Féminisme et médias : un dilemme militant

Ce texte constitue le verbatim de l’intervention qui a été faite par une militante de Garçes, sans qu’elle n’engage tout le collectif, lors de la conférence « Femmes et médias : entre témoignage et militantisme » co-organisée avec la Radio de Sciences Po (RSP). Nous le publions ici au titre de tribune libre.

 

En tant que collectif féministe, notre rapport aux médias est nécessairement, en partie, un rapport militant. C’est au travers du prisme de ce rapport militant que je voudrais ici jeter quelques pistes pour appréhender les médias à notre échelle, je veux dire par là quotidiennement, presque banalement. Ce rapport, donc, féministe, militant et quotidien, il a au moins deux aspects :

1)      Il s’agit d’une critique des médias, qui comprend, inséparablement, une critique de la place des femmes en tant qu’actrices des médias – ou, pour le dire autrement, des inégalités de genre parmi les acteurs des médias – et une critique de la représentation des femmes par les médias

2)      Mais il s’agit aussi d’une appropriation et réappropriation des médias, donc d’un questionnement sur ce en quoi peut consister une production médiatique féministe. Cela, pour deux raisons. L’une tient à une certaine conception du féminisme, qui ne se satisfait par de l’interpellation des institutions, mais qui cherche à développer de manière autonome des pratiques féministes. La seconde tient à ce que sont devenus les médias : grâce aux nouveaux outils de communication – et notamment réseaux sociaux : facebook, twitter, diverses formes de blogging – la production médiatique a été très largement reconfigurée. Cela ne signifie pas qu’il ne demeure pas des rapports de pouvoir massifs dans le jeu médiatique, bien au contraire, et que certains médias, notamment par leur insertion dans un fonctionnement capitaliste et leurs liens avec des corporations, ne sont pas largement plus influents que d’autres. Mais cela ouvre cependant de nouvelles possibilités de résistance et d’invention féministes, comme je le disais, via une nouvelle pratique médiatique.

Ce que je voudrais exposer ici, c’est la confrontation des deux composantes de ce rapport – donc, une critique qui est plutôt de l’ordre de la contemplation, et une critique qui est plutôt de l’ordre de la pratique, même si l’opposition n’est pas si dichotomique – à un même dilemme, un dilemme proprement féministe – et que l’on retrouve peut-être, sous d’autres formes, comme dilemme militant. La question qui suscite ce dilemme, c’est : que dénonce-t-on comme sexiste, que produit-on comme image, texte, média antisexiste ? Tout le problème réside en fait en ceci : d’une part, les médias se font le vecteur d’une représentation différenciée de la femme, une représentation qui doit être replacée dans un rapport hiérarchique – évidemment, d’infériorité – avec les représentations de la masculinité. En gros, cette représentation est une injonction à la féminité, féminité qui est comprise de manière très étroite et très normative. Mais d’un autre côté, dénoncer purement et simplement cette représentation de la féminité dans les médias fait courir aux féministes un grand risque : celui de nier que bon nombre de femmes ont effectivement investi, à des degrés variés, cette culture de la féminité, et qu’il est peut-être possible, au lieu de purement et simplement l’abandonner, de s’interroger sur les raisons de son infériorisation et de chercher à défaire sa stigmatisation.

MediaCriticism

 

Je vais développer un peu ce dilemme. Ce que j’appelle « injonction à la féminité » et « étroitesse normative de la féminité », c’est la production dans les médias d’un modèle unique de féminité auquel nous sommes, femmes, enjointes à nous conformer pour nous insérer paisiblement dans l’ordre social sexué. Cette image de la féminité a deux caractéristiques essentielles. D’une part, elle est stigmatisante, parce qu’elle est comprise en relation avec une image masculine bien plus valorisée. Cela se traduit par le fait que ce qui est perçu comme « féminin » – disons en vrac et arbitrairement, à titre d’exemple, aussi bien le tricot, l’éducation des enfants, les tâches domestiques, que la passivité sexuelle – est assigné au « futile », par opposition aux nobles tâches et caractéristiques masculines – de la force physique, l’ambition, entre autres… D’autre part, elle est hautement normative, étroite, étroite au point même d’être contradictoire – c’est-à-dire que le système de normes transmis par l’image des femmes dans les médias, ce système de normes qu’il faut respecter pour être pleinement femme, est très précis, très sophistiqué, très complet, tellement complet et précis que certaines de ses injonctions ne sont pas compatibles entre elles. Cette étroitesse normative réduit donc drastiquement le champ des possibles pour être femme, en promouvant toute une série d’exigences : la « beauté », définie par la minceur, par la jeunesse, et  également, dans un discours directement racial, par la blancheur, souvent la blondeur, mais aussi l’hétérosexualité, la maternité, la douceur… toutes ces caractéristiques que l’on retrouve très largement dans l’image des femmes telle qu’elle transite par la publicité, par les femmes qui sont souvent choisies pour certains rôles médiatiques – les présentatrices, par exemple. Ce qui est intéressant, c’est que cette conception étriquée de la féminité réussit le tour de force de prétendre à l’universalité : voilà donc, nous dit-on, le modèle unique de féminité qui est reconnu partout, et peu importe qu’il s’agisse d’une « féminité » cisgenre, hétérosexuelle, et blanche. Ces exigences réduisent d’ailleurs tellement le champ des possibles de l’être-femme qu’elles finissent par faire du modèle « universel » de la femme une chimère évidente, en tant qu’elles se contredisent entre elles : il faut être sexy, mais pas allumeuse, il faut être active, mais maternelle et attentive à son intérieur, il faut être mince, mais se faire plaisir, il faut être à l’aise au lit, mais surtout répondre à tel et tel désirs des hommes, etc.

