Pour une séduction féministe!

Avertissement aux lectrices et lecteurs : ceci n’est pas manuel de coach de séduction pour devenir sexy tout en étant une femme indépendante, comme les magazines « féminins » le proposent.

Cela étant dit, vous pouvez continuer votre lecture en toute confiance !

En effet, loin de nous l’idée d’un « féminisme » vendable, ou encore d’un « féminisme » comme argument de vente, qu’évoque Nina Power dans La femme unidimensionnelle ( http://www.contretemps.eu/sites/default/files/Nina%20Power_0.pdf) et selon lequel le « féminisme » serait « sexy » car il permettrait d’être « souriante », « performante », « épanouie » …  au sein d’une société où perdurent les inégalités de genre, de sexualités, de race et de classe.

Certes, notre féminisme sert à « se faire du bien », à se « donner de la force », mais dans le sens où c’est une pratique d’auto-émancipation qui, si elle a des effets individuels libérateurs, résulte d’une démarche COLLECTIVE et CRITIQUE. Pour nous, l’auto-émancipation signifie que ce sont les principales-aux concerné-e-s qui se mettent en mouvement pour renverser les dominations systémiques qu’elles-ils subissent.

Ceci étant précisé, le but de notre texte est de partager des récits d’expériences personnelles évoqués à l’écrit, lors d’un échange sur la liste mail de Garçes à propos de comment les membres du collectif vivent la séduction en tant que féministes, et à l’oral, lors d’une réunion publique sur ce thème.

Il s’agit de mettre à jour la façon dont nous comprenons, subissons, performons les normes hétéro-sexistes de la séduction et de décrire nos manières de les subvertir ou d’y résister.

Notre propos essaye donc d’identifier d’une part de quelle façon les normes hétéro-sexistes influencent (considérablement) notre manière de se représenter et de pratiquer la « drague ». Et d’autre part, de voir comment nous y faisons face, avec plus ou moins de facilité et de succès, afin de penser des formes de séduction plus égalitaires et plus respectueuses de la diversité de nos corps et de nos envies.

Pour cela, nous avons identifié trois thèmes :

–    L’injonction hétéro-centrée à être sexy pour séduire : Comment appréhender de façon féministe les critères physiques dans les rapports de séduction ?

–         L’injonction hétéro-centrée aux rôles définis : masculin/féminin et dominant/dominé : Comment repenser les rôles dans le rapport de drague : y’a-t-il forcément unE activE et unE passivE ou peut-on envisager d’autres rapports, dégenrés et sans domination ?

–       Comment la pratique féministe rend-elle à la fois plus exigeantE et plus ouvertE? Le féminisme ou comment affirmer ses choix et ses envies …

 

Séduction féministe – partie 1 : Repenser les rôles dans l’interaction de drague hétéro : 

y’a-t-il forcément unE« activE » et unE« passivE » ou peut-on envisager d’autres rapports, dégenrés et sans domination ?

Attention, nous faisons ici simplement part de notre échange que nous tentons de résumer. Nous ne prétendons pas décrire à notre niveau des fonctionnements sociaux généraux. Il est clair que les situations présentées ici ne sont que celles des membres qui ont participé aux discussions. Sur cette question en particulier, nous avons parlé uniquement des relations hétérosexuelles, cela ne veut pas dire que les rapports de pouvoir dans les relations gay, bi, lesbiennes ne se posent pas ou ne nous intéressent pas. Avis à celles et ceux qui voudraient partager sur ce sujet !

La drague et les rôles de genre

A travers les mails et lors d’un atelier de discussion, nous avons fait le constat que les rapports de drague hétérosexuelle cristallisent des rôles de genre, stéréotypés et inégalitaires. Ce que nous décrivons ci-dessous est ce que nous avons identifié comme les modèles sociaux que l’on est censé suivre. Il ne s’agit pas de ce que nous vivons au quotidien, mais de la pression que nous ressentons.

Si nous sommes enfermé-e-s dans ces rôles genrés dans toutes les activités de la vie sociale, il semble que la séduction en particulier assigne à chaque individu d’exécuter son personnage « masculin » ou « féminin ». La différence entre l’amitié et la séduction s’incarnerait justement dans les exigences relatives de conformité à son rôle genré, qu’illustrent par exemple les expressions « Friend Zone » et « Bro Zone » (les mots et textes en italique sont ceux employés dans nos échanges) : la « Friend Zone », c’est quand un mec est catégorisé comme un pote par une fille et donc mis hors-jeu du rapport de séduction. La « Bro Zone » c’est quand une fille est considérée comme un « frère », ou un pote, elle perd alors ces attributs de féminité, elle est vue comme un « garçon manqué », il est donc impossible de sortir avec elle. On note que dans ces expressions, la perte de caractéristiques genrés est plus marquée pour les meufs que pour les mecs…

Si cette conformité aux normes dans le rapport de drague est oppressif aussi pour les hommes (car elle leur impose UN rôle à jouer, qui n’est souvent pas évident, pas voulu, excluant), il apparait quand même qu’elle se caractérise par une relation inégalitaire, dans laquelle les femmes occupent une position de passivité, voire de soumission.

