ne pas nier cette connexion, qui rend elle-même possible une convergence de nos luttes, est pour nous, féministes TPGB munies de papiers, une question de solidarité, mais aussi de cohérence et un enjeu politique global de taille[i].

Les cas des sans-papièr.e.s LGBT*I sont révélateurs de mécanismes d’exclusion multiples qui concernent directement nos luttes féministes et TPGB

Tout d’abord, cette convergence des luttes prend tout son sens dans cette évidence qu’aucun.e d’entre nous n’ignore, mais qui, pourtant, se trouve trop souvent minimisée, reléguée au rang de problème proprement marginal, celui d’une minorité de la minorité: parmi les sans-papièr.e.s se trouvent des personnes lesbiennes, bies, gays, trans*, intersex (LGBT*I) – et, on pourrait le dire autrement : parmi les personnes LGBT*I se trouvent des sans-papièr.e.s –, exposées à des stigmatisations multiples, intersectionnelles, et à une précarité accrue par ce double statut qui les rend sujets de fait, au moins de deux oppressions. Les mesures sécuritaires visant à restreindre l’immigration, mises en œuvre par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, touchent ainsi a fortiori les sans-papièr.e.s LGBT*I, d’autant plus exposé.e.s qu’ils/elles sont susceptibles d’être le réceptacle d’une homophobie d’Etat qui ne dit pas son nom.

Un exemple parmi d’autres est celui des couples LGBT*I dits « binationaux », qui font particulièrement les frais du durcissement généralisé des conditions de régularisation visant à réduire une immigration dite « subie », dont l’immigration familiale fait partie. En effet, malgré une circulaire de 2004 prévoyant la possibilité d’un droit au séjour en France pour les étrangèr.e.s ayant conclu un PACS, le manque de clarté des critères d’octroi des cartes de séjour « vie privée et familiale » ouvre la voie à des discriminations manifestes de la part de certaines préfectures et tribunaux administratifs[ii]. Aux soupçons d’homophobie qui pèsent sur le fond de certaines pratiques administratives, s’ajoute la discrimination existant entre couples mariés et couples non mariés face au droit au séjour[iii]. En l’état actuel de la législation, les couples LGBT*I binationaux y sont exposés de fait, puisqu’ils ne peuvent pas choisir de se marier ou pas. D’autre part, nous tenons à rappeler à quel point le mariage est lui-même contrôlé de près, n’entraînant pas automatiquement l’acquisition de la nationalité française: pour y accéder, le mode de vie des couples est contrôlé et sanctionné par l’Etat, les personnes mariées devant notamment remplir des conditions de communauté de vie d’au moins 4 ans, mais aussi d’ « assimilation » (connaissance de la langue française, entre autres)[iv]. Pendant la campagne présidentielle de 2012, François Hollande s’était engagé à permettre la régularisation des personnes qui s’étaient retrouvées en situation irrégulière du fait des restrictions au rapprochement familial mises en œuvre sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Mais le « changement », pour le gouvernement « socialiste », ne se fera de toute évidence pas sur le terrain du racisme d’Etat : la circulaire de novembre 2012relative à la régularisation des étrangèr.e.s en situation irrégulière et scandaleuse à plusieurs égards, n’évoquait aucune disposition relative à la régularisation des étrangèr.e.s marié.e.s à un.e Français.e. Et on connaît la suite : le gouvernement Hollande/Ayrault poursuit les expulsions et le harcèlement des sans-papièr.e.s, dans la très droite ligne de ses prédécesseur.se.s.

Un autre exemple de politique migratoire restrictive qui touche de plein fouet les personnes LGBT*I étrangères est celui de la réforme, en 2011, de la législation relative « droit au séjour pour soins ». Depuis 1998, les personnes étrangères qui ne pouvaient pas « effectivement disposer » d’un traitement adéquat dans leur pays d’origine et venaient se faire soigner en France ne pouvaient pas être expulsées. En avril 2011, une réforme[v] portée par la majorité UMP est venue démanteler ce droit au séjour pour raisons médicales : désormais, seul.e.s les étrangèr.e.s pouvant prouver que le traitement est « absent » dans leur pays d’origine sont protégé.e.s de l’expulsion. Or, si, en théorie, la majorité des traitements est « présente » partout dans le monde, il est évident que leur coût, leur couverture territoriale et leur quantité varient, les rendant de fait inaccessibles à la plupart des malades. Une telle réforme est ainsi particulièrement susceptible de toucher les personnes LGBT*I porteuses du VIH/SIDA qui n’ont pas accès aux soins dans leur pays d’origine. Il n’a, évidemment, pas été prévu par l’actuel gouvernement de revenir sur cette réforme.

Enfin, le cas des demandeur.se.s d’asile LGBT*I révèle d’une même logique anti-migratoire et homophobe. Certes, les LGBT*I persécuté.e.s dans les Etats où l’homosexualité est criminalisée peuvent demander le droit d’asile en France en vue d’obtenir le statut de réfugié.e. Mais ils/elles doivent pour cela passer par des procédures à rallonge, minées par des dysfonctionnements et d’une intrusion aussi aberrante que déconcertante, sans garantie aucune que leur demande n’aboutisse[vi]. D’une part, les délais de traitement des demandes par l’OFPRA[vii] dépassent souvent les six mois. Ces délais déconcertants sont notamment le résultat d’un cruel manque de moyens alloués à l’OFPRA, réduit à quelques centaines d’agent.e.s qui doivent traiter plusieurs dizaines de milliers de dossiers[viii], et dont le travail n’est pas épargné par une politique du chiffre plus générale. Ainsi, en 2011, à peine plus d’un.e demandeur.se d’asile sur dix s’est vu.e octroyer le statut de réfugié.e par l’OFPRA, et à peine 20% des personnes ayant déposé un recours auprès de la CNDA après un premier refus. Une protection toute relative, donc. D’autre part, dans ce contexte globalement dégradé, les demandeur.se.s d’asile LGBT*I sont soumis.es à une procédure particulièrement intrusive et aux relents homophobes notoires : ils/elles sont en effet tenu.e.s d’exposer leur intimité et de revenir sur leur histoire dans les moindres détails afin de… prouver leur homosexualité. La teneur des questions posées aux demandeur.se.s d’asile révèle une profonde méconnaissance des expériences des personnes LGBT*I, et, pour certaines, sont basées sur une succession de stéréotypes hétérosexistes et homophobes. Ainsi, bien que la jurisprudence de la Cour nationale du droit asile (CNDA) ait évolué, certains juges fondent encore parfois leur décision sur un critère proprement aberrant : dans certains cas, il est ainsi exigé que la personne concernée « revendique » son homosexualité (y compris dans son pays d’origine), ou en fasse une « manifestation ostensible dans son comportement extérieur » (sic)[ix].

Dans ce contexte, nous tenons à rappeler que la solidarité du mouvement TPGB avec les personnes sans-papières et demandeur.se.s d’asile est loin d’être nouvelle. Ainsi, en 1998, a été créé Collectif des homos sans-papiers, aujourd’hui dissout et remplacé par l’ARDHIS[x], né, précisément, de la conjonction « de deux mouvements politiques […] : le premier est la mobilisation de gays et lesbiennes français pour la reconnaissance à part entière des couples homosexuels ; le deuxième est le combat de milliers d’étrangers pour la régularisation des sans-papiers.[xi] » Par ailleurs, nous tenons également à souligner le rôle majeur des réseaux informels de solidarité qui rassemblent une communauté autour de demandeur.se.s d’asiles LGBT*I arrivant en France. Autrement dit, nos communautés militantes se construisent et se renforcent aussi, au quotidien, en imbriquant ces luttes en leur sein.

Penser cette convergence comme outil de construction d’un mouvement véritablement incluant et de renforcement de nos luttes

On le perçoit déjà, quand on parle de personnes LGBT*I sans-papières, il s’agit tout d’abord de penser en termes d’intersectionnalité. Schématiquement définie comme l’imbrication de différents rapports de domination, l’intersectionnalité est ainsi un concept que nous nous sommes attaché.e.s à mobiliser dans nos analyses et dans nos luttes féministes[xii]. Les personnes LGBT*I sans-papières sont exposées à une double stigmatisation, à un double mécanisme d’exclusion. Il s’agit donc pour nous d’un enjeu de taille : continuer à construire, conformément à la vision que nous nous faisons de nos luttes féministes et transpédégouinebies, un mouvement inclusif, dont nous sommes plus que convaincues de la force dans nos luttes quotidiennes. Un mouvement inclusif qui tire précisément sa force, d’une part, de sa capacité à ne nier et à n’exclure aucune identité, aucune réalité ; et, d’autre part, de sa capacité à élargir la portée de ses revendications, en les recoupant, en mettant en évidence leurs intersections.

“I am undocumented and queer. These are my intersecting identities and realities”[xiii]

Alors que notre combat pour l’accès à tous les couples au droit au mariage, et à toutes les personnes le droit à la parentalité s’est inscrit dès le début de nos mobilisations sous le signe de l’égalité des droits, il nous semble urgent de revenir à ce principe, et de l’interroger. En effet, alors que l’on nous a opposé que les luttes pour le droit de vote des étrangèr.e.s ou pour la régularisation de tou.te.s les sans-papièr.e.s ne relevaient pas du même combat que celui que nous menions alors, et qu’il n’était pas « opportun » de « mélanger » les luttes et les sujets, il nous semble quant à nous urgent de nous interroger : quelle égalité des droits revendique-t-on ? Pour qui ? Dans quelles conditions ? Nous battions-nous pour l’égalité de tou.te.s ou nous battions-nous pour l’égalité des seul.e.s Français.es ? Nous battions-nous pour le droit de tou.te.s à se marier ou pour le droit des Français.e.s à se marier ? Il est selon nousplus que jamais temps de nous demander si nous voulons faire de nos luttes des luttes pour la seule extension de privilèges (ici, à la communauté nationale), ou des luttes pour l’abolition de ces privilèges. Pour nous, la réponse est déjà faite. Et dans ce cas, il est urgent de nous rappeler que l’égalité des droits ne saurait se diviser : homos, bi.e.s, trans’, hétéros, français.es, immigré.e.s, étrangèr.e.s, sans-papièr.e.s, le combat pour l’égalité des droits est un combat total. C’est par la convergence des luttes de tou.te.s les opprimé.e.s que ce combat se renforcera.

Penser cette convergence des luttes est pour nous une question de cohérence avec les revendications féministes et transpédégouinebies que nous portons.

De la même manière, il nous apparaît impossible de déconnecter les luttes pour les droits des sans-papièr.e.s des critiques féministes du mariage que nous élaborons. Au sein même de nos luttes pour l’ouverture du mariage et du droit à la parentalité, nous avons cherché à adopter une posture critique de l’institution du mariage; nous avons cherché à situer ce combat, pour le moins singulier, dans l’histoire passée et future des luttes féministes et TPGB ; cherché à souligner les potentiels effets pervers du mariage sur nos communautés, en termes de reproduction de multiples exclusions ; cherché à réfléchir aux perspectives de luttes qu’il nous appartient d’ouvrir pour éviter qu’une fois cette égalité en droit acquise, les luttes TPGB, multiples, refusant toute forme d’assimilation obligatoire, ne se trouvent renvoyées au placard.

Ces réflexions que nous avons menées nous amènent inévitablement, selon nous, à cette interrogation : si l’ouverture du mariage garantira une égalité des droits/en droit pour les couples, de quels couples parle-t-on ? Et de quel modèle de couple ? Certes, l’ouverture du mariage aux couples de même sexe va permettre une reconnaissance plus large des couples que celle qui existe actuellement. Et nous ne cherchons pas à juger le désir de certaines personnes LGBT*I, qu’elles soient ou non sans papiers, de se marier – d’autant plus qu’il s’agit là, comme on l’a dit, d’une voie de régularisation pour les LGBT*I sans-papièr.e.s, qui rétablit une rupture d’égalité. Cela n’empêche que cette extension du mariage engage notre réflexion sur le modèle de couple que l’Etat désigne comme valide, respectable, et donc éligible à un certain nombre de privilèges. Ce que fait la loi, c’est renforcer les privilèges liés au mariage, et renforcer l’inégalité qui perdure entre couples mariés et couples non mariés, entre couples stables et monogames et d’autres formes de communauté de vie ou de solidarité. Et elle implique aussi, pour les LGBT*I étrangèr.e.s en situation irrégulière, comme on l’a vu, qu’il faut être persécuté.e dans son pays d’origine – voire se conformer aux stéréotypes hétérosexistes qui minent notre société –, et/ou se conformer au modèle de couple dominant tout en remplissant de surcroît des conditions d’« assimilation à la culture française », pour être régularisable.

Dans cette perspective critique, nous considérons que les sources d’exclusion sont multiples et nous refusons d’en hiérarchiser la lutte. Nous considérons que l’exclusion des étrangèr.e.s comme celle des personnes ne se conformant pas aux modèles de couple ou encore de vie établis comme dominants, répondent à des mécanismes d’exclusion similaires, fondés sur des rapports de domination et sur des discours « -phobes »(homophobes, transphobes, xénophobes, etc.) qui stigmatisent ce qui s’écarte des normes dominantes.

