Prostitution : débattre les pieds sur terre (contribution 8/6)

Droit à disposer de son corps, aliénation, morale victorienne, patriarcat, on se gargarise de bien des grands mots dans le débat qui se joue actuellement sur la délicate question de la prostitution. Et si on partait un peu des faits plutôt que de philosopher dans le vide ?

J’entends régulièrement des réflexions éthérées sur le « travail sexuel » : y a-t-il une différence intrinsèque entre travailler avec ses mains et travailler avec son vagin ? Pourquoi accepter l’un et condamner l’autre ? Et qu’on me cite du Marx dans l’oreille gauche, du Hegel qui riposte du fond de la salle… Sans que j’y trouve vraiment mon compte. Les rhéteurs médiatiques qui nous assomment de domination masculine et de libération sexuelle brassent de l’air et ne répondent pas aux véritables problématiques que pose la prostitution. Je ne veux pas parler de « la » femme et de « son » corps dans une virtualité confortable, mais parler de personnes bien particulières, et de corps bien particuliers, ici et maintenant.

Un chiffre, d’abord : 49. C’est le nombre moyen de viols subis par chaque personne prostituée en un an, selon des chiffres recoupant les données de plusieurs enquêtes menées en Angleterre, aux Etats-Unis et au Canada. Presque une fois par semaine. Par des proxénètes, des clients, des policiers, des passants. En toute impunité dans une très vaste majorité de cas.

Parlez-moi d’un métier qui implique de telles « conditions de travail » et que la loi autorise, pour voir. D’un métier où, lorsqu’on pose la question aux « travailleurs », 87% d’entre eux répondent avoir été victimes de violences dans les douze derniers mois, ayant conduit à une hospitalisation dans plus de la moitié des cas. D’un métier où l’on commence sa carrière entre 13 et 14 ans, le plus souvent dans le cadre de ruptures familiales liées à des mauvais traitements et négligences. Où l’espérance de vie est inférieure à celle des fameux ouvriers dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles pour affirmer par comparaison que la prostitution n’est pas un boulot pire qu’un autre.

Quant à prétendre que c’est l’illégalité qui rend la prostitution dangereuse, là encore j’en appelle aux faits. Cessons de dire que « si c’était légal » tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes et observons plutôt comment ça se passe là où c’est le cas : les Pays-Bas, l’Etat du Victoria en Australie, qui ont adopté une posture réglementariste qui normalise la prostitution, ont vu les chiffres de la traite et notamment celle des enfants exploser, les maladies vénériennes se développer (entre autres parmi les étudiants, terreau de la prostitution occasionnelle), les viols de prostitué-e-s se multiplier, sans que les personnes prostituées ne voient leurs conditions d’exercice ou de rémunération s’améliorer véritablement. Des témoignages de prostituées belges dans des maisons closes de luxe, donc supposément privilégiées, font état de violences répétées par les clients qu’elles n’osent dénoncer aux patrons, et en Australie les personnes travaillant dans les maisons closes légales sont dans un état sanitaire et psychologique comparable à celui des prostitué-e-s de rue qui vivent dans la violence quotidienne.

Dès lors, le reste devient pour moi secondaire : que le sexe tarifé soit intrinsèquement une aliénation ou pas, ce n’est pas vraiment la question. Savoir qui est victime de la traite et qui est « consentant » non plus.

Adoptons même, juste pour l’argument, le point de vue selon lequel la prostitution serait un travail comme un autre : la notion de consentement s’applique dans la loi à la sexualité, pas au travail. Un ouvrier pourrait consentir à travailler pour trois euros de l’heure ou sans casque sur un chantier, et même signer un contrat le stipulant, ça n’autoriserait pas pour autant son employeur – ou lui-même s’il est autogéré, qu’est-ce qu’on rigole – à avoir de telles pratiques. Et ça signifierait encore moins que la loi doit l’entériner.

Dans un débat qui porte sur ce que doit faire la loi en matière de prostitution, j’aimerais assez qu’on nous épargne les considérations purement morales : la loi n’a pas vocation à faire la morale ni la morale à faire la loi, on a déjà mis du temps à le comprendre, il ne s’agirait pas de revenir en arrière. A moins que l’adultère puni au pénal ne vous tente particulièrement.

Alors même que les argumentaires en faveur de la normalisation de la prostitution, qui se basent sur la notion de liberté individuelle et de consentement, prétendent sortir de la logique de la morale et du jugement, ils ne font au contraire que s’y enfoncer : le consentement, s’il impose de suspendre le jugement moral, même pour un acte qu’on juge dégradant, n’impose pas à la loi de se taire. Autrement dit, s’il est nécessaire à l’existence d’un contrat, le consentement n’est pas un fondement suffisant pour la légalité de celui-ci ni pour celle de la prestation ou profession effectuée. L’argument du consentement et du libre choix n’a donc pas de pertinence dans le débat.

