La Péniche ne nous mènera pas en bateau !

    En titrant “Les femmes à Sciences Po, le réveil politique et associatif” (*1), nous espérons que La Péniche (journal de l’Ecole) souhaitait mettre en exergue le tardif réveil des associations en ce qui concerne l’intégration des femmes, car les femmes sont, elles, réveillées depuis longtemps.

 

Nous saluons la démarche de la Péniche. Les articles sur le sexisme à Sciences Po ou la place des femmes dans son administration et ses associations étudiantes, nous sommes toutes et tous pour. Celui-ci, nonobstant son titre, avait d’ailleurs bien commencé : “Sciences Po semble, comme bien ailleurs, reproduire les écueils de la société en matière de parité.” Nous approuvons.

L’effort de multiplication des exemples, notamment en ce qui concerne les partis politiques à Sciences Po (même imparfait), est à saluer. En revanche, nous déplorons qu’un effort semblable n’ait pas été fait pour mentionner l’ensemble des associations féministes de l’école. En effet, le sous-titre “Politiqu’elles, l’association féministe phare de Sciences Po” éclipse totalement les deux autres associations féministes alors même que ce sujet constitue le coeur de l’article. Nous nous permettons donc de rappeler que, depuis 2008, Women Work, défend l’égalité homme-femme dans le monde du travail grâce à des ateliers de prise de parole et du mentoring avec beaucoup de succès. De même, GARCES (c’est nous !), collectif ouvert à tous.tes sensibilise et lutte contre les dérives sexistes, homophobes ou transphobes depuis 2011.

Par ailleurs, présenter la gagnante du prix Philippe Seguin de l’an dernier comme un “bel exemple” censé prouver que les femmes sont douées (fallait-il vraiment cela pour ne pas en douter ?) et/ou que les mentalités ont changé nous paraît largement exagéré. En effet, d’une part une GARCES se rappelle vivement avoir vu une étudiante gagner le prix Philippe Seguin lors de sa 1A. D’autre part, cette même Garçe se souvient parfaitement que, lorsqu’elle était en 2A, le professeur d’art oratoire a cru bon de préciser en introduction du 1er cours : “Cette année, le prix n’ira pas automatiquement à une femme” car “heureusement on n’aura pas cette hystérique de Gisele Halimi dans le jury”. La blague, hilarante il en va sans dire, ayant fait se lever l’étudiante en question, le professeur crut tout aussi bon d’ajouter : « Encore une qui comprend qu’elle n’a aucune chance sans traitement de faveur ». Dans ces conditions, peut-on réellement parler de “changement de mentalités” ?

Cette anecdote illustre bien une “vérité” plus générale à laquelle de nombreuses femmes ont déjà été confrontées : à Sciences Po comme souvent ailleurs, quand une femme gagne, c’est parce qu’elle a reçu un traitement de faveur. Le tweet, rapidement supprimé, du 31 août 2014 de Franck Keller (conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine) s’interrogeant sur les raisons de la nomination de Najat Vallaud Belkacem au gouvernement (bien entendu, ses compétences ne figurent pas dans les suppositions émises) l’illustre parfaitement (*2).

Et quand une femme perd, c’est parce qu’elle n’a pas assez “osé” (ou, peut-être, qu’elle a un chromosome X en trop), comme semble le suggérer la conclusion de l’article : “Mesdemoiselles, pour vous, un seul mot d’ordre : osez !” (Passons sur l’usage de “mesdemoiselles” dans un article traitant de féminisme..). Si l’on peut comprendre que la formule se veuille enthousiaste et entraînante, il n’en reste pas moins qu’elle sous-entend  que les femmes sont elles-mêmes responsables du manque de reconnaissance de la société à leurs égards, car elles n’osent pas assez. Cette idée, qui se retrouvent dans de multiples discours ô combien peu progressistes, semble oublier la réalité du Plafond de Verre dont les enquêtes attestent pourtant l’existence année après année. D’ailleurs, lorsque vers la fin, l’article de la Péniche nous donne à lire : “Nombreuses sont les questions qui restent encore à être posées sur l’épineuse question de la parité : quelles perspectives de carrières pour hommes et femmes ? Pour quelles différences de salaire ?” force est de constater que ces questions ont déjà été posées. Mieux encore, des réponses chiffrées sont apportées chaque année dans l’enquête jeunes diplômé.e.s. Voici donc la réponse : pour la promo 2012, un an après l’obtention du diplôme, l’écart de salaire moyen (brut annuel) entre les femmes et les hommes est de 7506€, soit plus de 300 000€ sur quarante ans de carrière (*3). De quoi s’offrir une belle maison. En bonus, mauvaise nouvelle : l’écart a pratiquement doublé en un an. Donc non, “le vent du changement” ne souffle pas encore tout a fait, ni à Sciences Po, ni en France.

Passons maintenant au statut Facebook accompagnant la promotion de l’article : “On en reparlera quand il faudra porter quelque chose de lourd.”, phrase tirée du film “OSS 117”.  Il s’agit avant tout d’un manque flagrant de respect pour l’étudiante qui a travaillé à l’élaboration de l’article. Affubler ce qui a dû représenter des heures de réflexion d’une remarque sexiste revient à nier l’intérêt du sujet traité et du travail effectué. En outre, ce commentaire relève de la pratique lamentable de la-blague-dont-tout-le-monde-sait-quelle-est-sexiste-mais-c’est-une-blague. Or cette méthode alimente les mécanismes inconscients qui poussent les femmes à se croire inférieures aux hommes, et les hommes à être convaincus de leur supériorité. Ainsi, une blague n’est jamais uniquement une blague, c’est toujours un révélateur des structures tacites de la société, et un injection, implicite mais forte, à s’y plier (*4). Par ailleurs, étant donné que la “blague” qui fait la promotion de l’article semble être un des uniques statuts de la Péniche utilisant “l’humour”, il paraît clair qu’il s’agit d’un réflexe sexiste.