Contre l’instrumentalisation des luttes féministes et TPGB à des fins nationalistes et racistes : convergence des luttes féministes, TPGB et antiracistes

Enfin, nous revendiquons d’autant plus l’urgence et la nécessité de ne pas déconnecter les luttes trans-pédé-gouine-bies des luttes des sans-papièr.e.s, et, plus généralement, des luttes antiracistes, que les premières, sont régulièrement instrumentalisées à des fins nationalistes et racistes. Ainsi en est-il de Marine Le Pen qui déclare se soucier du sort des homosexuels dans les banlieues, et plus généralement de tous les discours racistes qui tendent à faire de l’égalité entre les sexes et les sexualités l’apanage de l’ « occident éclairé », stigmatisant ainsi l’Autre – le musulman, l’Arabe, le jeune de banlieue, l’étranger… – désormais invariablement représenté comme misogyne, homophobe, arriéré et brutal. L’homophobe, c’est l’autre, donc. Ce n’est donc pas l’élite de la classe politique française, de gauche comme de droite, qui, au titre de son opposition au « mariage pour tou.te.s », a pu depuis des mois déverser sa haine homophobe en public et sur toutes nos ondes : ce ne sont pas Copé, Jospin, Vanneste, Guigou, Poignant, Barèges, Baroin…, ce sont les Autres.

Ce « débat » intrinsèquement hétérosexiste et homophobe n’est par ailleurs que du pain béni ( !) pour la convergence, réelle et déjà en marche, des luttes réactionnaires, marginalisant et harcelant les minorités. Ainsi en va-t-il des multiples commentaires sur la « prochaine dérive » après l’ouverture du mariage aux couples de « même » sexe, à savoir la « légalisation de la polygamie[xiv] », argument raciste qui fleure bon l’époque coloniale, destiné à stigmatiser les hommes musulmans et leurs soi-disant pratiques « déviantes », archaïques et sexistes. De même, on pourra se rappeler qu’en appelant à la manifestation d’opposition du projet de loi sur l’ouverture du mariage le 13 janvier dernier, Copé ne s’était pas privé d’appeler à ce que cette manifestation soit un rassemblement « contre le mariage pour tous, contre le droit de vote des étrangers et contre le racisme anti-blancs ». Pour certains, la convergence des luttes n’est pas si inaudible, quand il s’agit de convergence des haines de l’autre. Les députés de droite l’ont bien compris et n’ont pas hésité à jouer la « carte migratoire » pour ajouter un argument à leur opposition à cette égalité des droits. Ceux-ci ont en effet déposé 103 amendements identiques proposant de supprimer l’alinéa 15 de l’article 1er du projet de loi, qui prévoie d’autoriser les couples binationaux à se marier même quand l’un.e des personnes vient d’un pays qui interdit le mariage de couples de même sexe. A l’appui ? Une « étude d’impact » qui craindrait que le projet de loi n’anticiperait pas « les flux d’étrangers qui pourraient vouloir venir se marier en France ». Et Philippe Gosselin (UMP) de s’émouvoir alors : « La France ne peut pas accueillir tous les fiancés du monde. » Bel exemple de convergence des luttes xénophobes et LGBT*Iphobes, en somme. Nous n’inventons rien – Christine Taubira l’a dénoncé : « à la peur de l’étranger, [ils ajoutent] maintenant la peur de l’homosexuel étranger. »

Alors que les discours xénophobes et racistes se sont ainsi invités dans le « débat » sur l’égalité des droits et le « mariage pour tous », il n’aurait pas été « opportun » pour nous d’exprimer notre solidarité et rendre visible notre convergence des luttes ?

En réalité, il ne faut pas nous le cacher : Taubira a beau jeu de dénoncer l’homophobie et la xénophobie de ses collègues de l’assemblée, quand son gouvernement, en ne condamnant pas les propos homophobes tenus au sein de sa majorité, de Lionel Jospin à Bernard Poignant, en acceptant un « débat » dont les termes mêmes sont hétérosexistes et homophobes, et en reculant honteusement sur la PMA, fait le jeu de ce déversement de haines qui profite à l’extrême-droite. Or, c’est  bien le même gouvernement qui, dans le même temps, garde le cap des mesures sécuritaires mises en place par le précédent, stigmatisant encore davantage les minorités les plus précaires – notamment en poursuivant les expulsions et en fermant toujours plus la porte aux étrangèr.e.s et aux demandeur.se.s d’asile. Mais on en parle pas trop, on a « débat » ! Décidément, ce « débat » qui dure, en faisant le jeu des droites extrêmes, a bon dos. Pendant que l’espace public et médiatique était accaparé par un « débat » permettant aux homophobes de s’en donner à cœur joie, le reste se trouve invisibilisé. Et le « reste » de l’actualité, pendant les derniers mois du débat, c’était, notamment, le harcèlement des sans-papièr.e.s de Lille, menacé.e.s d’expulsion, dont une quarantaine étaient en grève de la faim pendant plus de deux mois, et dont deux ont été expulsé par Valls vers l’Algérie, où ils ont dû être hospitalisés d’urgence. C’était, aussi, la lutte des sans-papièr.e.s qui se redynamise partout en France, et subit la violence d’un gouvernement qui n’a de cesse de se cacher derrière sa police et de répondre à coup de matraques aux sans-papièr.e.s qui demandent la tenue des promesses du président Hollande et du PS en matière de régularisation.

La récupération des luttes féministes et TPGB pour servir des discours nationalistes et racistes, tout comme l’invisibilisation d’autres minorités à travers un « débat » qui nous concerne mais dont nous ne voulons pas, se fait sur notre dos. Quand les trans’, les bi.e.s, les gouines et les pédés boivent la tasse, ce sont aussi les sans-papièr.e.s qui trinquent. C’est là une des raisons pour lesquelles nous revendiquons la nécessité d’une convergence des luttes, d’une solidarité clairement exprimée. Nous refusons de servir de caution voire même de marchepied aux discours racistes et nationalistes. Nous refusons que ce combat particulier profite aux droites extrêmes, tout comme nous refusons de servir d’accoudoir au gouvernement pour mener à bien des politiques qui poursuivent, notamment, la marginalisation et la précarisation des sans-papièr.e.s.

Travailler à cette convergence des luttes et à sa visibilité constitue pour nous un enjeu formidable de renforcer nos luttes – toutes nos luttes – pour une égalité réelle. Prenons alors exemple sur les sans-papièr.e.s qui viennent viennent – depuis la manifestation pour le « mariage pour tou-te-s » du 27 janvier où un pôle « égalité des droits » s’était constitué autour de la convergence de certains groupes féministes et TPGB radicaux, d’associations antiracistes et de collectifs de sans-papiers[xv] – chanter tous les mercredis devant le siège du PS à Paris : « Mariage pour tous, Papiers pour tous : c’est ça, c’est ça, l’égalité des droits ! » La voie est montrée.

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Et pour que la convergence des luttes commence maintenant :

Le mercredi 20 mars, la caravane de sans-papièr.e.s en route vers le Forum Social Mondial de Tunis passera à Paris. Les sans-papièr.e.s qui y prennent part entendent dénoncer, par cette traversée des frontières maritimes, les drames et les milliers de morts par noyade auxquels conduisent les politiques de coopérations des Etats européens et subméditérannéens dans leur chasse aux migrants. La traversée des frontières est également l’occasion d’affirmer haut et fort le droit à la libre circulation et à vivre et travailler dans l’égalité.

Pour cette traversée, les sans-papièr.e.s vont plus que jamais avoir besoin de notre solidarité.

Nous appelons donc toutes et tous à se rendre mercredi 20 mars à 18h devant le siège du PS (métro Solférino) pour exiger de garantir le droit des sans-papièr.e.s à pouvoir participer au FSM de Tunis et à pouvoir revenir en France sans encombres.

Floten, Sol, Claire, Alex et Em


[i] NB ; Pour un texte sur le sujet écrit à la première personne, voir le texte de Massinissa B., disponible sur http://fr.scribd.com/doc/119825402/Des-Papiers-Pour-TouTEs.

[ii] Voir notamment un exemple parmi d’autres de harcèlement administratif et policier: Communiqué de presse de l’ARDHIS du 13 mars 2012, « Olivier et Farid », disponible à : http://www.ardhis.org/assemnle.php

[iii]  Seul le mariage constitue un mode d’acquisition de la nationalité française – sous conditions (Art. 21 du Code Civil). Ce n’est pas le cas du PACS ni du concubinage. Rappelons également qu’un mariage contracté dans un pays tiers n’est pas reconnu comme valable en France.

[iv]  Voir Article 21 du Code civil

[v]   Loi relative à l’ « immigration, l’intégration et la nationalité »

[vi]  Les avocats de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) ont d’ailleurs fait grève pendant plus de dix jours en mai 2012 pour dénoncer « la dégradation du traitement des dossiers des réfugiés et des droits de la défense ».

[vii]                    OFPRA – Office français de protection des réfugiés et des apatrides

[viii]                   Environ 45 000 demandes en 2011, dont 40 000 nouvelles demandes.

[ix]  Voir le rapport Fleeing Homophobia – Seeking Safety in Europe, Questionnaire pour la France remis par l’ARDHIS, disponible sur : http://www.fleeing-homophobia.fr/images/stories/France_questionnaire.pdf

[x]   Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et transsexuelles à l’immigration et au séjour. Aujourd’hui, l’ARDHIS accompagne les personnes homosexuelles et transsexuelles vivant avec un.e Française ou un.e étrangèr.e, ainsi que les demandeur.se.s d’asile LGBT, dans leurs démarches juridiques pour accéder au droit à vivre en France, et milite pour la défense et la promotion de leurs droits.

[xii]                    Notamment lors du dernier séminaire de rentrée de Garçes (Septembre 2012). Voir https://collectiffeministe.wordpress.com/2013/02/23/imbrication-des-differents-rapports-de-domination/

[xiii]     Citation issue du projet “I am UndocuQueer”. Voir http://juliosalgado83.tumblr.com/post/15803758188/i-am-undocuqueer-is-an-art-project-in

[xiv]                   Argument rhétorique des opposants au « mariage pour tous » devenu récurrent, il a été repris, entre autres, par Marine le Pen, le député Jacques Bompard, l’archevêque de Lyon, François Lebel, Christine Boutin…

[xv] Dans ce pôle pour le mariage, la PMA, l’adoption, les papiers et le droit de vote pour tou-te-s, on trouvait notamment le collectif 8 Mars Pour Toutes, Act Up-Paris, le STRASS, Etudions Gayment, le P!nk Bloc, la FASTI, la CSP75, des militant-e-s du NPA, d’Alternative Libertaire, de la Fédération Anarchiste, de la CNT…

 

Féminisme et médias : un dilemme militant

Ce texte constitue le verbatim de l’intervention qui a été faite par une militante de Garçes, sans qu’elle n’engage tout le collectif, lors de la conférence « Femmes et médias : entre témoignage et militantisme » co-organisée avec la Radio de Sciences Po (RSP). Nous le publions ici au titre de tribune libre.

 

En tant que collectif féministe, notre rapport aux médias est nécessairement, en partie, un rapport militant. C’est au travers du prisme de ce rapport militant que je voudrais ici jeter quelques pistes pour appréhender les médias à notre échelle, je veux dire par là quotidiennement, presque banalement. Ce rapport, donc, féministe, militant et quotidien, il a au moins deux aspects :

1)      Il s’agit d’une critique des médias, qui comprend, inséparablement, une critique de la place des femmes en tant qu’actrices des médias – ou, pour le dire autrement, des inégalités de genre parmi les acteurs des médias – et une critique de la représentation des femmes par les médias

2)      Mais il s’agit aussi d’une appropriation et réappropriation des médias, donc d’un questionnement sur ce en quoi peut consister une production médiatique féministe. Cela, pour deux raisons. L’une tient à une certaine conception du féminisme, qui ne se satisfait par de l’interpellation des institutions, mais qui cherche à développer de manière autonome des pratiques féministes. La seconde tient à ce que sont devenus les médias : grâce aux nouveaux outils de communication – et notamment réseaux sociaux : facebook, twitter, diverses formes de blogging – la production médiatique a été très largement reconfigurée. Cela ne signifie pas qu’il ne demeure pas des rapports de pouvoir massifs dans le jeu médiatique, bien au contraire, et que certains médias, notamment par leur insertion dans un fonctionnement capitaliste et leurs liens avec des corporations, ne sont pas largement plus influents que d’autres. Mais cela ouvre cependant de nouvelles possibilités de résistance et d’invention féministes, comme je le disais, via une nouvelle pratique médiatique.

