Les Femen et la stratégie de l’échec

blog echecTribune libre :

Un retour sur « l’affaire du timbre de Marianne », d’un point de vue féministe, n’est peut-être pas vain. J’ai le souvenir d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, où une Femen racontait – citant G.A.R.ç.E.S, le collectif au sein duquel je milite – que les associations et collectifs féministes défendaient les mêmes choses, mais n’avaient simplement pas les mêmes modes opératoires. Je me dois de contester cette affirmation, étayant ce qu’est le féminisme que je défends.

Mon engagement féministe, plutôt queer, m’amenant à m’interroger sur l’hétérosexualité obligatoire, j’aurais pu me réjouir de la perspective consistant à « lécher le cul » d’Inna Shevchenko à chaque fois qu’il me faudrait envoyer une lettre. Toutefois, je trouve que cette Marianne ne lui ressemble pas réellement. Sans les précisions d’Olivier Ciappa, la France n’y aurait peut-être vu que du feu. Quoi de comparable entre la candeur mièvre de cette jeune fille en fleur et la fièvre furieuse qui se lit sur le visage de la chef de file des Femen.

J’aurais pu rencontrer Inna et ses camarades lors des nombreuses mobilisations féministes qui ont eu lieu cette année, à l’occasion par exemple des manifestations en faveur du mariage pour tous. Même dans cette optique il aurait été peu probable, en toute honnêteté, que le charme délavé d’Inna Shevcheko ou celui de l’une de ces créatures normées, et intégralement épilées me guide loin des sentiers de l’hétéronormativité (je m’étais pourtant juré de ne pas dire de gros mots). Peut-être aurions nous pu tout de même partager un sandwich merguez ou une bière… Mais je les soupçonne de s’astreindre à un régime alimentaire qui ne le tolère pas, incarnant un bel exemple de ces « nouveaux visages de l’aliénation », que Mona Chollet relate dans un ouvrage salvateur qui gagnerait à être lu à la place de toutes les pages glacées torcheculatives des magazines dits féminins qui se vendent chaque jour.

A la réflexion, la probabilité de les rencontrer dans ces cortèges n’est pas très grande. Nous sommes trop ringardes, nous ont-elles expliqué.  Nettement plus télégéniques, que nous féministes de la vieille, les Femen préfèrent court-circuiter ces mobilisations et manifestations. Non, les Femen ne se perdent que rarement dans la foule des anonymes résistants et résistantes à l’irrésistible. Le 15 octobre dernier, elles préféraient s’enchaîner aux barreaux du Ministère de la justice la matinée alors qu’un rassemblement unitaire en soutien aux victimes de viols était annoncé en fin d’après-midi, tandis que le 18 novembre, elles se déguisaient en nonnes pour aller braver, seules, Civitas.

Certes, cette dernière action a eu le mérite de révéler la dangerosité de certains des membres de ce mouvement et d’affaiblir les opposants à la loi. Comme par d’autres actions, les Femen ont su attirer l’attention sur les luttes féministes. Toutefois ce que le féminisme des Femen gagne en audience, il le perd en inclusivité et en réflexion féministe. C’est là où le bât blesse.

S’agissant de l’inclusivité, lorsque Facebook a décidé de fermer la page des Femen, assimilant à tort leur activité à de la pornographie et les accusant de s’adonner à la promotion de la prostitution, loin d’elles l’idée de se jeter sur l’occasion pour œuvrer contre la stigmatisation des prostituées issues de la traite, ou d’exprimer une solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe,  qui n’en sont pas issu.e.s. Elles se contentèrent d’afficher leur narcissisme et leur vécu persécutif, interprétant cette censure comme « la continuation logique de la guerre contre les Femen que livrent sur Internet différents groupes réacs: les Nazis de l’Europe et des dictatures post-soviétiques jusqu’aux fondamentalistes islamiques » ; excusez du peu.

L’absence d’inclusivité du féminisme des Femen se déploie également dans leurs positions anti-religieuses, et découle d’une carence de réflexion féministe. Mon propos n’est pas de discuter de l’éventuelle islamophobie – terme qui devrait être remplacé par musulmanophobie, mais ceci est un autre débat – des Femen, mais de démontrer qu’elles peuvent nuire aux luttes féministes et à leur objectif d’émancipation.