Mais que doit faire cette fameuse loi, me direz-vous ? Et c’est précisément là que j’ai envie d’emmener ce débat. Celui qui, aujourd’hui, à la veille d’élections présidentielles, doit être mené. Car, quoi ? Conclure que la prostitution est une aliénation, ou une libération sexuelle, ou un avatar de la domination masculine, qu’est-ce que cela change au quotidien des personnes prostituées ? Qu’est-ce qu’ « abolitionnisme » veut dire dans un monde où le système prostitutionnel est une donnée qu’on ne peut pas changer d’un coup de baguette magique ? C’est sur le traitement politique de la question sociale de la prostitution qu’on doit pour moi centrer notre réflexion, dans l’optique de sortir les personnes prostituées du non-droit où elles sont enfermées. Il est certain que c’est plus difficile, et moins glamour, que de brandir des grandes idées. Plus engageant, également, de mettre les mains dans le cambouis. Mais c’est aussi plus constructif, et aujourd’hui indispensable.

Voilà quelques pistes qui pourraient être réfléchies et surtout enrichies par celles et ceux qui s’intéressent à la question, dans l’optique de mettre en place un dossier cohérent sur la prostitution.

–       Une priorité devrait être de supprimer le délit de racolage passif et toute forme de répression des personnes prostituées elles-mêmes : Comment la supprimer ? Quelles en sont toutes les formes, pour les identifier et les combattre ? Comment modifier la loi et les pratiques policières dans ce sens ?

–       Aujourd’hui une prostituée qui paie le loyer de son ado voit celui-ci risquer de tomber pour proxénétisme, tandis que les hommes d’affaires mafieux qui gèrent les maisons de strip-tease servant de vitrine pour leurs « produits » demeurent impunis : Comment redéfinir le proxénétisme pour le combattre efficacement ? Comment mettre en place une coopération internationale efficace pour démanteler les réseaux de traite ?

–       Comment permettre aux personnes qui le souhaitent de sortir de la prostitution, de manière systématisée et pas seulement par quelques associations locales ? Mettre en place des maisons d’accueil, qui comprendront en plus de l’aide matérielle une aide administrative et un suivi médico-social ? Interdire toute expulsion de personne prostituée ?

–       Comment rééquilibrer le rapport de force entre les personnes prostituées et les clients ? Instaurer pour le client un délit de sollicitation de prostitution uniquement sur plainte de la personne prostituée, que celle-ci ait effectuée ou non la prestation demandée ? Ainsi, on ne serait pas dans la pénalisation du client sur flagrant délit, qui pousse les personnes prostituées dans des lieux reculés et dangereux, mais on donnerait un moyen de pression aux prostitué-e-s pouvant modifier le rapport de force avec le client et éviter l’imposition de pratiques non désirées, avec de plus un effet dissuasif puisque tout client est susceptible dans ce cas d’être exposé comme tel auprès de ses proches en cas de plainte.

Kam

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Références : 

– Poulin, Richard. La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005

– Chiffres pour des pays développés comme les Etats-Unis (14 ans) ou le Canada (13 ans), voir notamment le Service Canadien des Renseignements Criminels ou encore l’enquête de Busby et al., « Examination of Innovative Programming for Children and Youth Involved In Prostitution », in Helene Birman and Yasmin Jiwani (eds), In the Best Interests of the Girl Child: Phase II Report (London, Ontario:  The Alliance of Five Research Centres on Violence, 2002)

– Pryen, Stéphanie. Stigmate et métier. Une approche sociologique de la prostitution de rue, Presses Universitaires de Rennes, 1999

– Baldwin, M. A. (1992). Split at the root: Prostitution and feminist discourses of law reform. Yale Journal of Law and Feminism, 5(1), 47-120.

– Bindel, Julie & Kelly, Liz. ‪A critical examination of responses to prostitution in four countries: Victoria-Australia, Ireland, the Netherlands and Sweden, Routes Out of Prostitution SIP, 2004

– Perkins, Roberta. « The social lives of prostitutes », in Working Girls: Prostitutes, Their Life and Social Control, Australian Institute of Criminology, 1991

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2 réflexions sur “Prostitution : débattre les pieds sur terre (contribution 8/6)

    • Alessandra dit :

      Votre article est très complet et j’aime beaucoup le faite que vous ne faites pas la morale à quelqu’un. Etant moi-même une prostituée, j’ai pu me reconnaitre dans votre article et les pistes de réflexion que vous proposez plus que cohérentes.

      En effet, moi j’ai pu choisir ce métier en sachant tous les risques que je prenais. Mais je sais qu’il y a des filles qui sont des victimes ( comme dans tous les réseaux mafieux qui se servent de personnes humaines ). En plus, une prostituée ne peut pas se plaindre d’un client violent. La plupart du temps, elle doit se cacher ( et pénaliser les clients ne fera qu’amplifer ce faite ). Votre dernière propositon est donc une piste plus qu’intéressante.

      Voilà, je ne vais pas m’épencher davantage.

      Merci beaucoup pour l’intelligence de votre article.

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