Ce que je voudrais exposer ici, c’est la confrontation des deux composantes de ce rapport – donc, une critique qui est plutôt de l’ordre de la contemplation, et une critique qui est plutôt de l’ordre de la pratique, même si l’opposition n’est pas si dichotomique – à un même dilemme, un dilemme proprement féministe – et que l’on retrouve peut-être, sous d’autres formes, comme dilemme militant. La question qui suscite ce dilemme, c’est : que dénonce-t-on comme sexiste, que produit-on comme image, texte, média antisexiste ? Tout le problème réside en fait en ceci : d’une part, les médias se font le vecteur d’une représentation différenciée de la femme, une représentation qui doit être replacée dans un rapport hiérarchique – évidemment, d’infériorité – avec les représentations de la masculinité. En gros, cette représentation est une injonction à la féminité, féminité qui est comprise de manière très étroite et très normative. Mais d’un autre côté, dénoncer purement et simplement cette représentation de la féminité dans les médias fait courir aux féministes un grand risque : celui de nier que bon nombre de femmes ont effectivement investi, à des degrés variés, cette culture de la féminité, et qu’il est peut-être possible, au lieu de purement et simplement l’abandonner, de s’interroger sur les raisons de son infériorisation et de chercher à défaire sa stigmatisation.

MediaCriticism

 

Je vais développer un peu ce dilemme. Ce que j’appelle « injonction à la féminité » et « étroitesse normative de la féminité », c’est la production dans les médias d’un modèle unique de féminité auquel nous sommes, femmes, enjointes à nous conformer pour nous insérer paisiblement dans l’ordre social sexué. Cette image de la féminité a deux caractéristiques essentielles. D’une part, elle est stigmatisante, parce qu’elle est comprise en relation avec une image masculine bien plus valorisée. Cela se traduit par le fait que ce qui est perçu comme « féminin » – disons en vrac et arbitrairement, à titre d’exemple, aussi bien le tricot, l’éducation des enfants, les tâches domestiques, que la passivité sexuelle – est assigné au « futile », par opposition aux nobles tâches et caractéristiques masculines – de la force physique, l’ambition, entre autres… D’autre part, elle est hautement normative, étroite, étroite au point même d’être contradictoire – c’est-à-dire que le système de normes transmis par l’image des femmes dans les médias, ce système de normes qu’il faut respecter pour être pleinement femme, est très précis, très sophistiqué, très complet, tellement complet et précis que certaines de ses injonctions ne sont pas compatibles entre elles. Cette étroitesse normative réduit donc drastiquement le champ des possibles pour être femme, en promouvant toute une série d’exigences : la « beauté », définie par la minceur, par la jeunesse, et  également, dans un discours directement racial, par la blancheur, souvent la blondeur, mais aussi l’hétérosexualité, la maternité, la douceur… toutes ces caractéristiques que l’on retrouve très largement dans l’image des femmes telle qu’elle transite par la publicité, par les femmes qui sont souvent choisies pour certains rôles médiatiques – les présentatrices, par exemple. Ce qui est intéressant, c’est que cette conception étriquée de la féminité réussit le tour de force de prétendre à l’universalité : voilà donc, nous dit-on, le modèle unique de féminité qui est reconnu partout, et peu importe qu’il s’agisse d’une « féminité » cisgenre, hétérosexuelle, et blanche. Ces exigences réduisent d’ailleurs tellement le champ des possibles de l’être-femme qu’elles finissent par faire du modèle « universel » de la femme une chimère évidente, en tant qu’elles se contredisent entre elles : il faut être sexy, mais pas allumeuse, il faut être active, mais maternelle et attentive à son intérieur, il faut être mince, mais se faire plaisir, il faut être à l’aise au lit, mais surtout répondre à tel et tel désirs des hommes, etc.

C’est du fait même que l’injonction à la féminité comporte ces deux caractéristiques – stigmatisation et normalisation étroite – que découle ce dilemme où j’arrive enfin. En effet, puisque l’injonction à la féminité fait montre d’un caractère double, les féministes voient s’ouvrir deux possibilités stratégiques. Soit, parce que l’image de la femme est stigmatisée, une stratégie féministe peut être de tenter de défaire la hiérarchisation entre activités dites « féminines » et « masculines » : il s’agit alors d’investir une série de traits culturels pour revendiquer leur légitimation. Le risque est alors de se satisfaire d’une culture soi-disant « féminine », en ignorant que cette féminité découle d’une construction, dans laquelle les médias ont joué et jouent encore un grand rôle, en ignorant aussi qu’un grand nombre de femmes sont de toute manière exclues de cette féminité – parce que non-blanches, non-hétérosexuelles, transgenres, prolétaires, trop prudes ou trop dépravées, trop grosses ou trop maigres, etc. Soit, parce que l’image de la femme est étroite et hautement normative, une autre stratégie féministe peut être de proposer des modèles alternatifs de « féminité » (les guillemets deviennent alors de plus en plus importants). Le risque est alors de stigmatiser et d’exclure certaines des femmes qui reproduisent certains des traits de la féminité médiatique, mais aussi de prendre pour argent comptant les termes d’une hiérarchisation qui a été imposée par un rapport de pouvoir sexiste.

La solution consiste peut-être à dire que ces deux stratégies féministes – d’investissement d’une féminité et de dénonciation d’une féminité unique, universaliste, et normative – face aux médias ne s’opposent pas nécessairement, pas tout le temps, à condition de savoir les doser, et, finalement, d’orienter les stratégies féministes vers ce but qui serait de rendre possible une multitude de féminités. J’arrive alors au point où je voudrais rattacher la résolution de ce dilemme aux nouvelles opportunités médiatiques que j’évoquais tout à l’heure : la transformation de l’ordre médiatique et les possibilités d’appropriation ou de réappropriation de certains médias me paraît une aubaine à ne pas laisser passer pour doser ces deux stratégies. Développer, ou plutôt chercher à atteindre, une certaine autonomie médiatique notamment par les réseaux sociaux, cela permet de diffuser une critique dénonciatrice, sans concession, des représentations sexistes telles qu’elles sont véhiculées par les médias dominants. Mais cela permet aussi de créer de nouvelles images, textes, représentations, qui peuvent tenter soit de se réapproprier une culture infériorisée et assignée au « féminin » – en se défaisant de l’utilisation commerciale et misogyne de certaines images de la féminité – soit de diffuser une multitude d’autres représentations, des « féminités » alternatives, non-blanches, trans’, non-hétéro, prolétaires, etc.

Vous vous en apercevez sans doute, un des points clefs qui articulent ce dilemme féministe est, profondément, la question du corps – la question du corps des femmes – et donc du positionnement féministe face à la normativité corporelle. Le corps, dès lors, est ici le corps en tant qu’il est médiatisé, est loin d’être un simple combat adjacent, secondaire à ce qui constituerait le cœur même des luttes féministes. La question du corps, au contraire, est stratégique, dans la mesure où s’y nouent nombre d’enjeux – psychiques ou sentimentaux, mais aussi, indirectement, économiques et politiques – plus souvent identifiés comme formant le nerf de la guerre, de la guerre pour le renversement de l’hétéronomie des femmes. Par là, on peut faire de la lutte contre un système sexiste de normativité corporelle, qui passe préférentiellement par les médias, quelque chose d’autre qu’une simple redécouverte égoïste, nombriliste de son corps : bien sûr, les pratiques féministes passent nécessairement par soi, et reconquérir son propre corps, apprendre à l’aimer, est un combat qui est trop souvent douloureux pour se laisser sous-estimer ; mais pointer, par le corps, des enjeux qui dépassent le corps individuel et le quant-à-soi, permet de poser les fondements d’une subjectivité politique collective. Pour laisser voir de quelle manière le corps pourrait être ce point stratégique dans un rapport féministe aux médias, je finirai avec ce passage de Mona Chollet, qui écrit, dans l’introduction de son livre intitulé Beauté fatale. Les nouveaux visages de l’aliénation féminine :

« Les conséquences de cette aliénation sont loin de se limiter à une perte de temps, d’argent et d’énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une insécurité psychique et une autodévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. Elles les amènent à tout accepter de leur entourage ; à faire passer leur propre bien-être, leurs intérêts, leur ressenti, après ceux des autres ; à toujours se sentir coupables de quelque chose ; à s’adapter à tout prix, au lieu de fixer leurs propres règles ; à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, se condamnant ainsi à un état de subordination permanente ; à se mettre au service de figures masculines admirées, au lieu de poursuivre leurs propres buts. Ainsi, la question du corps pourrait bien constituer un levier essentiel, la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences conjugales à celle contre les inégalités au travail en passant par la défense des droits reproductifs. »

(http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=149)

1999- 2012 : Homophobes !

Notre collectif étant un collectif féministe et LGBT, qui se bat notamment contre l’hétérosexisme, contre l’homophobie et pour l’égalité des droits, nous relayons un texte étalaboré par un collectif d’individuEs en réaction au déversement de haine homo-lesbo-transphobe de ces dernières semaines, à l’agitation de divers groupes fascistes sur les questions d’égalité des droits hétérosexuels-homosexuels (en particulier les manifestations de ce week-end) et à la complaisance étatique pour ce torrent d’homo-lesbo-transphobie.

NOUS, féministes, gouines, trans, bi-e-s, pédés, antifascistes, psychiatrisé-e-s, séropos, asexuel-le-s, queers, anormaux-ales, masochistes, poly(in)fidèles, hystériques, avortante-s, intersexes, enculé-e-s, putes, travs, pornographes, et autres combattantes dénonçons le regain de respectabilité des discours des droites extrêmes, leur diffusion dans les médias et leur influence sur les prises de décision politiques.

Plusieurs semaines que des groupes réactionnaires manifestent contre l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples LGBT et déversent leur homo-lesbo-transphobie dans plus de 70 villes en France.
Plusieurs semaines que des groupes réactionnaires prétendent sauver la Famille et préserver les enfants d’un « mensonge » qu’eux seuls fantasment quand d’autres n’hésitent pas à instrumentaliser l’épidémie de sida pour refuser l’égalité des droits [1] Plusieurs semaines que des personnalités religieuses comme politiques invoquent la sacrosainte « différence des sexes » pour refuser aux couples LGBT, aux familles homoparentales et/ou transparentales la reconnaissance juridique de leur existence.

Le week-end des 17 et 18 novembre des actions seront menées par des catholiques intégristes et des groupes de droite extrême, initiatives faisant encore une fois l’objet d’un soutien de l’Église et d’une indulgence de l’État. L’homophobie véhiculée par ces actions est sans aucune ambiguïté. Présentant « l’homosexualité » à la fois comme la cause et le symptôme de la décadence de notre société, ces mouvements conservateurs et traditionalistes voudraient nous renvoyer dans le placard ou nous enrôler dans des « programmes de guérison » (pour la modique somme de 433€ [2]) Ces discours nient l’existence de nombreuses familles LGBT au nom d’une vision hétéropatriarcale où famille rime avec « papa-maman-mariage-enfants ». Ces organisations et ces personnalités politiques défendent bec et ongles (et Lycra) un ordre symbolique rétrograde, patriarcal et hétérocentré qui voudrait faire de la « différence des sexes » la base de toute stabilité individuelle, collective ou nationale. À ceux-là, nous rappelons que c’est bien leur homophobie, leur transphobie et leur misogynie qui est responsable de la mort de milliers d’entre nous.

NOUS N’OUBLIONS PAS :

  • Les meurtres, viols correctifs et agressions physiques dont ils sont les auteur-e-s ou les complices
  • La mort dans l’indifférence la plus totale de milliers de trans et de pédés à la suite de l’épidémie de Sida ni les dizaines de milliers de contaminations en France et dans le monde entier du fait du refus de la promotion du préservatif
  • Les internements psychiatriques forcés et les tortures médicalisées des anormaux-ales jusqu’à une époque récente (lobotomie, électrochocs…)
  • La propagande et les actions des comités anti-avortement quand l’existence des centres IVG est déjà menacée par les réformes des gouvernements successifs.
  • Et nous n’oublions pas non plus que les plus soucieux- se-s de « la protection » et de l’épanouissement des enfants sont les premier-ère-s à chasser les leurs du domicile familial quand ils s’avèrent trans, gouines ou pédés.

NOUS REFUSONS DE LAISSER CES GROUPES CATHOLIQUES S’APPROPRIER L’ESPACE PUBLIC AFIN D’Y DÉVERSER LEUR DISCOURS PUTRIDE ET HAINEUX. Nous ne laisserons plus de tels propos être prononcés sans opposition radicale, sans manifester notre colère. La légitimité des projets parentaux et/ou matrimoniaux ne se mesure pas au sexe, au genre, à la sexualité ou au nombre des personnes impliquées, pas plus qu’elle ne dépend du type de relation que ces personnes construisent entre elles.

NOUS REFUSONS ÉGALEMENT DE VOIR NOS CHOIX POLITIQUES SOUMIS À L’INTERPRÉTATION ERRONÉE D’UN CERTAIN CORPUS PSYCHANALYTIQUE OBSOLÈTE.Nos vies, nos désirs, nos corps, nos choix, nos familles et nos unions viennent contredire, chaque jour un peu plus, ce système politique qui fait de l’hétérosexualité la norme, du sexisme la règle et des hommes et femmes cisgenres les seuls sujets possibles.