Cette carence de réflexion préalable, nécessaire à l’action féministe, omet une grille de lecture, qui ne saurait rester l’apanage d’une poignée d’universitaires : l’intersectionnalité. Cet autre gros mot, fait référence à l’imbrication des différentes oppressions. L’objet « nous les femmes » du féminisme a été remis en cause depuis belle lurette, une femme étant toujours autre chose, englobée dans une autre section (la nationalité, la religion, le handicap, ou la catégorie socioprofessionnelle par exemple). D’origine militante – héritée notamment du Combahee River Collective, des lesbiennes noires américaines, à l’origine de la déclaration de 1977, l’intersectionnalité a été théorisée par les intellectuelles africaines-américaines, notamment par Kimberlé Williams Crenshaw, qui prennait pour exemple l’invisibilisation des femmes battues africaines-américaines.. A la fois confrontées au sexisme et au racisme, voulant dénoncer le sexisme des hommes africains-américains, elles se trouvaient accusées de « faire le jeu » du racisme, à l’inverse si elles taisent la violence qu’elles subissaient, on les accuserait de faire celui du sexisme. 

Ainsi, de par leurs positions quelque peu simplistes sur la religion, les Femen manquent-elles le tournant intersectionnel, où le féminisme en France gagnerait à s’engouffrer sans plus tarder. Virulentes dans leurs positions sur la religion, il n’est pas certain que les Femen rallient à leur cause des femmes, qui bien qu’en accord avec l’égalité prônée par le féminisme, s’en détourneront, par peur de faire le jeu de l’islamophobie ou volonté de ne pas recevoir de leçons ; ou qui tout simplement stigmatisées, du fait de leur pratique religieuse, ne seront pas les bienvenues voire exclues.

Cette condamnation des religions, passant par l’amalgame entre croyances religieuses et pratiques réactionnaires, s’est également manifestée à travers leur soutien à Amina Sboui, la Femen tunisienne. Situées à la section entre oppressions dues à la religion, et oppressions dues au sexe, il était prévisible que les tunisiennes ne se solidarisent pas avec les Femen venues de France pour les sauver.

Les oppressions des femmes vivant dans des pays arabes ne sont pourtant pas un leurre, et ont quelque chose à voir avec la prégnance de la religion, bien qu’elles n’y soient pas réductibles ; mon propos n’est pas de le nier. Il ne s’agira pas non plus de donner raison aux discours en vogue intimant chaque féministe de se focaliser exclusivement sur les enjeux propres à « son pays de rattachement ». Aux termes de cette position, un ou une féministe français.e ne devrait pas s’exprimer sur des enjeux de genre non nationaux. Ainsi, l’excision, ou le harcèlement de rue dans les pays arabes ne seraient pas légitimes dans le discours féministe français, qui devrait plutôt, voire uniquement, se concentrer sur des thèmes tels que les inégalités salariales, les violences conjugales, les troubles du comportements alimentaires, l’inégalité face à l’orgasme entre hommes et femmes, pour ne citer que ceux-là.

Quoi qu’il en soit, loin de s’embarrasser de ce complexe, de cette peur de parler à la place des autres, les Femen se sont fixées pour objectif de secourir les « femmes arabes » (http://www.youtube.com/watch?v=yJMWYr7I1sc), parfois les « femmes musulmanes », comme si ces réalités se superposaient.

Quand bien même, à l’instar des Femen, nous nous piquerions, gonflés d’un complexe de supériorité, du destin si tragique des « femmes arabes » ou des « femmes musulmanes » – voilées, lapidées, mariées à des polygames -, la stratégie qu’elles emploient s’est révélée inefficace.

Il est scandaleux, bien entendu, que la Cour d’Appel de Sousse réprime avec une telle fermeté l’action d’Amina Sboui, de chefs d’accusation contestables, offrant au passage un bel exemple de l’usage de la justice à des fins de bâillonnement du militantisme. Il est absolument révoltant que le processus révolutionnaire tunisien, qui a mené à la chute du régime de Ben Ali, se soit soldé par la liquidation des acquis en matière de droit des femmes qui ont caractérisé le régime de Bourguiba.

Précisons que ces avancées juridiques, introduites par le Code de statut personnel (CSP) de 1956,  permettaient d’occulter la répression politique, l’absence de libertés publiques et de respect du pluralisme. Cette carte de visite éludait également la prévalence de normes religieuses et coutumières qui mettaient, dans une certaine mesure, en échec cette législation moderne. Les lois doivent être désirées.

