HeForShe ou plutôt HeForHe.

La semaine dernière, le 30 septembre se déroulait en amphithéâtre Jacques Chapsal une table ronde un peu particulière. Dans l’enceinte de Sciences Po aujourd’hui, on parle égalité, on parle gender, on parle #HeForShe.

Tout d’abord qu’est-ce que HeForShe ?

C’est une campagne lancée l’an dernier par l’ONU Femmes. Vous vous souvenez peut-être du discours d’Emma Watson à l’ONU ? (Sinon rafraîchissez vous la mémoire par ici : https://www.youtube.com/watch?v=gkjW9PZBRfk) Le but de cette opération est de promouvoir l’égalité femmes-hommes. Elle repose sur l’idée que ce but ne peut être accompli sans le soutien actifs des “he”, les hommes. Suite à ce discours, était lancé le site heforshe.org qui consiste en une carte interactive sur laquelle tout un chacun, à la condition d’être un homme, peut s’engager à agir pour l’égalité. Ainsi on peut apprendre sur ce site internet que 11 570 hommes en Russie, 15 hommes en Papouasie Nouvelle-Guinée et 3027 en Roumanie trouvent que l’égalité femmes-hommes, c’est vachement bien. L’étape suivante de HeForShe fut le lancement le 23 janvier 2015 de Impact 10x10x10. Le but de ce programme est d’encourager des hommes à faire la promotion de l’égalité. Et c’est là que ça nous intéresse parce que devinez qui s’est engagé dans ce beau programme ?

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Frédéric Mion lui-même ! Sciences Po fait donc maintenant partie de la campagne HeForShe ! On devrait être tou.t.e.s content.e.s, c’est bien l’égalité quand même, le sexisme à Sciences Po va disparaître et puis, le féminisme, c’est un peu notre truc à G.A.R.ç.E.S., non, ? Donc c’est plutôt cool ?

Bof en fait.

En termes de politiques publiques, HeForShe n’est peut-être pas la meilleure réponse aux problèmes de sexisme que nous rencontrons dans la société en général, et par conséquent à Sciences Po aussi. Et ce pour plein de raisons. Tout d’abord le concept en lui-même. Dans la simple formulation “He for She”, il y a déjà un problème : il n’y a pas que des “he” et que des “she”. Mais qui sait ?  Peut-être que dans cent ans, les organisations de pouvoir  auront peut-être vaguement entendu parler du fait que les genres ne sont pas forcément binaires.

Qu’est-ce que le terme “He For She” et que nous révèle son organisation ?

Le message est le suivant : l’égalité ne se fera pas sans que les hommes prennent une place importante au sein du féminisme. Là, déjà, ça coince. On en revient toujours à la même chose : les meufs auraient besoin des hommes et ne seraient pas capables d’arriver à leur but toutes seules. Les femmes ne seraient donc pas capables de s’organiser politiquement de façon globale, et ne pourraient pas apporter de changement efficace et visible toutes seules ? Parce que c’est bien ce qui choque le plus dans ce HeForShe, l’absence de femmes, partout. On en est arrivé à un stade d’absurdité tel que l’ONU a organisé un comité de réflexion sur le sexisme sans aucune femme.

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#sausagefest

Bon, on sait, vous allez encore dire qu’on est trop misandre, qu’on devrait quand même être content.e.s, qu’on parle enfin du féminisme. Et puis c’est vrai quoi, si les hommes ne font rien, on n’aura jamais l’égalité, blablablabla…. En vrai, à Garçes, on est assez d’accord avec tout ça, à priori : déconstruire la masculinité toxique, en finir avec les stéréotypes qui obligent les hommes à se montrer forts et combatifs afin de perpetrer leur domination, la culture du viol, la violence inhérente à la masculinité, on est franchement partant.e.s. Cependant, c’est marrant mais exclure les meufs des réuniosn de décision qui les concernent directement, ça sent un peu le déjà-vu sexiste. Nous voilà donc toujours dans la même situation : les hommes décident, les femmes peuvent fermer leur gueule et être contentes qu’on pense à elles.