NOUS DÉNONÇONS L’HOMOPHOBIE DE CELLES ET CEUX QUI MANIFESTENT AUJOURD’HUI CONTRE LE MARIAGE OUVERT À TOU-TE-S. MAIS NOUS SOUHAITONS ÉGALEMENT POINTER LE CARACTÈRE DISCRIMINANT DE LA LOI TELLE QU’ELLE EST DÉBATTUE ACTUELLEMENT PAR LE PS : en liant l’adoption par des couples de même sexe à leur mariage préalable obligatoire, cette proposition de loi limite de façon spécifique les parentalités homosexuelles à la forme la plus étriquée et traditionnelle qui soit. Elle tend ainsi à réinscrire la filiation dans un cadre normatif qui nie la réalité multiple des formes de parentalité (y compris hétérosexuelle). De plus, en proposant un projet de loi a minima et en retardant régulièrement les échéances sous prétexte d’un débat ouvert aux homophobes, jusque dans son propre camp (Poignant, Collomb, Jospin [3], les Poissons Roses , le gouvernement se montre complice de ces déversements de haine homo-lesbo-transphobes. Nos droits ne sont pas une variable d’ajustement pour s’assurer une victoire électorale.

NOUS NE QUÉMANDONS PAS LES PLEINS DROITS QUI NOUS REVIENNENT. NOUS NE TENDRONS NI LA MAIN NI L’AUTRE JOUE : PRÉPARONS LES PLANCHES ET LES CLOUS !

Les féministes doivent se mobiliser pour la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie

Le 17 mai, c’est la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie (IDAHO : International Day Against HOmophobia) ! Créée en 2005 à l’initiative de Louis-Georges Tin, cette journée promeut les actions de sensibilisation et de prévention contre toutes les formes de mépris, de rejet, de haine et de discrimination liées à l’orientation sexuelle et affective : biphobie, homophobie, lesbophobie, transphobie.

Pourquoi est-ce que les féministes doivent se mobiliser pour la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie ?

Parce que la France n’est toujours pas un paradis LGBT. Il a fallu attendre 1982 pour que l’homosexualité y soit dépénalisée, grâce à la proposition de loi de Robert Badinter. Et ce n’est qu’en mai 2009 que la transsexualité a été retirée de la liste des affections psychiatriques. Aujourd’hui encore, nombreuses sont les discriminations qui subsistent. Le mariage pour  tous, l’adoption par un couple de même sexe, l’ouverture de la PMA pour tous les couples, la possibilité de changer de sexe à l’état civil sans avoir à subir d’opération…sont autant de revendications que nous devons porter pour aboutir à l’égalité et à la fin de toute discrimination envers les personnes LGBTQI.

 

Parce qu’au-delà de ces discriminations institutionnelles, les LGBT-phobies sont avant tout une violence latente, quotidienne et de proximité.  Difficiles à prouver, elles restent dures à combattre. Selon le rapport de SOS Homophobie de 2012 (qui recense plus de 1550 témoignages), les LGBT-phobies se retrouvent particulièrement dans trois contextes : la famille, le travail et le voisinage. Ainsi, « plus d’un témoignage sur trois fait état d’une parole, d’une violence ou encore d’une discrimination LGBTphobe subie dans le cadre de la vie quotidienne de la victime ». Elles se manifestent majoritairement par des insultes (51% des cas recensés) mais également par du harcèlement (19%), de la diffamation (16%), des menaces ou du chantage (16%), de la discrimination (14%), des agressions physiques (13% soit 185 cas recensés), du rejet ou de l’ignorance (12%), etc. Enfin, Internet demeure le lieu idéal pour l’expression d’une LGBT-phobie décomplexée et aveugle.

Parce que l’homophobie est la conséquence de l’hétéropatriarcat (système instaurant une hiérarchie entre les sexes, où le masculin l’emporte sur le féminin, et où l’hétérosexualité est la norme dominante). En effet, à l’instar du féminisme, l’homosexualité, la bisexualité, le transgenrisme troublent le système de genre aujourd’hui défini selon le triptyque : sexe biologique (femme/homme), attributs de genre (féminin/masculin) et orientation sexuelle (hétérosexualité/homo/bi/sexualité). Et comme le résume très bien l’association Mix-Cité Rennes, « l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie apparaissent dès que la masculinité et l’hétérosexualité sont imposées comme des catégories normatives qui excluent toute autre forme de sexualité. »

Parce que les LGBT-phobies se nourrissent d’une vision des hommes et des femmes particulièrement étroite et extrêmement genrée (par exemple, un couple ne peut avoir de légitimité qu’en épousant un idéal naturalisé et bi-genré : complémentarité de l’homme et de la femme, sexualité reproductive, séparation stricte et étanche de la féminité et de la masculinité, etc. Tout divergence à ce modèle justifie la violence, le dégoût, l’exclusion), vision qui ne pourra évoluer qu’en entamant un processus de déconstruction du genre pour faire exploser les liens systématiques entre sexe, genre et orientation sexuelle.

Parce que, par conséquent, la lutte contre l’hétéropatriarcat, pour l’égalité des sexes et pour le dépassement du système du genre est une condition indispensable pour faire disparaître les LGBT-phobies.

Parce que la lesbophobie est encore trop souvent invisibilisée. Ainsi, dans leur article « Rendre visible la lesbophobie », Stéphanie Arc et Philippe Vellozo soulignent la « fausse neutralité du terme homophobie » qui tend à invisibiliser la lesbophobie (ainsi que la transphobie). Les lesbiennes étant moins visibles que les gays, il est habituel de penser que les lesbiennes sont moins victimes de discriminations que les gays. Or, bien au contraire, la visibilité accrue des lesbiennes dans l’espace public semble conduire à une augmentation des insultes et des agressions comme le pointe le rapport de 2012 de SOS Homophobie.

Parce que les femmes homo-bi-sexuelles vivent généralement une double discrimination, qui revêt tant des caractères sexistes que lesbophobes. La lesbophobie constitue une marginalisation particulière, différente de l’homophobie subie par les gays, dans la mesure où elle s’inscrit dans un système de genre où le fait d’être une femme constitue une marginalisation en soi. Ainsi, une homosexuelle ou une bisexuelle va être à la fois victime de sexisme, d’homophobie (notamment institutionnelle, puisqu’elle n’a toujours pas le droit de se marier avec sa compagne par exemple) et de lesbophobie (parce qu’elle va provoquer l’aversion, le rejet, le mépris en remettant doublement en cause le système hétéropatriarcal puisqu’elle n’est ni un homme, ni hétérosexuelle).

Les acteurs de la lutte contre les discriminations LGBT et pour l’égalité des sexualités ne sont donc pas les seuls concernés par la Journée Mondiale contre l’Homophobie. En tant que féministes, nous luttons contre les mêmes préjugés, contre le même système de genre et contre hétéropatriarcat.

Le 17 mai est une journée pour l’égalité des sexualités, pour le dépassement du système de genre et contre la reproduction de phénomènes sexistes. Et c’est une journée au cours de laquelle il est indispensable d’être attentives et attentifs à la place donnée aux lesbiennes dans le domaine des luttes LGBT.

Le 17 mai est plus que la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, ce doit être une journée de mobilisation et de lutte féministe.

Sources 

–          http://www.sos-homophobie.org/sites/default/files/rapport_annuel_2012.pdf
–          http://www.unil.ch/webdav/site/liege/shared/NQF/31_1/Edito-NQF_31-1.pdf
–          http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/03/27/homophobie/
–          http://mixcite.rennes.free.fr

 

Nous, féministes : l’appel d’Elsa Dorlin et d’Eleni Varikas, signé par G.A.R.Ç.E.S

            Nous citoyennes et indigènes, immigrées et autochtones, bourgeoises et prolétaires, travailleuses et chômeuses, nationales et naturalisées, européennes et étrangères, militantes et universitaires : filles, mères, ménopausées, avortées ou hormonées, Noires, blanches, tsiganes, arabes, musulmanes, juives ou chrétiennes, croyantes, mécréantes, voilées, dévoilées, revoilées, sexy, grosses, anorexiques, valides ou non, straight, trans, gouines, queer, morales, immorales, amorales, victimes, putes, épargnées ou enragées, …

            Nous, féministes, filles d’Olympe de Gouges, la demi-mondaine guillotinée pour avoir déclaré nos droits, de Solitude, mulâtresse guillotinée à Pointe à Pitre pour s’être élevée contre le rétablissement de l’esclavage, de Mary Wollstonecraft et de sa philosophie authentiquement universaliste, de Flora Tristan qui défendait « la nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères », de Fatma N’Soumer combattante algérienne qui prit les armes contre l’armée coloniale, de Louise Michel qui se rangea sans hésiter du côté des Kanaks contre les colonisateurs de son pays, d’Olga Bancik la combattante invisible de la bande à Manouchian décapitée par les nazis, des 230 militantes, résistantes, du convoi du 24 janvier 1943 qui entonnèrent la Marseillaise en franchissant le portail de Birkenau, … Nous, filles, petites filles du MLF et du FHAR ; filles d’Audre Lorde, poétesse, lesbienne, caribéenne, traquant le racisme, le sexisme et l’homophobie jusque dans les rangs des mouvements féministes et des mobilisations anti-racistes…

            Filles de Virginia Woolf, nous dénonçons avec elle la propagande nationaliste qui prend les femmes en otage et prétend les défendre alors qu’on bafoue leurs droits fondamentaux : « En tant que femme, je n’ai pas de pays, en tant que femme, je ne désire pas de pays, mon pays c’est le monde entier… ».

            Notre généalogie ne connaît pas de zones d’ombre : nous représentons cette tradition féministe internationaliste et anti fasciste qui s’est historiquement battue contre l’instrumentalisation colonialiste et nationaliste des droits des femmes et qui a toujours revendiqué l’égalité de toutEs et tous, quels que soient nos conditions, nos papiers d’identité, nos sexualités, nos religions, … Nous déclarons que nous ferons tout pour débarrasser le pays du Président sortant et appelons toutes et tous à en faire autant pour barrer la route au fascisme qui se répand en France et en Europe.

            Il est temps que nous nous rassemblions pour combattre ces politiques qui détruisent systématiquement notre communauté politique, nos droits, nos libertés démocratiques, le lien social et la solidarité et qui osent le faire en notre nom. Il est temps qu’un autre féminisme prenne la parole : nous, féministes, refusons avec la plus vive détermination que les « droits des femmes » et des « homosexuelLEs » ou « l’égalité des sexes » servent des idéologies et des pratiques néo coloniales et liberticides.

            Nous refusons de nous rendre complices de tels dispositifs qui créent les conditions de la toute puissance du capitalisme néolibéral, de la promotion d’une morale paternaliste de la « tolérance », de la réduction du politique au maintien de l’ordre policier et douanier, du fichage, de la surveillance et de la criminalisation des « étrangerEs », des populations paupérisées comme des syndicalistes et du mouvement social. Nous nous révoltons contre cette société qui laisse crever ses propres citoyenNEs de froid et de faim dans la rue tout en prétendant ne pas pouvoir accueillir « toute la misère du monde » ; nous condamnons la ruine des services publics, notamment en matière de santé, d’éducation, de recherche et de proximité qui sont la condition matérielle nécessaire de l’égalité réelle.

            Obscur objet du désir, l’adhésion de 6 millions d’électeurs et d’électrices françaisES à une culture fascisante fait l’objet d’un racolage actif. Le score du FN est comme un blanc seing pour nous maintenir dans la minorité, pour nous abreuver de représentations populistes, débiles, de raisonnements simplistes qui ne prônent que la haine ; la société civile n’est plus qu’une société de consommation clivée et apeurée. Cette surenchère doit cesser… Pour notre part, nous ne laisserons plus ce front nationaliste récupérer le féminisme pour en faire l’étendard des frontières de l’« Occident ». Nous ne laisserons pas un parti, quel que soit le sexe de son chef, nous diviser impunément.

            Nous luttons contre le grand renfermement dans une Europe forteresse qui transforme le combat historique pour nos droits et nos libertés sur nos corps et nos vies en une valeur de la « civilisation occidentale » et un critère d’intégration islamophobe… Qu’en est-il justement de « Nous » ? Qu’en est-il de « nos » droits ? Qu’en est-il de ces millions de femmes vivant ici sous le seuil de pauvreté ou assignées au travail domestique ? Qu’en est-il de l’égalité réelle des sexes et des sexualités ?… Quelle place occupe la lutte contre l’hétérosexisme dans notre société : une société qui maintient les discriminations salariales comme la permissivité des insultes ou l’impunité des violences ? Quels moyens sont alloués à une éducation sexuelle émancipatrice et à l’accès réel aux droits sexuels reproductifs et non reproductifs pour toutEs (maintien des centres d’IVG, valorisation et diffusion de la gynécologie médicale, contraception libre et gratuite, accès à la PMA sans discrimination) ?

