Pénalisation, hypocrisie, déni… (contribution 7/6)

… Remettre les putes au centre du débat

Le débat engagé sur la proposition de loi de pénalisation du client a le mérite de lever le voile sur l’hypocrisie dont fait preuve aujourd’hui la société envers la prostitution. Est mis à jour l’attitude ambivalente de la France qui condamne la vente de sexe, avec des mesures toujours plus répressives à l’encontre des prostituées mais une indifférence, non-ingérence envers la consommation de sexe et les clients.

Cette réglementation n’est au fond que le reflet de l’image que la société donne à voir des prostituées, à qui seule incombe la charge de la faute. Cette prostituée, sale, anormale, au comportement déviant. Cette prostituée, qui inspire mépris ou pitié. Cette prostituée, figure énigmatique qui oscille entre victime et inadaptée. Cette prostituée à qui au fond, on dérobe le droit de cultiver sa propre identité, dénie la capacité à produire un discours raisonnable sur sa profession. Cette prostituée, dont tout le monde parle mais personne ne connait.

Le préalable de tout débat sociétal sur la prostitution serait peut être le passage d’une définition extérieure stigmatisante et catégorisante à une description interne plus à même de capturer cette situation du réel. La prostitution vit comme un univers à part. La prostitution, si elle est une pratique, une condition vécue par les prostituées existe pour le reste de la société au travers de nos représentations. Il m’apparait alors important de dépasser cet imaginaire où s’immisce nos propres angoisses et projections, déconstruire nos représentations et laisser une place au discours interne, auto référentiel, même si celui ci ne saurait être représentatif de l’ensemble du phénomène.

La rencontre avec ce discours interne est déstabilisante car elle nous place face aux limites de nos propres raisonnements paternalistes et bien pensants. Ce fut du moins mon ressenti au fil de mes lectures de témoignages de prostituées réclamant le libre exercice de leur profession. Ces filles refusent de voir leur métier réduit à la seule dimension sexuelle, insistent sur les qualités relationnelles que requiert l’exercice de la prostitution (écoute, aide conjugale et psychologique). Ces filles nous parlent du pouvoir relatif sur le choix de leurs clients, des tarifs, des services, lequel leur confère une sensation de contrôle voire de domination. Est souvent dépeint dans ces témoignages le portrait d’un client perdu, en quête d’aide,  loin de la figure de la brute machiste récurrente dans les représentations et certains discours féministes. Ces filles ont fait le choix réfléchi de l’organisation collective, et revendiquent haut et fort le droit d’exercer leur profession. Elles préfèrent être putes que travailler à l’usine. Leur  parole peine pourtant à trouver un écho dans le champ médiatique et politique. Leurs témoignages doivent nous mettre en garde contre les discours abolitionnistes et misérabilistes prédominants et aveugles à l’expérience vécue.

Il serait pourtant bien malvenu de tomber dans le travers inverse consistant à voir dans la prostitution un choix, ultime symbole de la libération sexuelle des femmes, tant il est vrai que ce sont en grande partie des raisons d’ordre économique et social qui mènent la majorité des filles jusqu’au trottoir. S’il faut savoir dépasser la vision caricaturale voyant dans la prostitution l’asservissement sexuel symbole de l’oppression patriarcale qui s’exerce sur les femmes, on se gardera bien de nier les inégalités sociales et de genre qui affectent cette pratique. La prostitution n’est malheureusement bien (trop) souvent pas le fruit d’un choix libre mais l’expression de la violence exercée sur les femmes, principalement le chômage, qui les affecte particulièrement (sans évoquer les populations immigrées…).

Dans ce contexte, l’imposition de mesures répressives en concordance avec le système abolitionniste ne s’attaquerait qu’aux symptômes de la domination masculine sans éliminer plus essentiellement la substance pathogène. Tout est alors question de choix sociétal : doit-on pénaliser le client ou mettre à la disposition des prostituées une alternative décente de réinsertion ? Doit-on pénaliser le client ou garantir l’accès des femmes à l’emploi dans des conditions salariales égales ? Doit-on pénaliser le client ou offrir des bourses suffisantes aux étudiantes qui se prostituent pour financer leurs études ? Gardons à l’esprit les effets pervers d’une approche répressive qui risquerait simplement de repousser  la prostitution dans l’ombre, rendant les filles toujours plus vulnérables. La lutte contre les inégalités sociales et de genre, matrice du mouvement féministe, serait peut être le mot d’ordre à suivre le plus conséquent.

Quant à savoir si la vente de sexe porte en soi atteinte à la dignité humaine, c’est une interrogation (aveugle au genre) d’ordre philosophico juridique dont il revient à la société civile de s’emparer. Le STRASS définit souvent la prostitution comme un service, un service personnalisé. Ce n’est pourtant pas un service comme les autres en raison de l’intervention du corps et de la sexualité. S’agit-il de marchander son corps ou de vendre une technique qui implique l’usage du corps ? Le STRASS regrette souvent la vision de la prostitution comme une pratique passive en adéquation avec la représentation traditionnelle du rôle sexuel de la femme, et l’association de l’effort physique avec la masculinité. C’est peut être autour de cette question qu’il est le plus délicat d’adopter une position de principe. Ce débat devra impliquer dans une approche transversale différents acteurs de la société civile, sans oublier les premier(e)s concerné(e)s.

Bérengère

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s