Il faut ajouter à cela que ce genre d’initiative, où les hommes (et puis un genre particulier d’hommes cis hein, de préférence bien blancs, bien riches qui se font une jolie image avec) sont au centre de toute l’organisation, fait de l’ombre au travail des féministes et femmes engagées partout dans le monde. Dans le champ médiatique français, on ne parle pas de Femmes en Lutte 93, ni de Mwasi, le collectif afroféministe, ni de Maman Toutes Egales, ni du Collectif 8 Mars pour ToutEs, ni des multiples initiatives étudiantes féministes (je sais pas si vous avez entendu parler de Garçes, le collectif féministe de Sciences Po ?). Bref, on ne parle pas des femmes qui s’organisent, on ne parle donc pas des principales actrices de ces luttes, qui se battent depuis des années. On dérobe la narration de leurs combats aux femmes. Encore une fois, on n’entend plus la voix des femmes, on écoute celle des hommes.

Et cela nous amène à notre second point,

A qui sert le féminisme de HeForShe ? 

Ce mouvement, on l’a vu, est lancé et repose sur la participation et l’engagement d’hommes influents – l’ironie là- dedans consiste à voir à quel point les grandes institutions mondiales sont squattées par des vieux hommes blancs.

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La campagne HeForShe n’engage que des PDGs, des présidents de grandes universités, bref des élites. Et, en fin de compte, le changement qu’ils sont censés apporter ne touche que ces élites. HeForShe ne se contente pas de rendre beaucoup d’associations, organisations, mouvements et collectifs invisibles ; il va même au-delà en donnant au féminisme le visage d’une élite blanche. On parle de la Femme sans prendre une seule seconde en considération les différentes oppressions que les différentes catégories de femmes subissent. Les problèmes qu’Emma Watson rencontre dans sa vie de tous les jours ne sont pas exactement les mêmes que ceux d’une femme précaire, d’une femme trans, d’une femme non-blanche, d’une femme musulmane… (en sachant qu’on peut être tout ça à la fois). On les invite à se renseigner sur le concept d’intersectionnalité. 

On a donc là affaire à un féminisme respectable, bien sous tout rapport, qui met la priorité sur des questions qui, certes doivent être posées, mais ne devraient pas prendre la place de toutes les autres.

Nous avons parlé du concept de HeForShe dans sa forme globale. Maintenant revenons à Sciences Po et 

à cette fameuse table ronde du 30 septembre.

L’évènement commence par une série de photos de gens très célèbres qui pensent que, vraiment, l’égalité, on le répétera jamais assez, c’est franchement pas mal. Le tout accompagné par des citations très éloquentes sur le sujet. C’est très joli, c’est tout rose, parce qu’on parle de filles, vous suivez ? Nous sommes donc ravi.e.s de savoir que Matthew Rhys (qui est ce jeune homme ? Mystère…) a une nièce et qu’il est d’accord pour qu’elle travaille, c’est trop sympa de sa part. Ou alors d’apprendre que la plupart de ces hommes avaient des mères, ça c’est de l’info (on touche pas aux mamans). Ah tiens, Bill Clinton est #HeForShe lui aussi ! Ce bon président qui est assez tranquille ces jours-ci alors que Monica Lewinski vivra toute sa vie dans l’opprobre publique (merci le slutshaming d’Etat).  Oh et on a même droit au Prince Harry, l’égalité hommes-femmes ça a l’air de l’enthousiasmer autant que de se déguiser en nazi. Mais c’est génial on a vraiment affaire à des hommes de qualité avec #HeForShe ! 

Les choses sérieuses commencent après un bref retard de notre directeur Frédéric Mion affublé d’un très seyant t-shirt HeForShe pour l’occasion. De ce long discours on retiendra surtout la blague de fin. “Pourquoi un homme s’engagerait au sein d’un mouvement féministe ?” se demande le directeur de Sciences Po. Il répondra par un brin d’humour : de son point de vue, c’est avant tout pour flatter son ego. On rigole tous très très fort parce que c’est vraiment une merveilleuse nouvelle que les hommes ne fassent que des choses qui leur profitent personnellement. Mais bon, c’est une petite blague pour détendre l’atmosphère, parce que quand même parler du sexisme c’est pas très joyeux. Mais il y a un fond de vérité quand même dans cet engagement féministe à des fins personnelles. Comme Emma Watson nous l’a rappelé dans son discours de lancement, les hommes ont subi de grandes injustices. D’abord, ils ont été exclus les pauvres, de la lutte par les affreuses féministes. Ensite ils souffrent du sexisme. A Garçes, comme rappelé plus haut, nous ne nions pas que les hommes souffrent parfois du cadre étroit des rôles de genre. Cela étant, on n’irait peut-être pas jusqu’à dire que ça doit être ça, la raison d’être du féminisme. On irait peut-être même jusqu’à rappeler à tous ces hommes blancs, cisgenres et hétéros qui souffrent que la violence conjugale, les viols,les féminicides,  l’exploitation économique, les différentes formes d’homophobie et de /transphobiesont une réalité, et que ce serait sympa de s’en souvenir.