            En tant que féministes, comment ne pas exiger l’abrogation des lois qui criminalisent les femmes en raison de leur religion, le développement de mode de garde collectif, la réforme des manuels scolaires et le développement de la place de l’histoire des femmes, des études postcoloniales et de la notion de « genre » dans toutes les disciplines, l’éradication des publicités et des jouets prônant l’hétérosexualité obligatoire, la reconnaissance pleine et entière des droits sociaux des prostituéEs ? …

            Quelles leçons prétendons-nous vouloir donner au monde et de quelle histoire voulons-nous être les héritierEs ? Nous appelons aujourd’hui à voter pour le candidat qui demeure en position de barrer la route au projet néoconservateur d’une Europe amnésique, pour faire rempart aux politiques avilissantes des droites extrêmes comme des dérives droitières des partis de gouvernement d’ici ou d’ailleurs. Cet appel ne donne nullement carte blanche à M. Hollande ni ne signifie une adhésion à son programme économique et social : nos votes sont une promesse qui charrie le tumulte des combats passés, une promesse vis-à-vis de cette mémoire des luttes, un engagement pour l’avenir.

            Si nous gagnons cette fois, nous n’oublions pas que les fascistes sont de retour en Europe ; une Europe déchirée et désolée par des décennies d’un néolibéralisme agressif. Fidèles à Virginia Woolf, et à son brulot féministe Trois guinées (expurgé de ses œuvres « complètes » récemment parues dans La Pléiade), nous affirmons que, désormais, quiconque tente de nous instrumentaliser en prétendant défendre le droit des femmes sous couvert de progrès, d’identité nationale ou de défense des frontières européennes – rencontrera sur son chemin une internationale féministe que nous appelons de nos vœux.

Pour signer cet appel : http://www.change.org/fr/p%C3%A9titions/internationale-f%C3%A9ministe-nous-f%C3%A9ministPoes

Pour lire certains de nos articles sur la question :

https://collectiffeministe.wordpress.com/2012/04/29/les-luttes-feministes-doivent-faire-barrage-au-racisme-et-a-la-droite-extreme/

https://collectiffeministe.wordpress.com/2012/04/30/de-la-necessite-darticuler-feminisme-et-anti-racisme/

De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme

Constat  historique de l’incapacité des féminismes à articuler leur lutte à celle de l’anti-racisme

(voir les articles de Christian Poiret et Elsa Dorlin)

 

Angela Davis, figure du Black Feminism

            Ce sont les militantes du courant Black Feminism, puis du féminisme chicano, qui ont fait émerger cette problématique en remettant en cause la domination blanche sur le mouvement des femmes. En effet, les années 60 aux Etats-Unis ont été le théâtre de mouvements de femmes chicanas et noires, qui ont dénoncé les tendances racistes dans le mouvement féministe et l’invisibilisation de revendications spécifiques des femmes non-blanches. Elles ont mis en avant des différences entre le vécu des femmes blanches et celles de couleur, en évoquant notamment la question de la famille ou de l’emploi. Elles ont ainsi montré que l’image de la femme véhiculée dans le féminisme était celle des femmes blanches, de classe moyenne et supérieure, et expliqué que  la thématique de la sororité de toutes les femmes dissimulait des rapports de domination entre femmes.

            La thématique de l’articulation du racisme et du féminisme a ensuite été théorisée par les féministes de «l’intersectionnalité », dont la figure de proue est Kimberlé Williams Crenshaw, qui a souligné que, faute de capacité à penser l’intersection du racisme et du sexisme, les mouvements féministes et antiracistes tendent à se placer dans une situation de concurrence. Les antiracistes, soucieux de ne pas alimenter de stéréotypes raciaux et reproduisant des rapports de genre traditionnels, éludent la question du sexisme. Les féministes, animées par la crainte de véhiculer des stéréotypes racistes et alimentant les schémas de domination des Blancs, éludent la question du racisme.

Une articulation des luttes pourtant indispensable

Face à ce déficit historique d’articulation du féminisme et de l’anti-racisme, des auteur-e-s et militant-e-s se sont penché-e-s sur la façon de penser conjointement ces deux combats.

Le concept d’intersectionnalité est ainsi d’abord né dans l’espace des mouvements sociaux et du droit (avec comme enjeu la définition d’un sujet politique libérateur et d’un sujet juridique protecteur et/ou réparateur) avant d’être réapproprié par les sciences sociales dans le but d’analyser l’imbrication des rapports sociaux, en particulier le triptyque classe/race/genre. Il s’agit de souligner qu’il n’est pas possible de dissocier race et genre, dans le sens où un individu se définit dans tous les cas par ces deux appartenances (ainsi que par celle de classe, même si ce n’est pas le sujet développé ici). On ne peut faire jouer l’anti-sexisme au détriment de l’anti-racisme ; on ne peut pas opposer les victimes du racisme à celles victimes du sexisme (voir le texte de Christine Delphy). Les deux combats n’en font qu’un dès lors que les individus se meuvent dans l’espace social en fonction de ces deux axes et que de nombreuses femmes sont exposées à  un « péril multiple »[1] .

            L’articulation des luttes est d’autant plus impérative qu’aujourd’hui certains discours féministes alimentent des politiques racistes qui développent l’idée selon laquelle notre « démocratie sexuelle » (notion développée par Eric Fassin) s’oppose à l’oppression des femmes des autres cultures et donc doit s’en protéger. Ce discours utilise la logique classique qui consiste à dénoncer les « Autres » dans le but d’éviter l’auto-critique, et insinue donc que la domination masculine ne concerne que certaines cultures, tandis que « la nôtre » en serait exemptée. La récupération d’un argumentaire sur le droit des femmes fait donc le lit d’une rhétorique stigmatisante et excluante  (voir les textes de E. Fassin et C. Delphy).

 Difficultés à articuler féminisme et anti-racisme

Les tentatives de concevoir l’articulation des oppressions ne sont pas aisées. Les problèmes majeurs rencontrés sont :

–        Sur la question des identités : le risque d’essentialisation des groupes.

Les réflexions du Black Feminism nous ont appris à ne pas réifier l’identité « femme », qui dissimule des différences et des rapports de domination internes au groupe des femmes. Il faut donc faire attention à ne pas recréer des identités collectives figées, comme par exemple « les femmes noires », qui enferment ces femmes dans un certain nombre de caractéristiques, qui ne sont pas nécessairement vécues par toutes, et qui ne sont pas stables dans le temps.

–        Sur la question du partage des revendications :

Porter des revendications diverses n’est pas aisé car certaines d’entre elles ne sont pas compatibles entre les différents groupes qui les défendent. Il faut prendre garde à ne pas atomiser les mouvements sociaux en multipliant les sous-groupes car la convergence des revendications est indispensable dans la lutte contre l’oppression que subissent toutes les minorités. Le fait de porter différents combats implique d’arriver à se fixer certains critères normatifs dans l’élaboration des revendications, sans pour autant invisibiliser lesdits sous-groupes et leurs revendications plus spécifiques.

Dépasser ces difficultés : sociologiser et politiser les questions dites « culturelles »

(voir les articles d’ E. Dorlin et E. Fassin)

Pour dépasser ces difficultés, il semble qu’il faille s’attacher à montrer comment les rapports  sociaux construisent ces différences entre groupes. Plutôt que de s’en tenir à une approche uniquement catégorielle, essentialisant des identités et les réduisant parfois à un statut de victime, il faut montrer comment les groupes se constituent en fonction des rapports de pouvoir, des contextes politiques, des enjeux sociaux. Plutôt que de réduire les « femmes voilées » à un groupe identitaire religieux, qui ferait du port du voile un symbole d’oppression des femmes, on peut tenter d’envisager la diversité des « femmes voilées » et analyser notamment le port du voile comme un signe politique qui résulte d’un contexte social particulier (échec au grand jour de la rhétorique de l’universalisme républicain qui permettrait une intégration de toutes et tous en faisant abstraction des appartenances spécifiques, islamophobie ambiante, stigmatisation des femmes voilées). Christine Bard affirme notamment que « le vêtement libère celui ou celle qui se pense libéré-e par lui » : cette perspective permet d’échapper au piège essentialiste, de prendre en compte les grandes lignes de clivages sociaux sans pour autant nier les variations au sein des différents groupes analysés et s’approprier la parole des dominé-e-s.

Il s’agit aussi de trouver des points de rencontre entre les différentes luttes et de prendre garde à ne jamais parler à la place des autres ou au nom d’une objectivité fantasmée, mais en affirmant au contraire le lieu depuis lequel on parle. Affirmer par exemple une parole en tant que femme blanche, qui ne subit donc pas le racisme mais se positionne comme alliée dans la lutte anti-raciste.

par Sophie et Laura


[1]              KING Deborah, « Multiple Jeopardy, Multiple Consciousness: The Context of Black Feminist Ideology », Signs. Journal of Women Culture and Society, 1, 1988.

Bibliographie :

Christine Delphy : « Antisexisme ou antiracisme, un faux dilemme » in Classer, dominer, Qui sont les « autres »?, La fabrique éditions, 2008.

Éric Fassin «  Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations », in De la question sociale à la question raciale ? , La Découverte, 2006, p. 230-248.
URL : www.cairn.info/de-la-question-sociale-a-la-question-raciale–9782707158512-page-230.htm.

Christian Poiret, « Articuler les rapports de sexe, de classe et interethniques« ,  http://remi.revues.org/2359

Elsa Dorlin « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 83-105.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-83.htm.

 

« Arrêtez cela, vous me rendez malade » [1]

La dépathologisation au coeur de l’agenda militant LGBTQQI aujourd’hui

 

La quinzième édition de l’Existrans, « la marche des trans, des intersexes et de ceux qui les soutiennent », qui a eu lieu le premier octobre 2011 à Paris, avait pour mot d’ordre cette année la lutte contre la « Transphobie d’Etat », qui s’exprime à travers la pathologisation, la stérilisation, la précarisation et l’expulsion des trans.

Comme en 2010, le collectif Existrans s’aligne et soutient la campagne internationale Stop Trans Pathologization 2012, « campagne pour la dépathologisation des identités trans », qui a été lancée en vue de la révision du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders de L’American Psychiatric Association), initialement prévue en 2012 mais qui aboutira finalement en 2013, et de la CIM 10 (Classification Internationale des Maladies de l’Organisation Mondiale de la Santé), à paraître en 2015.

Dans le prolongement d’un militantisme trans qui porte la revendication de la dépsychiatrisation depuis les années 1990 aux Etat-Unis et depuis le début des années 2000 en France, un Réseau International pour la Dépathologisation des Identités Trans a en effet vu le jour en 2010, organisant de nombreuses rencontres et manifestations ayant pour slogans « Pour la diversité de nos corps et de nos identités ! », « L’identité de genre nous appartient, notre liberté de choix ne se négocie pas ».

Après de longues années d’activisme minoritaire, il semblerait donc que la dépathologisation des trans occupe aujourd’hui une place centrale dans le militantisme LGBTQQIH…

            Mais pour quels buts et comment? S’adresse t-on à l’Etat afin de permettre des avancées institutionnelles ou au contraire dénonce t-on cette transphobie d’Etat?

Avant de comprendre le sens du militantisme trans pour la dépathologisation, il convient de saisir ce que recouvre cette réalité…

 

La psychiatrisation, c’est quoi?

« Les flikiatres » (Expression du Front d’Action Homosexuel Révolutionnaire dénonçant le discours de pathologisation de l’homosexualité par les psychiatres dans les années 70). Des micro-pouvoirs au pouvoir d’Etat.

 

Une identité stigmatisante : le pouvoir des psys

La pathologisationsation des trans réside tout d’abord dans la nososgraphie psychiatrique qui considère les personnes trans comme des malades mentaux. En effet, à l’image de  l’homosexualité considérée jusque dans les années 1970 comme un « trouble psycho-sexuel », la transidentité est aujourd’hui vue comme un « trouble de l’identité de genre ». Cette classification psychiatrique est liée aux interprétations psychanalytiques du « phénomène psy » qui font du transsexualisme une forme de perversion ou de psychose. Pour de nombreux psychanalystes, le recours aux opérations chirurgicales demandées par les trans est un remède illusoire, les trans devraient renoncer au changement de sexe et accepter leur genre originel grâce à une bonne thérapie.

Le poisson se mord la queue : juger une personne psychologiquement malade, c’est insinuer qu’elle n’est pas « normale », voire « dangereuse », cela véhicule des représentations sociales discriminantes. Les personnes concernées souffrent alors de l’intériorisation de ce « stigmate », et de l’exclusion qu’il implique.

            En bref, dis moi que je suis fou, et je le deviendrai!

 

Des traitements de normalisation binaire : le pouvoir des psys et des médecins

La pathologisation des trans, c’est aussi très concrètement, en France, l’obligation pour une personne trans de suivre deux ans d’analyse psychiatrique avant d’avoir accès au traitement hormonal et aux opérations chirurgicales. C’est être soumis au jugement du psy qui décide si oui ou non vous êtes trans et si vous pouvez donc continuer la suite du parcours de transition corporelle. La sacralisation de la parole des psys au détriment de celle des trans…

Cette sentence du psy, ce « sésame, ouvre toi », outre qu’elle est délivrée après un temps jugé bien trop long (deux ans!), se fait également en fonction de critère hyper-normés. Les trans sont souvent amenés à mentir sur leur vécu afin d’obtenir le fameux aval du psy! En effet, l’institution psy attend du patient trans qu’il souffre beaucoup, qu’il s’identifie totalement à l’autre genre, et ce, depuis l’enfance, qu’il soit hétérosexuel une fois la transition effectuée… Le diagnostic psy est  très arbitraire en ce sens qu’il prend en compte l’âge, le corps ainsi que l’état de pauvreté ou le statut de l’emploi du patient. Un penchant homosexuel? Un visage un peu trop masculin alors que vous voulez devenir une femme? Un job dans l’industrie du sexe? C’est mort!