Ce que les droits promus par le CSP tunisien de 1956 ont de commun avec l’action des Femen en Tunisie est leur inefficacité. Les Femen interviennent, avec leur corps et de leur nudité pour outils, mode opératoire non contestable en soi, mais n’ayant pas porté ses fruits, sans doute parce qu’extérieur à la société civile. L’émancipation doit venir d’en « bas », non pas de l’extérieur, ni d’en « haut ».

Dans son essai intitulé « Les subalternes peuvent-elles parler ? », Gayatri Chakravorty Spivak relate comment la parole des femmes indiennes durant la colonisation était confisquée, disparaissant, entre d’une part la puissance coloniale britannique qui prohibait la pratique du sati (le sacrifice publique des veuves sur le bûcher funéraire de leur époux défunt), d’autre part les coutumes et les hommes indiens qui exaltaient la pureté de cette pratique et mettaient en avant la volonté des veuves de s’y adonner. Tiraillées entres ces deux tensions, il apparaissait que la parole des premières concernées était inaudible.

Ce détour par l’histoire permet de dresser un parallèle. Le type d’actions et lediscours privilégiés par les Femen, réduisent davantage au silence celles-là même qu’elles prétendent épauler. Flamboyantes, alertes et rompues à l’usage des médias, elles les mettent même en porte-à-faux avec les idées féministes.

Je ne me réfère pas à Spivak afin de satisfaire mon pédantisme, mais parce que « on ne fait les livres que pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre ainsi contre les adversaires les plus implacables de toute vie : l’évanescence et l’oubli. » Cette citation, empruntée à Stefan Zweig, me paraît essentielle en matière de féminisme où ce qui a été fait risque à chaque époque d’être défait, où l’on retient peu des enseignements de l’histoire, et notamment de ce mécanisme complexe, qui semble souvent se vérifier, selon lequel les dominés affirment les traits qu’on leur reproche et s’attachent à se réapproprier les stigmates qu’on leur accole.

Ainsi devrions-nous garder de nos ingérences donneuses de leçons qui attiseraient ce réflexe, tout en restant solidaires. Les récents évènements en Egypte n’ont-ils pas fait la démonstration que des Arabes pouvaient se rendre compte, sans aide, de la défaillance d’un gouvernement d’inspiration religieuse, de la montée et du danger du fondamentalisme religieux, ou de la menace du seul conservatisme pour les droits des femmes et les droits humains ? Le mouvement, « the uprising of women in the arab world » qui a notamment appelé le 12 février 2013 à des manifestations contre le harcèlement sexuel en Egypte, n’offre-t-il pas des perspectives plus convaincantes que l’action des Femen ?

A l’heure d’une montée européenne de l’extrême droite, dont peu semblent se soucier, il n’est peu être pas tout à fait vain que le féminisme prenne acte des acquis anti-racistes et anti-fascistes, sans pour autant éluder l’oppression réelle des femmes venant des sections stigmatisées.  Le défi est de trouver une voie entre l’inaction et l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes, entre le refus de parler à la place des autres, de faire des généralisations dangereuses et la volonté d’exprimer sa solidarité, afin de trouver la meilleure façon de lutter « en tant qu’allié.e.s » dans des contextes spécifiques. Vaste chantier, on comprendra que certains préfèrent les messages vides de contenu des Femen.

Au regard de cet état des lieux, je frémis lorsque le Président de la République salue, sinon adoube ce type de féminisme, et que Marianne prend les traits d’Inna Shevchenko. Que penser de ce soutien explicite à un féminisme qui exclue, pense expliquer l’émancipation aux autres et se défie de la laïcité ? Tendre vers un féminisme plus inclusif ne serait-il pas davantage républicain ?

Il ne me reste plus qu’à souhaiter, qu’à l’instar des tecktoniks qui s’agitaient et gesticulaient, il y a quelques années, les Femen lassent et s’éteignent. D’ici là, je me réjouis d’utiliser davantage les e-mails, ce qui me dispense de timbres.

Ahlem

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2 réflexions sur “Les Femen et la stratégie de l’échec

  1. Ton analyse est très intéressante. Elle exprime plutôt bien le malaise que je ressens un peu face à l’action des FEMEN avec son côté limite « paternaliste » face à l’émancipation des femmes arabes…

  2. Nathalie dit :

    Euh… Qu’est-ce que veut dire « l’hétérosexualité obligatoire » ?
    L’hétérosexualité est naturelle et représente 95% des sociétés humaines. Cela n’a rien d’obligatoire… Tous comme les autres pratiques sont des choix délibérés, assumés ou non…

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