A la tribune, succèdent à M. Mion deux femmes : Hélène Périvier, directrice de PRESAGE, et Cornelia Woll, directrice des études et de la scolarité de Sciences Po. Durant ces interventions nous apprendrons tout ce que Sciences Po a mis en place pour être la plus #HeForShe des écoles et ça ne rigole plus. En effet, la lutte contre le sexisme est un sujet récurrent dans cette école, et l’administration prend le problème à bras le corps. En n’en parlant qu’une seule fois, pendant une demi heure, le deuxième jour de scolarité des 1A. Ah mais c’est super, du coup tout est réglé ! Cette discussion nous ferait presque oublier la réalité que nous vivons, nous les non-hommes, dans cette école. Du coup, les professeurs ne se permettent plus d’affreux commentaires sexistes ad nauseam dont personne n’ose se plaindre de peur des conséquences ? Ah, et nous imaginons que les concours d’éloquence où des hommes d’âge moyen se permettent de faire des remarques salaces sur l’apparence des jeunes participantes, c’est fini aussi ? Est-ce que ça veut dire qu’on a autant de professeures que de professeurs ? La provocation constante des élèves en ligne envers tout.te.s les étudiant.e.s qui osent exprimer une opinion sur des questions de sexisme, au point que ça en devienne du harcèlement, ça n’arrive plus ? Et par rapport aux meufs queers, on n’a plus le problème d’élèves qui font rentrer des membres du Printemps français dans des évènements LGBT+ sans aucune conséquence ? Et puis la place des femmes voilées dans cette école n’est plus constamment remise en question au nom du “débat” et de la “laïcité” ? Si Sciences Po est tellement engagé pour l’égalité et la fin des discriminations de genre, le Front National, qui n’est même pas encore au fait de l’avortement, ça dégage j’imagine ?

Ou peut-être que ce n’est pas ça le sujet de #HeForShe. Et Cornelia Woll nous l’a fait comprendre très clairement. En effet quand une élève de deuxième année a osé demander ce qui était fait concrètement pour assainir l’environnement quasiment insupportable de sexisme dans lequel les élèves sont obligé.e.s d’évoluer, elle a eu droit à une réponse assez originale. La directrice des études et de la scolarité lui a répondu : « Je vais pas pouvoir enlever le sexisme de Sciences Po avec toutes les mesures mises en place. »

Ah.

Elle a prolongé sa pensée en expliquant que c’était la responsabilité des associations étudiantes aussi, qu’à un moment ça va bien hein, l’administration ne peut pas tout faire non plus. A ce stade, je pense que nous, meufs de Sciences Po, on est en droit de poser la question : pourquoi tout ce cirque. On a soudainement  plus de mal à croire que toute cette opération est vraiment au sujet de l’égalité. Vouloir se positionner en tête de proue du féminisme, c’est super. Faire véritablement quelque chose pour combattre le sexisme, c’est quand même mieux. Nous voulons des mesures concrètes, pas des opérations de communication.

On conclura cet article en ajoutant qu’il y aurait beaucoup d’autres choses à discuter à propos de ce 30 septembre : pourquoi un homme pour gérer la table ronde ? Pourquoi choisir des hommes militants et chercheurs face à des femmes apparemment très peu investies dans le féminisme et dans la solidarité entre femmes ? Pourquoi seulement des blanc.he.s (mais bon ça c’est pareil c’est pas demain…) ? Pourquoi un t-shirt par dessus une chemise ? Pourquoi inviter le président de Zero Macho, des hommes contre la prostitution quand l’administration n’a sûrement aucune idée de la situation des étudiant.e.s travailleu.r.se.s du sexe ?

Il est temps à Sciences Po d’avoir une vraie discussion à propos de la discrimination dans cette école, et cette fois-ci il va vraiment falloir écouter les élèves.

Sophie Chardon pour et avec la précieuse aide et collaboration de Garçes

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4 réflexions sur “HeForShe ou plutôt HeForHe.

  1. Bravo pour cette critique précise et détaillée d’HeforShe. J’avais déjà beaucoup de mal avec cette organisation alors que je n’y connaissais, sommes toutes, pas grande chose (hormis toute la campagne menée par Emma Watson). Votre article m’a permis de mieux comprendre les enjeux de cette organisation et à quelle point elle est critiquable.

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