C’est du fait même que l’injonction à la féminité comporte ces deux caractéristiques – stigmatisation et normalisation étroite – que découle ce dilemme où j’arrive enfin. En effet, puisque l’injonction à la féminité fait montre d’un caractère double, les féministes voient s’ouvrir deux possibilités stratégiques. Soit, parce que l’image de la femme est stigmatisée, une stratégie féministe peut être de tenter de défaire la hiérarchisation entre activités dites « féminines » et « masculines » : il s’agit alors d’investir une série de traits culturels pour revendiquer leur légitimation. Le risque est alors de se satisfaire d’une culture soi-disant « féminine », en ignorant que cette féminité découle d’une construction, dans laquelle les médias ont joué et jouent encore un grand rôle, en ignorant aussi qu’un grand nombre de femmes sont de toute manière exclues de cette féminité – parce que non-blanches, non-hétérosexuelles, transgenres, prolétaires, trop prudes ou trop dépravées, trop grosses ou trop maigres, etc. Soit, parce que l’image de la femme est étroite et hautement normative, une autre stratégie féministe peut être de proposer des modèles alternatifs de « féminité » (les guillemets deviennent alors de plus en plus importants). Le risque est alors de stigmatiser et d’exclure certaines des femmes qui reproduisent certains des traits de la féminité médiatique, mais aussi de prendre pour argent comptant les termes d’une hiérarchisation qui a été imposée par un rapport de pouvoir sexiste.

La solution consiste peut-être à dire que ces deux stratégies féministes – d’investissement d’une féminité et de dénonciation d’une féminité unique, universaliste, et normative – face aux médias ne s’opposent pas nécessairement, pas tout le temps, à condition de savoir les doser, et, finalement, d’orienter les stratégies féministes vers ce but qui serait de rendre possible une multitude de féminités. J’arrive alors au point où je voudrais rattacher la résolution de ce dilemme aux nouvelles opportunités médiatiques que j’évoquais tout à l’heure : la transformation de l’ordre médiatique et les possibilités d’appropriation ou de réappropriation de certains médias me paraît une aubaine à ne pas laisser passer pour doser ces deux stratégies. Développer, ou plutôt chercher à atteindre, une certaine autonomie médiatique notamment par les réseaux sociaux, cela permet de diffuser une critique dénonciatrice, sans concession, des représentations sexistes telles qu’elles sont véhiculées par les médias dominants. Mais cela permet aussi de créer de nouvelles images, textes, représentations, qui peuvent tenter soit de se réapproprier une culture infériorisée et assignée au « féminin » – en se défaisant de l’utilisation commerciale et misogyne de certaines images de la féminité – soit de diffuser une multitude d’autres représentations, des « féminités » alternatives, non-blanches, trans’, non-hétéro, prolétaires, etc.

Vous vous en apercevez sans doute, un des points clefs qui articulent ce dilemme féministe est, profondément, la question du corps – la question du corps des femmes – et donc du positionnement féministe face à la normativité corporelle. Le corps, dès lors, est ici le corps en tant qu’il est médiatisé, est loin d’être un simple combat adjacent, secondaire à ce qui constituerait le cœur même des luttes féministes. La question du corps, au contraire, est stratégique, dans la mesure où s’y nouent nombre d’enjeux – psychiques ou sentimentaux, mais aussi, indirectement, économiques et politiques – plus souvent identifiés comme formant le nerf de la guerre, de la guerre pour le renversement de l’hétéronomie des femmes. Par là, on peut faire de la lutte contre un système sexiste de normativité corporelle, qui passe préférentiellement par les médias, quelque chose d’autre qu’une simple redécouverte égoïste, nombriliste de son corps : bien sûr, les pratiques féministes passent nécessairement par soi, et reconquérir son propre corps, apprendre à l’aimer, est un combat qui est trop souvent douloureux pour se laisser sous-estimer ; mais pointer, par le corps, des enjeux qui dépassent le corps individuel et le quant-à-soi, permet de poser les fondements d’une subjectivité politique collective. Pour laisser voir de quelle manière le corps pourrait être ce point stratégique dans un rapport féministe aux médias, je finirai avec ce passage de Mona Chollet, qui écrit, dans l’introduction de son livre intitulé Beauté fatale. Les nouveaux visages de l’aliénation féminine :

« Les conséquences de cette aliénation sont loin de se limiter à une perte de temps, d’argent et d’énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une insécurité psychique et une autodévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. Elles les amènent à tout accepter de leur entourage ; à faire passer leur propre bien-être, leurs intérêts, leur ressenti, après ceux des autres ; à toujours se sentir coupables de quelque chose ; à s’adapter à tout prix, au lieu de fixer leurs propres règles ; à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, se condamnant ainsi à un état de subordination permanente ; à se mettre au service de figures masculines admirées, au lieu de poursuivre leurs propres buts. Ainsi, la question du corps pourrait bien constituer un levier essentiel, la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences conjugales à celle contre les inégalités au travail en passant par la défense des droits reproductifs. »

(http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=149)

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