Mecs-chasseurs/ femmes- proies. Draguer/ se faire draguer 

La métaphore de la chasse illustre le ressenti des relations de drague dans le cadre hétéro : les mecs sont censés faire « le premier pas » et parfois la suite, alors qu’il est attendu des meufs qu’elles ne prennent pas l’initiative, attendent, voire subissent le rapport de séduction. Si les mecs sont censés être en mesure de « proposer », le seul « pouvoir » des filles serait de « disposer » : accepter ou refuser la demande formulée.

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Et même ce « pouvoir » répond à des exigences genrées car les femmes sont prises entre deux injonctions : il faut qu’elles répondent aux attentes du mec, mais pas trop quand même, pour ne pas paraitre comme une « fille facile ». En gros, une meuf ne doit pas trop prendre les devants, et une fois qu’on lui a fait signe qu’on avait envie d’elle, il ne faut pas trop qu’elle se précipite, ça va refroidir le mec parait-il. L’art féminin de la drague consisterait donc en « l’éthique de la marinade » : faire désirer (en minaudant si possible).

Et ne surtout ne pas coucher la première nuit pour ne pas passer pour une fille facile évidemment !

Etre « girly », c’est être effacée

Pour séduire donc, faut être « féminine », « girly » quoi… Mais attention, il est recommandé d’être sexy, un peu aguicheuse, pourquoi pas, mais ne pas trop prendre les devants, ne surtout pas castrer les mecs (au risque de passer pour une féministe, attention! http://www.rue89.com/zapnet/2013/08/26/feminisme-compte-emasculer-les-hommes-bonne-nouvelle-france-inter-245195). Et cette idée se concrétise parfois par une attitude où la fille s’efface (et se fait carrément chier !).

« Pour un premier rendez-vous avec un inconnu, le but est de coller le plus possible à une certaine image de la femme : sexy, douce et soumise. Dans ce cadre, il est normal et presque attendu de « mettre en valeur ses atouts » physiques, à savoir ses cheveux, sa poitrine, sa taille, ses fesses, ses jambes. Il est également de bon ton de parler doucement, de ne pas être vulgaire ni grossière. Par ailleurs, il faut ne pas intimider l’homme que l’on a en face de nous en n’étant pas trop spirituelle et en faisant attention à le mettre en valeur, à ce qu’il se sente supérieur. »

Et le rôle féminin, « gentille qui se laisse faire », peut conduire à des situations ou des comportements qui nous déplaisent …

« apparaître désirable en toutes circonstances quitte à accepter des comportements très limites de certains garçons. »

Etre « girly », c’est être dévouée

Cette idée qu’une fille séduisante est une fille ni facile, ni trop indépendante et grande gueule (bouh la féministe !), se poursuit dans les relations, où il semblerait que les meufs intériorisent le fait d’être dévouée pour leur mec et pour leur couple…

« Là où ça se complique pour moi c’est plutôt après. Dans mes relations. Parce que comme l’a rappelé L., la séduction ne se fait pas qu’au(x) premier(s) rencard(s), l’envie de plaire à son/sa partenaire perdure après. Et c’est plutôt là où j’ai l’impression d’être en contradiction, par mon comportement, avec mes idées féministes. Parce que je me retrouve toujours in fine à rejouer plus ou moins le modèle de la relation hétéro telle qu’elle est attendue: moi en partenaire dévouée, attentive, toujours à l’écoute de mon partenaire. A trouver génial qu’il soit névrosé parce que je saurai lui donner l’amour qu’il n’a pas eu. A essayer de faire fonctionner mes relations même quand elles ne fonctionnent pas. Parce qu’après tout c’est ce qu’on nous a appris: attendre le prince charmant et se mettre en quatre pour que ça marche. »

Etre viril, c’est…

être… entreprenant… frimeur… tape à l’œil, visible, rigolo, fort… c’est faire le premier pas… c’est oser, c’est ne pas avoir peur… c’est protéger… c’est ne pas être impressionné…

Ce stéréotype de l’homme qui doit prendre l’initiative participe pleinement de ce  modèle hétéro-genré de la drague. Or, le rôle du « dragueur » c’est aussi une injonction qui s’impose aux hommes et que beaucoup vivent mal… voire ne peuvent pas vivre, même s’il correspond à un rôle plus « dominant » que celui plus « passif » attendu pour les femmes.

Ces deux rôles genrés produisent un cercle vicieux et s’auto entretiennent. Pour coller à leur rôle, les meufs sont discrètes et attentistes, donc les mecs sont « obligés » de prendre l’initiative…

 

Donc sortir de ces rôles stéréotypés, c’est une libération pour les femmes comme pour les hommes, qui subissent tout.e.s l’injonction à un rôle particulier et qui ne s’y sentent pas toujours bien. 

 

 

II Proposition pour s’en sortir …

Les modèles ne sont pas vraiment appliqués !