C’est en ce sens qu’il m’apparaît que le pouvoir des psys est intimement liée à celui de l’institution médicale. Car à cette vision normative des genres sous-entendue par les attentes des psys, répondent des protocoles médicaux extrêmement coercitifs : stérilisation obligatoire et adaptation totale du corps avec une identité de genre soit féminine soit masculine pour les trans. Tu veux des enfants? Tu désires un pénis ET des seins? C’est mort!

La dépendance vis-à-vis du remboursement des soins : Etat et médecine, les deux faces  du pouvoir

Si psychiatrie et médecine vont de pair, il apparaît que médecine et Etat marchent également main dans la main. L’expression de « maltraitance institutionnelle » revient fréquemment dans le discours des trans… Mépris et paternalisme de la part des « experts », sentiment d’être pris dans un dédale kafkaïen qui broie toute tentative d’autonomie…Quand on dénonce la psychiatrisation dont sont victimes les trans, nous critiquons en dernière instance un système institutionnel qui oblige les trans à suivre ce parcours normatif, psychiatrique et médical, afin d’obtenir le remboursements des frais, très couteux, des traitements nécessaires.

Et bien que depuis 2010 la prise en charge par la Sécurité Sociale de ces soins ne  considère plus la transidentité comme « maladie mentale » mais comme maladie « hors liste », et donc non stigmatisante, il va de soi que cette avancée ne signifie pas la fin de la pathologisation des trans, étant donné que l’obligation de suivi psychiatrique demeure. Or, les activistes trans pensent qu’il serait possible d’obtenir le remboursement des frais d’opérations sans être obligé d’avoir recours au diagnostic psychiatrique. Ils défendent une acceptation de la santé qui se fait au nom du bien être et non des écarts à la norme, et s’appuient à ce propos sur cette définition de la santé de l’OMS : un «état de complet bien-être physique, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité».

Transphobie d’Etat

Nous parlons de transphobie d’Etat car ces processus institutionnels véhiculent une véritable discrimination envers les personnes trans. Outre que la psychiatrisation signifie que les trans se voient privés de leurs droits à l’auto-détermination (décider seul de leur identité, quelle qu’elle soit) et à la libre disposition de leur corps, elle participe d’une véritable inégalité sociale pour les trans. En particulier parce que le protocole de transition est long, et parce qu’il impose une « expérience en vie réelle » [2], les trans vivent un certain temps avec des papiers d’identité qui ne correspondent pas à leur identité de genre, ils se voient souvent refuser un emploi, un logement ou ne peuvent pas faire valoir leurs droits dans les services publics. Et comme la HALDE ne reconnaît toujours pas la transphobie comme une discrimination…

Et la transphobie d’Etat c’est aussi bien sûr le fait que l’État refuse de considérer les personnes trans comme des réfugiéEs même s’ils-elles fuient des pays hostiles à leur identité.

 

Significations politiques de la dépsychiatrisation des trans, des pistes d’action et de réflexion pour l’activisme féministe

 Le militantisme trans pour la dépsychiatrisation ouvre deux perspectives majeures de réflexion selon moi.

La première est qu’il illustre le renoncement à une stratégie réformiste, tant dans les moyens militants employés que dans les revendications formulées. Constatant que la parole des trans n’est jamais entendue, des activistes trans ont radicalisé le mouvement en choisissant de s’imposer dans le débat et non plus en quémandant de vaines négociations. Ils ont alors opté alors pour des actions coups de poings, notamment le « zap », forme d’action rapide et spectaculaire dans lequel le corps sert d’outil de protestation. Ils interviennent par exemple dans des congrès de psys afin de confisquer la parole à ces experts et se réapproprier un espace d’énonciation de soi. Bien que la stratégie de dialogue avec l’Etat ne soit pas totalement abandonnée, il apparaît clairement que le militantisme trans ne vise plus seulement le changement juridique et l’obtention de droits, mais tente aussi de dévoiler les mécanismes de pouvoir, notamment liées à l’expertise scientifique, et de transformer les représentations sociales normatives.

Dans les année 70, les féministes ont principalement dénoncé l’Etat patriarcal, mettant à jour de quelle manière la domination masculine était véhiculée, encouragée, tolérée par les institutions étatiques. Dans les années 80, le féminisme commence à s’institutionnaliser et on se demande alors si un féminisme d’Etat pourrait exister… La question est cruciale, car sans être nécessairement intégré-e-s dans des structures institutionnelles,  nous devons nous demander en tant que militant-e-s dans quelle mesure notre combat se tourne vers l’Etat, en revendiquant plus de droits et de meilleures lois, et/ou critique l’Etat, comme système politique global et comme déclinaison aujourd’hui concrète à travers le gouvernement en place.

Il faut à être attentif je pense à dénoncer les fondements  anti-féministes du gouvernement actuel, parce qu’en menant une politique de casse sociale (moins d’argent pour les crèches et les structures d’hébergement d’urgence, fermeture des centres IVG, allongement de l’âge de départ à la retraite etc.), et de stigmatisation et d’expulsion des populations immigrées, il dessert profondément nos revendications féministes. Et ce, d’autant plus que le discours féministe a le vent en poupe aujourd’hui, et qu’il sert de façade pour alimenter des stratégies particulièrement racistes et nationalistes, en expliquant que le sexisme ne concerne que les Autres… Un peu comme quand Marine Le Pen souligne qu’il ne fait pas bon vivre dans « certains quartiers » pour les homosexuels… Récemment, l’exemple du projet de loi sur les violences faites aux femmes, voté en 2010, illustre bien cette incapacité qu’ont eu les mouvements féministes à se faire entendre. Malgré leur participation à l’élaboration de la loi, ce sont des propositions répressives, non préventives et dénuées de moyens financiers qui ont été entérinées à la grande déception d’une majorité des collectifs féministes.

Le deuxième chemin ouvert par l’activisme trans est celui d’un combat anti-identitaire. Ce qui est en jeu en effet à travers les revendications de dépathologisation, c’est tout d’abord la dissociation entre sexe, identité de genre et sexualité, que les autorités scientifiques placent encore aujourd’hui dans un continuum logique. C’est ensuite la contestation de l’idée selon laquelle le genre et la sexualité seraient des identités innées et immuables, trouvant leur fondement dans la biologie et la psychologie de chacun. Au contraire, il s’agit de montrer que ces identités sont contingentes et contextuelles, qu’elles témoignent de pratiques sociales et politiques.  La dépsychiatrisation est ainsi  une lutte pour la déconstruction des catégories de genre et de sexualité, un appel à la mise en question radicale des notions d’homme et de femme, un cri pour la possibilité d’être« différent » vis-à-vis de la norme, et par exemple de se déclarer d’un troisième sexe, transgenre, des deux genres, d’aucun genre ou intersexués.

Si les féministes dites « matérialistes » comme Christine Delphy ont expliqué dès les années 70 que la division de l’espèce humaine en deux sexes relève davantage d’une situation d’oppression que d’une vérité biologique, il apparaît que les revendications de dépsychiatrisation fournissent un matériau concret pour un féminisme qui tend à la déconstruction d’un système de sexe et de genre binairement normatif…

En conclusion, un appel à s’inspirer pleinement des revendications des trans et à les intégrer dans nos engagements féministes !

Sophie

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[1] Ronald Gold fondateur du groupe national National Gay and Lesbian Task Force, un des groupes militants les plus actifs concernant la déspychiatrisation de l’homosexualité, a publié un manifeste dont le titre était « Arrêtez cela, vous me rendez malade« .

[2] Le test en vie réelle consiste à vivre quelques mois dans l’identité de genre choisie mais sans recours à l’hormonothérapie, aux opérations chirurgicales et au changement d’état civil. Les trans s’en plaignent car cela peut être vécue comme une expérience humiliante et qui retarde davantage l’accès aux soins.

« Et alors, tu l’as niquée ou pas ? » Symptôme d’une langue sexiste.

Je baignais encore dans l’excitation de la soirée juste achevé quand un groupe de 5 jeunes hommes sont montés dans ma rame de métro, me sortant de ma torpeur béate. J’ai, comme toujours, été subitement fasciné, non pas seulement par la bouffée de testostérone qui emplit d’un coup l’atmosphère, mais aussi et surtout par cette sociabilité masculine aux codes si particuliers et aux conversations si distrayantes. Quelques plans pour la soirée, la journée de travail qui les attend demain, quelques coups de poing quand l’un d’entre eux dit que la sœur de l’autre est « bonne », quelques tentatives en représailles de chopper l’entrejambe de l’attaquant, tout cela, j’avais déjà remarqué. Un groupe de gars sympas qui s’apprêtent à passer une soirée entre potes en boîte. Typique, en somme. Là où mon attention a doublé, c’est quand ils ont commencé à parler de Cécile.

« Et alors, tu l’as niquée ou pas ? » – « Non, Cécile elle n’écarte pas facilement. » – « Ouais j’avais essayé moi aussi et ça n’avait pas marché. » – « Attends, j’vais m’en occuper moi ». Voilà à peu près ce dont je me souviens de leur conversation. Rien d’anormal à signaler par rapport à ce que l’on entend d’ordinaire dans un groupe de mecs. Pourtant, quand ils sont sortis, cette phrase résonnait dans ma tête, « alors, tu l’as niquée ou pas ? ». Perturbante, cette phrase, sans trop comprendre pourquoi. Il demande simplement à son pote s’il avait couché avec cette fille. L’idée n’est pas choquante en soi, les jeunes ont une vie sexuelle, c’est normal. Pourtant…En reformulant une deuxième fois, je me suis dit que s’il avait dit « alors, vous avez niqué ou pas ? » je n’aurais pas réagi. La voilà la réponse. Ce qui m’a gêné dans cette phrase, c’est la position dans laquelle est placé le mâle à qui elle s’adresse et la position à laquelle est reléguée d’office cette Cécile.

« Et alors, tu l’as niquée ou pas ? » traduit simplement le résultat légitime qui aurait dû se produire. Cette question fonctionne sur une rhétorique de l’évidence. Elle questionne sur ce qui aurait dû logiquement se passer et, au fond, elle met à l’épreuve la masculinité de celui à qui elle est adressée. C’est-à-dire que, dans l’ordre des choses, ce jeune homme aurait dû pouvoir coucher avec cette jeune fille. Cette question peut au fond être reformulée par : « et alors, tu as eu ton dû ou pas ? ». C’est le premier point qui en ressort, cette injonction masculine qui veut que pour être un bon mâle on « nique » Cécile. Ce qui, et c’était clair dans le groupe, installe par ailleurs une compétition entre ces garçons. On teste sa masculinité à l’aune de celui qui aura Cécile.

Ma vraie question était de savoir pourquoi il n’a pas dit « alors, vous avez niqué » ou bien « alors, elle t’a niqué ». La réponse est simple une fois encore : le mâle ne peut qu’inévitablement être assigné au rôle actif. Cet usage du « tu » au lieu du « vous » est très symptomatique. En tant que personne du singulier, elle exclut le deux, « tu » ne se réfère qu’à une personne, le mâle, et en tant que sujet du verbe. Il est le principe actif. Il prend ce qu’il a à retirer de cette jeune-fille, laquelle est quasiment effacée dans l’économie de la phrase. Elle est l’objet du verbe quand le mâle en est le sujet. Elle est principe passif. Le « vous » aurait simplement placé les deux entités présentes dans l’énoncé sur le même plan, comme dans une relation d’échange. Mettre un « tu » face à un « elle apostrophe » c’est considérer que ce « tu » a quelque chose à prendre de ce « elle ». On pourrait aller jusqu’à dire que ce « tu » en tant que sujet est subjectivant. Je passe, parce que non maitrisées, ces considérations beauvoiriennes et existentialistes autour de la subjectivation de soi par le langage. Un sujet qui ne dit pas « je » ou à qui on ne dit pas « tu », dans quelle mesure est-ce un sujet, ici sexuel ? Ou plutôt, dans quelle mesure se conçoit-il comme tel ? La femme n’est que par rapport à l’homme, en linguistique comme en matière de sexualité.