Malgré ses imperfections, l’article « Les femmes à Sciences Po, le réveil politique et associatif », aura tout de même permis de monter que, NON Sciences Po n’est toujours pas un lieu d’égalité et  que les vieux réflexes sexistes sont toujours tenaces. Et ce n’est pas parce que l’Ecole s’engage pour #HeforShe et que notre directeur pose avec une photo d’Emma Watson que le problème est résolu (*5). Il serait bon de rappeler que le 6 mai dernier, M. Mion estimait que le fait que 60 % des élèves de la première année du collège universitaire soient des femmes posait un problème. Pour lui,  une des explications serait que les filles sont plus mûres que les garçons à 18 ans : « A l’évidence, cet élément les favorise pour l’admission à Sciences Po. On peut peut-être rebattre les cartes en repoussant les conditions d’admission ». (*6) Trouver que la réussite des jeunes filles pose problème ? Et étayer son propos par des clichés terriblement réducteurs tels que “les filles sont plus matures que les garçons”? Pas très #HeForShe …

Alors si l’injonction “’Oser” doit s’appliquer, c’est bien à Sciences Po qu’il doit s’adresser. Que Sciences Po ose sortir des clichés ! Repenser les rapports dominant.e.s-dominé.e.s ! C’est seulement à ces conditions que  l’Ecole pourra prétendre être à la pointe des combats pour l’égalité.

(*1) http://lapeniche.net/les-femmes-a-sciencespo-le-reveil-politique-et-associatif/

(*2) http://www.huffingtonpost.fr/2014/09/01/najat-vallaud-belkacem-tweet-sexiste-ump-defense_n_5746166.html

(*3) Enquête insertion 2013 de Sciences Po Paris : https://www.sciencespo.fr/sites/default/files/jeunes-diplomes-2013_0.pdf

(*4) http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html

(*5) http://www.sciencespo.fr/content/14277/heforshe

(*6)http://www.lemonde.fr/enseignement-superieur/article/2014/05/06/sciences-po-paris-veut-muscler-ses-trois-premieres-annees_4411966_1473692.html

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6 réflexions sur “La Péniche ne nous mènera pas en bateau !

    • Nous comprenons que vous puissiez avoir un avis contraire au notre, cependant nous avons fait l’effort d’argumenter nos propos. Nous pourrons tout à fait avoir un débat d’idée si vous apporter des arguments à votre commentaire.

  1. Coline dit :

    Même si j’approuve cet article sur probablement 90% des points, je trouve que vous êtes dur.e.s. avec une élève de première année qui vient de débarquer à Sciences Po et n’a pas encore eu le temps de s’approprier le langage et les codes féministes.

    Je trouve G.a.r.ç.e.s un peu trop sur la défensive sur ce coup là, et je pense que vous gagneraient à accueillir à bras ouvert qui veut participer au débat plutôt que de répondre au nouvel entrant dans le cercle qu’elle/il ne fait pas partie du « Club ».

    Le féminisme ne doit pas être élitiste, et dans ce cas là il aurait été mérité de remercier l’initiative et l’intention plutôt que de dresser un procès. Si la forme de l’article de la péniche était maladroite, la vôtre l’est tout autant dans sa façon de juger sèchement une initiative qui se voulait bienveillante.

    A part ça, je soutiens G.a.r.ç.e.s dans ces actions et ce commentaire est tout à fait amical!

    • En effet, la publication peut paraître violente, et nous comprenons tout à fait qu’un.e nouveau.elle étudiant.e ne connaisse pas d’emblée toute les subtilités. Toutefois, nous nous étonnons du manque de relecture par la Rédaction qui doit être, elle, plus au fait. Loin de nous, donc, l’idée de descendre en flèche l’auteure de l’article qui a eu le courage d’écrire sur ce sujet. Il s’agissait plutôt de compléter quelques lacunes et de dénoncer le commentaire peu respectueux accompagnant la promotion Facebook de l’article.

    • Charlotte dit :

      Je trouve au contraire que Garces a fait l’effort de saluer la demarche de l’étudiante, de souligner l’intéret du sujet:

      « Nous saluons la démarche de la Péniche. »

      « L’effort de multiplication des exemples, notamment en ce qui concerne les partis politiques à Sciences Po (même imparfait), est à saluer. »

      « Il s’agit avant tout d’un manque flagrant de respect pour l’étudiante qui a travaillé à l’élaboration de l’article. Affubler ce qui a dû représenter des heures de réflexion d’une remarque sexiste revient à nier l’intérêt du sujet traité et du travail effectué. »

      « Malgré ses imperfections, l’article « Les femmes à Sciences Po, le réveil politique et associatif », aura tout de même permis de monter que, NON Sciences Po n’est toujours pas un lieu d’égalité et que les vieux réflexes sexistes sont toujours tenaces »

      Ca me parait pas du tout etre une attaque frontale de l’étudiante, au contraire c’est plutot le redac chef de la Peniche et leur community manager qui sont critiqués ici. Et oui, la rédactrice est en 1A et ne peut pas tout savoir : c’est super qu’elle s’intéresse au sujet, l’article de Garces souligne simplement les éléments manquants a son argumentaire, et c’est ce qui transparait ici.

      Quel interet ca aurait de remercier un article imparfait sans souligner ses oublis? Est-on censées distribuer des cookies sans approche critique a chaque fois qu’un article parle de feminisme? Je ne pense pas…

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