Ce qui est décrit plus haut est ce que l’on attend de nous, c’est-à-dire les modèles dominants auxquels on devrait ressembler. Mais dans nos échanges, il est apparu que peu de personnes « collent » exactement à ces schémas. Pour la plupart, nous reproduisons en partie ces attentes sociales et nous y résistons aussi.

Nous y résistons en étant parfois conscient-e-s que ces identités répondent à des normes sociales.

Nous y résistons par notre « échec » à les appliquer, ou notre refus de les reproduire, plus ou moins volontaire.

Au cours de la discussion, certaines filles ont expliqué que pour résister au modèle de la drague sexiste, pour ne plus se sentir une proie (sentiment accentué par le harcèlement de rue, dans lequel « tu n’as rien demandé à personne, tu es juste une proie à chasser »), elles refusent systématiquement de céder aux propositions de drague. On s’est fait la réflexion que c’était une manière comme une autre de se sentir bien, mais que c’était peut-être une autre forme d’adosser un rôle pré-défini, par réaction.

Affirmer ce que l’on veut

Dans l’atelier, on a souligné comme c’était important de savoir ce qu’on voulait, chacun-e de nous : Qu’est-ce qui me dérange dans ce modèle normatif ? Qu’est-ce que je veux ?

«  Donc en fait, être féministe, ça me permet de ne pas me demander en 1er lieu « qu’est-ce que veut la personne en face? » mais plutôt de me demander « qu’est-ce que je veux moi? ».

« A nous de faire comprendre que l’on sait ce que l’on veut ».

« En prenant plus confiance en moi, j’ai appris à être moins passive, moins soumise, plus fière de mes goûts, de mes envies, de mes désirs, etc. Je culpabilise moins, je me sens plus libre en fait. »

Penser l’égalité et le dialogue 

Finalement, la séduction féministe, ce serait essayer de penser et de mettre en place une relation plus égalitaire, où les rôles sont librement joués, et ne sont pas distribués par avance et de façon hiérarchique.

« La séduction féministe : c’est déjà être en mesure de séduire et pas seulement d’être séduite »

Séduire de façon féministe, c’est séduire une « PERSONNE QUI ME TRAITE COMME SON EGAL »

Et ça, il semblerait que ça puisse s’effectuer en instaurant une situation de dialogue et d’écoute.

Et si on a en tête les modèles que l’on a tendance à reproduire, alors on peut essayer, chacun-e et ensemble, de s’en dégager : par exemple, prendre des initiatives ou laisser la place aux autres d’en prendre.

 

Conclusion

On ne vous a pas livré ici un mode d’emploi de la séduction féministe, car il n’y a pas une pratique de drague féministe unique, identifiable, qui marche à tous les coups. Ce serait trop facile !

L’idée de la séduction féministe, c’est déjà de savoir replacer nos comportements dans une compréhension globale des rapports sociaux de domination.

C’est ensuite chercher à savoir et exprimer ce qui nous convient, acceptant ou rejetant les normes sociales. Car être féministe, ce n’est pas vivre en dehors de toute contrainte sociale mais faire en sorte que l’on se sente bien, respecté-e, en mesure de s’affirmer et d’expérimenter des possibles.

 « L’arrivée du féminisme dans ma vie a considérablement changé la donne. Je me suis aperçue que j’avais la possibilité de FAIRE autrement. D’AGIR concrètement dans mon existence et dans mes rapports avec les hommes. Bref, de construire un modèle de femme FORTE, assez différente de ce que je croyais possible et acceptable.

Car oui, la « séduction féministe » (pour moi), c’est adhérer à l’inacceptable: modifier les modèles établis, les attentes et les projections. Prendre le pouvoir sur nos corps, sur nos désirs. »

Ce qu’on peut affirmer c’est que :

« la pratique féministe permet aussi de faire la différence entre la séduction et le harcèlement sexuel, d’apprendre à cerner et exprimer son consentement, à refuser donc ce qui est considéré habituellement comme de la séduction mais qui fait de nous de simples objets ».

la séduction féministe, par des féministes, est possible, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, c’est-à-dire que « le féminisme corrompt la vraie nature féminine des femmes en leur faisant perdre leur potentiel de séduction ».

Nous avons donc envie de conclure en disant ici qu’il est possible de séduire sans être « conforme à son genre », en développant des relations égalitaires.

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4 réflexions sur “Pour une séduction féministe!

  1. Un article intéressant meme s’il donne peu d’idées concrètes sur comment ne pas se conformer à son role de genre.

    Dans mon expérience de personne-perçue-comme-masculine, j’ai pu constater que la plupart des femmes (ou assimilées), meme féministes, attendaient que je fasse le premier pas. Que la prise de risque de révéler ses désirs et ses sentiments n’était pas du tout partagée… Je me suis demandée si c’était justement à cuse de cette perception (la personne en face de moi me semble masculine, donc je la laisse se démerder et je joue les princesses…).

    Du coup, que faire ? Comment signaler et faire comprendre qu’on n’est pas nécessairement un stéréotype, mais réellement un etre humain ?

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