La question qui a suivi était de savoir ce qu’aurait dit un groupe de filles à leur place. En me basant seulement sur ce que j’imagine mes amies dire, je doute qu’elles disent « alors, il t’a niquée ou pas ? » , je ne suis pas sûr non plus d’un « tu l’as niqué ou pas ? ». Ce que, a priori, j’entendrais dire serait plus un « alors vous avez niqué ou pas ? ». Là où je veux en venir, c’est sur l’usage inconscient et normalisé que l’on fait du langage. Un usage qui ne place pas la femme en tant que principe actif. Au-delà de l’idée traditionnelle du langage sexiste, le « bonne » et autres, c’est la linguistique qui se teinte de sexisme. La meuf ne rentre dans le principe actif qu’accompagnée d’un gars, dans un « vous » qui les rassemble. Rien de révolutionnaire ici, mais c’est simplement que cette phrase, totalement anodine, rappelle qu’effectivement nos subjectivités sont façonnées par le langage autant que celles-ci le façonnent. Cette phrase m’a renvoyé à la symbolique du langage, qui montre, insidieusement, que l’asymétrie entre les genres demeure. Il y un « tu » pour lui mais pas pour elle parce que dans la sexualité, elle n’est pas active. Pour le dire en des termes plus percutants, le langage reflète la pénétration et la pénétration reflète le langage. Concevoir la sexualité par l’acte de pénétration, c’est inévitablement placer le mâle comme actif (il est le seul à pouvoir pénétrer), et donc lui attribuer un « tu ». Je finirai par cette même question qui me taraude toujours et à laquelle je n’ai fait que lancer des pistes de réponse possibles : mais pourquoi n’a-t-il pas dit « et alors, vous avez niqué ou pas ? » ?

Mickaël

Violences de couple : du coup de cœur aux coups de poing

Fortement déterminées par la socialisation de genre dans les sociétés hétérosexistes occidentales, les violences de couple sont, dans la grande majorité des cas (98% des cas déclarés, selon Marie-France Hirigoyen[1]) exercées par un homme sur une femme dans un couple hétéro. Ce n’est pour autant pas la seule configuration possible. Ce type de violence se présente également dans des couples gays et lesbiens, ou peut être le fait d’une femme sur son compagnon.

Les médias abordent généralement cette problématique sous l’angle sensationnaliste de la       « femme battue » ou du « crime passionnel », traitant la violence physique comme un phénomène isolé, contribuant ainsi à renforcer les préjugés pathologisants et la stigmatisation, tant des auteur-e-s que des victimes. Or, la violence physique s’inscrit en réalité sur un continuum de violences répétées instaurant un processus de domination et d’emprise dont elle ne constitue que l’aboutissement.

Les études statistiques portant sur les violences conjugales se multiplient depuis quelques années, produisant des données parfois contradictoires. Il faut souligner que la grande majorité d’entre elles ne prennent en compte que la dimension physique des violences de couple. Dans un souci de clarté, nous ne présenterons pas ici une liste exhaustive de ces études. Toutefois une synthèse de plusieurs d’entre elles est accessible sur le site de SOS Femmes Accueil. Selon une étude menée par l’Organisation Mondiale de la Santé de 2000 à 2003 dans dix pays, la prévalence de la violence conjugale varie entre 15 et 70% des femmes interrogées. 1 femme sur 5 interrogées dans le cadre d’une enquête de l’Eurobaromètre de 1999 a été victime de la violence de son compagnon au moins une fois dans sa vie. L’enquête ENVEFF menée en France en 1999 établit quant à elle qu’1 femme sur 10 serait victime de violences conjugales, sans que l’on puisse déterminer la primauté d’une catégorie sociale sur les autres. En revanche, le rapport Henrion de 2001 mettait en exergue une force proportion de cadres, de professionnels de la santé et de membres des forces de l’ordre parmi les auteurs de violences conjugales. L’Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple, menée en 2010 par la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur, dénombre pour l’année considérée 174 homicides conjugaux, dont 83,91% des victimes étaient des femmes. Il ressort de cette étude qu’en moyenne une femme est assassinée tous les 2,5 jours par son compagnon ou ex-compagnon, tandis qu’un homme décède tous les 13 jours des mêmes causes.

I) Les facteurs structurels

La socialisation de genre, différenciée et différenciante en fonction du sexe biologique, s’inscrit dans les corps et les représentations, conduisant à la production de normes, valeurs et pratiques féminines et masculines que tout semble opposer. Ainsi, les jeunes garçons sont encouragés à la pratique d’activités qui les préparent à occuper une position de dominant, leur affectivité est réprimée et leur agressivité, aussi bien physique que sexuelle, est naturalisée. Les femmes sont quant à elles éduquées dans la valorisation de l’empathie, du « care », de la conciliation et de l’abnégation, qualités requises pour être à la fois une bonne épouse et une bonne mère. Les comportements passifs et résignés sont naturalisés, y compris dans les rapports sexuels, en parfaite symétrie avec la virilité masculine.

Par des mises en garde répétées, la société instille la peur des hommes chez les filles, tout en leur ressassant un idéal de bonheur conjugal qui les incite à attendre le prince charmant. Ainsi, cette recherche de protection extérieure tend à créer une dépendance affective des femmes envers leur conjoint, les prédisposant au sacrifice dans le but de « sauver le couple », institution sans laquelle elles seraient à la fois vulnérables et incomplètes. Par ailleurs, la responsabilité de la réussite du couple et plus généralement de l’harmonie du foyer incombe encore principalement aux femmes, ce qui peut favoriser le sentiment de culpabilité et d’échec personnel en cas de conflit avec le conjoint.

L’habitus de genre décrit succinctement ci-dessus trouve le fondement de sa production et de sa reproduction dans sa naturalisation. Cette division sexuée du monde social agit comme un cadre des interactions interpersonnelles qui peut, selon les spécificités des trajectoires individuelles, expliquer l’occurrence de la violence dans le couple hétéronormé.

II) La spécificité des trajectoires personnelles

De nombreuses enquêtes, dont l’enquête ENVEFF (selon laquelle la propension de femmes ayant souffert de violences conjugales au cours des douze derniers mois était quatre fois plus élevée chez celles ayant subi des sévices dans leur enfance) établissent un lien entre la violence de couple et les traumatismes de l’enfance. Avoir grandi dans un contexte de violences conjugales ou avoir souffert de violences parentales augmente la probabilité de devenir un conjoint violent pour les garçons et d’être victime de violences de couple pour les filles.

En effet, la reproduction inconsciente de schémas familiaux violents, la faible estime de soi et l’amalgame entre amour et maltraitance qui en découlent souvent sont des facteurs qui constituent un terreau favorable à l’émergence de la violence de couple.

 III) Le continuum de la violence

La violence de couple s’inscrit dans un continuum alliant les facteurs structurels aux fragilités personnelles, ainsi que des interactions fondées sur une forme de domination au sein du couple. La violence physique est toujours l’aboutissement d’un processus d’asymétrie relationnelle, d’emprise de l’un des conjoints sur l’autre. La violence peut prendre différentes formes, diffuses et généralement pas identifiées comme telles, qui s’accumulent dans une logique crescendo. Ces éléments pris séparément ne constituent donc en rien des indices de violences conjugales, c’est la combinaison de plusieurs de ces manifestations qui caractérisent une situation d’emprise. Il faut en outre préciser que l’emprise ne débouche pas nécessairement sur la violence physique et peut se maintenir au niveau de la violence psychologique indéfiniment, ce qui ne la rend pas moins destructrice pour autant.

Violence symbolique et psychologique 

Cette forme de violence est difficile à décerner car elle s’instaure dans tous les espaces de l’interaction quotidienne et paraît donc « normale ». On peut citer notamment :

– la répartition complètement asymétrique des tâches domestiques, avec des activités peu valorisantes attribuées automatiquement à la femme telle que la vaisselle, le ménage, etc.

– les propos et les blagues sexistes continus, qui contribuent à miner l’estime de soi tout en naturalisant l’inégal rapport de pouvoir

– les critiques répétées et le dénigrement (du travail effectué, des centres d’intérêts, des opinions…)

– les injonctions contradictoires, surtout sur le physique, telles que la femme doit être « belle », « ne pas se laisser aller » mais devient une « salope » qui ne mérite pas le respect si elle répond à cette injonction

– l’indifférence aux ressentis et aux demandes affectives, le manque d’attention et de considération dans les interactions et discussions

– les humiliations publiques

– les insultes et les cris, qui contribuent à constituer un environnement violent

– les intimidations, les menaces et les violences périphériques (taper contre le mur, jeter des objets…)

– l’isolement et l’enfermement de la femme dans son couple. Désocialisée de ses réseaux d’ami-e-s ou de sa famille elle n’a plus personne vers qui se tourner, le conjoint devient d’autant plus central dans sa vie et la sortie du couple d’autant plus difficile. 

Violence économique :

– les pressions pour faire renoncer aux études ou au travail, mettant ainsi la femme en situation de totale dépendance et la rendant incapable de se créer une alternative

– l’infantilisation de la femme, qui consiste à nier sa capacité d’autonomie, notamment parce que son salaire serait trop insignifiant, qu’elle ne serait pas capable de tenir les comptes ou de remplir une déclaration d’impôts, un dossier d’allocations etc.

– la mise en place d’un compte commun et d’un contrôle des dépenses

Il s’agit donc d’une mise sous tutelle progressive de la conjointe, qui instaure une véritable dépendance économique renforçant la dépendance affective.

Violence sexuelle :

– l’indifférence aux désirs de la partenaire

– l’imposition de certaines pratiques sexuelles parfois vécues comme dégradantes

– le rapport sexuel forcé, autrement dit le viol conjugal

Ces violences ne sont que très rarement identifiées comme telles du fait de la socialisation de genre qui tend à établir la sexualité masculine comme un droit, voire un dû, tandis qu’il s’agirait d’un devoir pour la femme.

 

Violence physique

Chaque cas est différent, mais la violence physique est toujours l’aboutissement d’interactions asymétriques continues qui ne sont pas perçues comme violentes par les protagonistes et établissent un processus d’emprise de l’un des conjoints sur l’autre. Ce qui sépare les violences décrites précédemment de la violence physique n’est donc pas une différence de nature mais de degré, dans la mesure où il s’agit d’un processus continu, cumulatif et crescendo. L’emprise peut être résumée par les éléments suivants : destruction de l’auto-estime, menant à l’insécurité affective, possessivité du conjoint sur sa partenaire menant à son isolement et à son enfermement dans le couple, et enfin peur du conjoint violent, le tout débouchant sur la crainte de s’aventurer en dehors de ce couple qui apparaît alors comme la seule possibilité (économique, sociale et affective).

 

IV) La spirale de la violence : cercle vicieux et facteurs d’intensification

Dès lors, s’instaure un cercle vicieux caractérisé par les étapes suivantes :

–       la montée des tensions

–       l’explosion de la violence

–       la réconciliation associée à une culpabilité du conjoint sous emprise

Ainsi, la violence s’instaure de façon d’autant plus pernicieuse qu’elle n’est pas permanente et qu’elle est suivie d’une réconciliation vécue comme une preuve de la force du lien qui unit les conjoints.

Certains évènements de la vie du couple sont propices à l’intensification de la violence :

– Emménagement du couple ensemble

– Grossesse/ Naissance (en particulier du premier enfant) : parfois continuité entre les violences conjugales et les violences parentales

– Rupture : harcèlement moral voire meurtre de l’ex-conjoint dans une logique de destruction de son altérité (selon l’étude menée par la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur en 2007, la séparation est le mobile principal du passage à l’acte dans 35% des cas d’homicides conjugaux)

La violence conjugale se caractérise donc par une évolution en spirale, dans laquelle certains facteurs peuvent provoquer un phénomène d’intensification tout en maintenant la permanence du cycle tensions – conflit – réconciliation. Il faut toutefois signaler que, passé un certain niveau d’emprise, l’étape de la réconciliation peut s’effacer au profit d’une indifférence méprisante voire d’une culpabilisation ouverte.

V) La violence dans les couples gays et lesbiens

Bien qu’invisibilisée, la violence dans les couples gays et lesbiens n’en est pas moins une réalité. De même, la violence dans un couple hétérosexuel peut être exercée par la femme sur son conjoint. Dans tous les cas, le processus est le même : il s’agit d’une relation profondément asymétrique dans laquelle l’un des conjoints exerce sur l’autre une emprise qui croît avec l’intensité des violences.

Il faut tout d’abord signaler la tendance à la reproduction des schémas relationnels hétéronormés dans les couples gays et lesbiens : le mythe de la division des rôles en actif et passif a en effet la peau dure et peut contribuer à instituer l’asymétrie des rapports au fondement de la relation. En outre, le contexte de discrimination sociale et juridique auquel se heurtent les homosexuels vient s’ajouter à toutes les difficultés qui s’imposent aux victimes. En effet, le soutien de l’entourage peut leur faire plus facilement défaut (ruptures familiales, préjugés homophobes dans les groupes de pairs voire chez les ami-e-s…) et les préjugés sexistes et homophobes (tendance à penser les femmes comme essentiellement non-violentes, absence de prise au sérieux de l’amour gay et lesbien…) ainsi que la méconnaissance des mécanismes d’emprise (tendance à penser la victime comme consentante lorsque celle-ci n’est pas en situation d’infériorité de force physique, conception d’autant plus stigmatisante lorsqu’il s’agit d’un homme du fait de la naturalisation de la virilité) peuvent renforcer la culpabilité et l’isolement de la victime. Pour les gays et lesbiennes victimes de violence de couple, porter plainte et obtenir une sentence d’éloignement relève donc du parcours du combattant.

 

VI) Pourquoi les victimes de violences conjugales ne partent-elles pas ?

La socialisation de genre associée à des fragilités personnelles peut constituer un terreau favorable à l’émergence des violences de couple, qui s’inscrivent dans une logique de continuité et d’accumulation de violences plus ou moins diffuses et généralement pas identifiées comme telles. En effet, l’agressivité masculine comme la passivité et la résignation féminine tendent à être naturalisées, tandis que la jalousie voire l’ingérence sont souvent interprétées comme des manifestations d’amour.

D’autre part, l’insécurité affective et la peur d’être seul-e sont renforcées par la destruction de l’estime de soi et du tissu social de la personne sous emprise, ce qui génère une dépendance affective au conjoint violent qui peut aller jusqu’à une situation analogue au syndrome de Stockholm. Par ailleurs, le cercle vicieux de la violence qui s’établit dans la relation peut aller jusqu’à créer une dépendance neurobiologique du même ordre que les addictions provoquées par les substances psychotropes : en effet, le moment de la réconciliation est associé à la sécrétion d’hormones telles que l’endorphine ou la sérotonine, générant une sensation de bien-être. Les tensions et la violence seront dès lors d’autant mieux tolérées qu’un mécanisme de conditionnement inconscient les associera à un état de bien-être subséquent.

D’autres mécanismes tels que la dissociation mentale et l’inversion de la culpabilité peuvent contribuer à miner la capacité de résistance de la victime et déterminer la reproduction de la violence. En effet, la socialisation féminine prédispose à la logique d’abnégation, de conciliation et de résignation dans le couple, ce qui constitue un terreau favorable au sentiment de culpabilité de la femme après les épisodes violents. En outre, le conjoint violent aura souvent tendance à se victimiser (et ce, de façon souvent inconsciente) à la suite de ses dérapages, en mettant en avant ses fragilités affectives, la force de ses sentiments amoureux et sa peur de l’abandon, arguments auxquels la femme aura donc tendance à être d’autant plus réceptive qu’elle se sentira responsable du malheur de son conjoint.

Lorsque la violence outrepasse le seuil de tolérance de la victime, il peut se produire une déconnexion entre le néocortex et le cerveau reptilien. Il s’agit d’un mécanisme de défense psychologique appelé « dissociation mentale » qui correspond à une modification de l’état de conscience altérant la perception du réel et le processus de mémorisation, induisant ainsi une grande vulnérabilité à la suggestion voire à la manipulation. Enfin, les agressions répétées peuvent être à l’origine de troubles anxieux tels que le stress post-traumatique, les terreurs nocturnes ou encore la dépression pouvant aboutir au suicide.

Contrairement aux idées reçues selon lesquelles la volonté de partir devrait être positivement corrélée à l’intensité des violences, on constate donc que plus la maltraitance est grave plus il est difficile pour la victime de mettre un terme à la relation dans laquelle elle est empêtrée. Par ailleurs, le cadre juridique actuel et les préjugés qui subsistent ne permettent pas une protection efficace des victimes qui parviennent – généralement au terme d’un long processus entrecoupé de retours en arrière – à rompre l’emprise et à s’enfuir, les exposant à un réel danger d’homicide dans les cas les plus graves (le conjoint est alors généralement atteint de troubles psychiatriques ou sous l’emprise de psychotropes).

Faute de volonté politique et malgré un féminisme de façade habilement mis en scène (les violences faites aux femmes ont ainsi été proclamées Grande Cause Nationale en 2010), la France ne s’est toujours pas dotée d’outils juridiques suffisants et adaptés pour faire face à ces violences. La loi de juillet 2010, obtenue après quatre années de lutte parlementaire acharnée, ne permet que de faibles avancées. Elle reste soupçonneuse à l’encontre des femmes victimes dans sa tonalité d’ensemble. La définition du harcèlement sexuel le montre bien. En France, on le définit comme : « le fait de harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle ». Or l’UE définit le harcèlement sexuel ainsi: « un comportement non désiré à connotation sexuel ». Cette définition est beaucoup plus large que la première. Il était prévu que la loi entérine l’adoption de la définition du harcèlement sexuel de l’UE mais ce ne fut pas le cas.

Par ailleurs, concernant les violences psychologiques c’est du bout des lèvres que la loi les reconnaît.  Elle minimise ou tait les paroles comme violences psychologique faites aux femmes.

Le manque de formation des forces de l’ordre est aussi à mettre en cause dans l’inefficacité des dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes. Celles-ci se confie donc rarement à la police, parmi les femmes victimes de violences sexuelles seules 8% portent plainte ou dépose une main courante. Elles sont 12% à le faire dans le cas de violences physiques.

Enfin, le nerf de la guerre reste l’argent. La crise est bien sûr un bon prétexte pour ne pas financer la mise en place de la loi de juillet 2010. Celle-ci n’est donc pas appliquée. De plus, les récentes menaces de coupes budgétaires pour les associations qui s’occupent des violences faites aux femmes et de l’accueil des victimes annoncent une régression dans la lutte contre ces violences.

Il semble donc impératif de modifier le cadre juridique et de mettre en place un système efficace de protection et d’accompagnement des victimes ainsi que de prise en charge des auteurs. Ces actions en aval sont nécessaires mais pas suffisantes, dans la mesure où le phénomène des violences de couple s’inscrit dans un ensemble de structures sociales et d’interactions spécifiques. « Le privé est politique »[2] : si nous voulons éradiquer les rapports hétérosexistes qui sous-tendent notre système social, il nous faut intervenir simultanément aux niveaux macro et microsociaux. Il faut donc à la fois promouvoir une éducation antisexiste permettant une refonte des rapports sociaux de sexe et lancer des campagnes de sensibilisation sur la question spécifique des violences de couple. Ce n’est qu’en comprenant l’engrenage de l’emprise que l’on parviendra à en détecter suffisamment tôt les mécanismes dans nos relations ou dans celles de notre entourage et que nous aurons la capacité d’agir dessus.

Référence :

[1] HIRIGOYEN Marie-France, Femmes sous emprise – Les ressorts de la violence dans le couple, Oh ! Editions, Paris, 2005

[1] Slogan féministe des années 70


Sexualité, Islam & déni : Salaam dépassé par ses intervenants dogmatiques

Salaam Sciences Po, association dont le but affiché est d’éclairer de toute sa lanterne modérée les différentes facettes de l’Islam, donnait sa première conférence mercredi 9 novembre sur le thème de la sexualité en Islam.

Le thème était prometteur, l’entrée en la matière intrigante, notamment lorsque le Président déclara à la fin de son introduction « vous pouvez vous opposer sur le plan des idées, mais respectez-vous ». Ca va débattre, ça va bouillir, pouvait s’enthousiasmer la personne venue à la conférence, surtout après les réactions effarouchées de bigots, suscitées par l’annonce de ce thème, qui ont valu aux organisateurs/trices la réputation de dévergondé-e-s. Les invités étaient Ajmal Masroor, imam londonien, et présentateur d’émissions télévisées, et Abdallah Ben Mansour, un des fondateurs de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

D’emblée, une conception plutôt originale de la libido fut exposée par Abdallah Ben Mansour à l’auditoire en haleine : « Pour les Musulmans, l’homme est né avec des instincts, il s’agit d’un formatage opéré directement sur son disque dur. » Il précisa, tout rigoureux scientifique qu’il est, que ne pas satisfaire ce besoin sexuel naturel pouvait rendre stérile. Essentialiste, il ne manqua pas d’ajouter que ce besoin et ces pulsions sexuelles sont davantage présents chez les hommes que chez les femmes. On peut sourire devant la bêtise évidente de ces dires. Seulement, les contrecoups de cette idée que l’on voudrait reçue ne sont pas des plus amusants. Cette légende de la lubricité et de l’impulsivité plus grande des hommes a servi à retenir les femmes à la maison, à l’abri des pulsions fatales et animales du mâle. Cet argumentaire ressurgit de façon récurrente pour tenter de réhabiliter les violeurs et les délinquants sexuels ou de justifier de leurs actes. Vous comprenez ? L’homme est dominé par ses pulsions. Que ces vilaines tentatrices cachent leurs charmes impurs, que surtout elles ménagent la pauvre bête dont il est exclu qu’elle sache se retenir.

Passés ces premiers émois, ont été débitées sur le ton du prêche moralisateur, des perles d’un autre temps. Il paraîtrait que le mariage permettrait seul l’édification de la société, qu’il ne pourrait y avoir d’organisation humaine intelligente autre.  Le mariage, ayant pour but de canaliser et d’orienter la sexualité, permet la conservation de l’espèce. Sur un ton péremptoire, l’intervenant réaffirma la prohibition de l’homosexualité. Circulez, braves gens, il n’y a rien de plus à savoir, le musulman homosexuel n’est pas prévu. En apparté, Abdallah Ben Mansour précisa, que si cette anomalie se présente, c’est que les préceptes de l’Islam traditionnel, longuement énumérés, ressassés, martelés n’ont pas été correctement appliqués, ce qui explique la survenance de cette déviance. Toujours essentialiste, il précisa, que ce qui s’apparentait donc à une véritable perversion chez les hommes, était davantage le signe d’une déception chez la femme. Le lesbianisme, selon lui, ne n’explique que par la frustration sexuelle des femmes auxquelles l’homme n’a pas su apporter satisfaction. Il exhorta énergétiquement les personnes présentes à se marier tôt, concéda qu’elles pouvaient se masturber si elles s’en trouvaient devant l’impossibilité, car à l’instar de l’homosexualité, le sexe en dehors du mariage est interdit donc sera fatalement nié conformément à l’esprit dans lequel s’ancra cette conférence. Lorsque l’intervenant demanda qui des personnes présentes dans l’amphithéâtre étaient mariées, seules trois d’entre elles levèrent la main. Il pensa alors sans doute qu’il se trouvait face à la plus belle variété de dévots, une assemblée de puceaux et de vierges du plus haut choix. S’ensuivit la présentation sur laquelle il est inutile de s’attarder, bisounours à souhait, d’Ajmal Masroor, venu – et c’est à son honneur – préconiser l’affection au sein du couple.

Une grande déception, partagée par les organisateurs, ressort de cette conférence, bien que son expression en eût été retenue. L’occasion d’un débat véritable entre une jeunesse vivant la religion harmonieusement, en phase avec son temps, et des intervenants conservateurs a été manquée. Les questions posées étaient pour certaines affligeantes ; ainsi, une étudiante demanda comment était définie la fornication et quels étaient les châtiments associés aux rapports sexuels illicites, ce qui eût pour mérite d’appeler une réponse précise évoquant le nombre de centimètres que le pénis doit parcourir dans le vagin pour que la pénétration soit constituée.

Le manque d’impétuosité des réactions et d’opposition frontale dénote l’hypocrisie générale que l’on peut retrouver chez certains musulmans et dans les sociétés musulmanes où nombreuses sont les personnes qui transgressent les dogmes et les pratiques rigoureuses, mais dans la plus grande discrétion, afin de ne pas bousculer le carcan conservateur. La plupart des comportements considérés comme déviants, allant du non-respect du jeûne jusqu’à l’homosexualité se vivent comme un lourd secret, empreint de culpabilité, propres à jeter l’opprobre sur l’intéressé-e, ce défroqué-e, cet-te encanaillé-e.

Les intentions initiales quant au sujet de la conférence étaient énoncées comme telles : « Explorer les limites du licite et de l’illicite prônées par l’islam dans la sexualité. Comment se sont elles tracées, et pourquoi de telles règles existent ? Comment comprendre l’autorisation de la polygamie ? Quelle vision l’Islam entretient-elle avec l’homosexualité ? » L’objectif de Salaam n’était donc certainement pas d’offrir une tribune à un prêche moralisateur ni d’organiser une conférence réactionnaire où les intervenants n’offriraient que leur propre interprétation des textes. Toutefois, les positions des invités, qu’il s’agisse d’Abdallah Ben Mansour ou de Ajmal Masroor, étaient connues et leurs interventions prévisibles. Dès lors, un débat contradictoire avec d’autres intervenants ayant une opinion différente aurait pu être organisé. La méprise, auquel cas, consisterait à croire que l’idéologie que veut incarner Salaam est celle entendue mercredi. Salaam devrait prendre le soin de se démarquer des théologiens du « juste milieu » qui se présentent comme éclairés alors qu’ils sont bel et bien conservateurs voire réactionnaires, sans dangerosité apparente mais à l’étroitesse d’esprit avérée.

Si G.A.R.Ç.E.S s’oppose farouchement aux tentatives de récupération du féminisme à des fins racistes ou/et d’instrumentalisation politique, il n’en demeure pas moins que la critique de ce type de discours à l’influence redoutable, qui entrave l’émancipation des femmes et des homosexuel-le-s, est nécessaire sinon essentielle. Nous nous opposerons à ce discours quelle que soit la religion qui le soutiendra car il porte les germes de l’intolérance.

AB