Au-delà du clivage réglementarisme/abolitionnisme (contribution 4/6)

Dans les années 70-80, le MLF se divisaient entre féministes essentialistes et matérialistes. Dans les années 90, c’était la loi sur la parité qui clivait. Ces dernières années, et en particulier depuis la loi Sarkozy de 2002, l’un des nouveaux sujets de désaccord est la prostitution, suivi de près par le débat sur la pornographie.

            Le féminisme a ainsi toujours connu des clivages, interprétés souvent par la critique comme la preuve même de « l’irrationalité d’une poignée de femmes mal baisées et frustrées ». Pourtant, si le féminisme connaît des débats, c’est bien la preuve qu’il n’existe pas un dogme féministe mais bien un mouvement féministe aux branches diverses qui permettent de faire avancer la réflexion. Dans cette perspective, je n’aborderai pas la prostitution comme un sujet qui déchirerait les féministes mais comme un débat chaque voix a sa part de légitimité, un débat plus difficile à traiter que d’autres car directement lié à l’intime et à la relation que chacun entretient avec cet intime.

 

 

  1. Eve et le Serpent, une image qui perdure

 

Avant tout, il m’apparaît important de rappeler que la prostituée incarne le crime au féminin dans notre société actuelle. Cette image est l’héritière directe de la pensée puritaine de la fin du XIXème siècle. Il n’est pas rare à l’époque de parler « d’égouts séminaux » pour désigner une prostituée. Ce terme renvoie directement à l’idée que la prostituée sert à assouvir des désirs (ou « besoins ») qui ne peuvent être assouvis ailleurs, notamment dans le lit conjugal. La prostituée sert donc à faire tout ce qu’une femme dite convenable n’accepterait jamais, abus y compris. Elle abandonne toute dignité car ne respecte plus son rôle de régulatrice de la sexualité masculine. Alors que les autres « savent se tenir », la prostituée provoque délibérément les pulsions masculines et « naturelles » afin d’en tirer de l’argent. Son comportement est non seulement une atteinte à la morale, mais en plus, s’apparente à un vol. Ajoutons à ceci les maladies vénériennes et la prostituée est en plus coupable de mettre en danger la santé de ces messieurs et de leurs épouses. La prostituée est ainsi un élément féminin des « classes dangereuses ».

Si aujourd’hui on ne parle plus de « classes dangereuses » et si le contexte général a changé, la prostituée a gardé l’image de la tentatrice, celle qui cède au serpent et ainsi éclabousse la réputation des autres femmes. Ce que l’on voit dans la « pute », c’est une femme à la sexualité débridée et libérée de toute morale. Car bien sûr, on est persuadé que la prostituée éprouve du plaisir sexuel quand elle a un rapport avec son client.

 

Pour appuyer cette idée, je crois qu’il suffit de s’intéresser à notre langage. Qu’est-ce qu’une pute ? « Une femme facile, de mœurs dissolues », « quelqu’un qui n’hésite pas à s’abaisser, à se compromettre, pour arriver à ses fins » selon le Grand Robert. En ceci on peut rapprocher la pute de la salope : alors même que dans la vie courante, on aurait tendance à  les distinguer par le fait que l’une se fait payer et l’autre pas, le dictionnaire définit tout de même la salope comme une « femme dévergondée, de mauvaise vie; prostituée ». Qu’en est-il de la nymphomane ? « Une femme qui cherche activement les rapports sexuels, ex:  »Et de me traiter de nympho, d’infidèle, de salope, de caractérielle, de perturbée, d’immorale, de jeunesse d’aujourd’hui, ah ! pauvre France ! » (Geneviève Dormann, le Bateau du courrier, p. 124) ».

La pute, la salope, la nympho, toutes dans le même sac. Ce qui gène chez la prostituée, c’est bien l’image de la liberté sexuelle, une liberté qui contredit le rôle féminin de régulatrice. Alors que je me promenais à Belleville un soir, passant à côté de plusieurs prostituées, un homme s’est adressé à moi en ces mots : « toi, je te respecte, au moins, t’es pas une pute ». La prostituée ne mérite pas même le respect qui est rendu aux autres femmes. Tentatrice, elle n’est plus qu’une « sous-femme ».

  1. L’abolitionnisme : le maintien de l’image de « sous-femme » de la prostituée

Pendant longtemps, la position abolitionniste a dominé dans le mouvement féministe. Aujourd’hui, elle semble gagner l’Assemblée Nationale à travers la proposition de loi sur la pénalisation du client.  Le point de départ de ce courant consiste à considérer que la prostitution est une violence faite aux femmes au même titre que le viol ou les violences conjugales. Les politiques prohibitionnistes, comme celle de la loi Sarkozy de 2002 qui condamne les prostituées à 2 mois de prison et 3750€ d’amende, ont par conséquent tout faux. À l’image du viol, elles font de la victime une coupable et participent à la perpétuation de l’oppression patriarcale.

 

Le travail des abolitionnistes ne peut pas être renié dans son ensemble. Il est indéniable que nombre d’associations défendant cette position ont pu aider des exploitées à sortir de la prostitution.

Cependant, l’un des défauts de l’abolitionnisme est son refus de considérer les prostituées comme des individus indépendants. En érigeant la prostituée au statut de victime du patriarcat, aucun autre choix n’est donné aux prostituées que de jouer le rôle de victime. « Il n’y a pas de prostitution choisie », la phrase revient souvent. Si ce n’est pas l’exploitation d’un proxénète qui amène à la prostitution, ce sont les besoins économiques.

Sauf que toutes les prostituées ne sont pas d’accord avec cette idée. Les premières tensions sont apparues en 1975 au moment de l’occupation de l’église lyonnaise de Saint-Nizier par des prostituées, en protestation contre des mesures prohibitionnistes. Si les féministes ont rejoint le mouvement, c’est avec une réticence certaine vis à vis des prostituées qui tenaient déjà un discours plus ou moins réglementariste. Plutôt que de considérer le moment comme une occasion offerte au mouvement féministe pour accueillir la voix de nouvelles femmes, on a préféré considérer que les prostituées étaient, par exemple, manipulées par leurs proxénètes et que c’était pour cela qu’elles voulaient continuer leur activité.

La prostituée comme individu est niée dés lors qu’elle ne colle pas à l’image de la victime. Cette infantilisation participe indirectement à la construction de l’image de la prostituée comme « sous-femme ». Ici, ce n’est pas l’image d’une sexualité débridée qui fait peur, mais l’impact que peut provoquer une femme qui déclare se prostituer volontairement sur l’image des femmes en général. Réduire toutes les prostituées à de simples victimes qui s’ignorent est plus facile que de traiter la question dans son ensemble. Considérant qu’une prostituée ne pouvait pas être féministe et continuer son activité, la voix n’a été donnée qu’aux prostituées qui voulait « s’en sortir ».

 

  1. L’utopie réglementariste

L’apparition de féministes réglementaristes au début des années 2000 crée ainsi débat au sein du mouvement. La voix d’autres prostituées se fait entendre. Les réglementaristes réclament la reconnaissance du statut de « travailleuses du sexe » afin de pouvoir exercer leur activité de façon légale et ainsi avoir les mêmes droits que les autres travailleurs (sécurité sociale surtout). Cette décriminalisation et reconnaissance permettrait une démarginalisation sociale des prostituées et un accès aux droits sociaux de tous. De plus, la légalisation ne mettrait pas plus en danger les prostituées face aux violences des clients puisque les prostituées bénéficient des mêmes lois que les autres travailleurs et travailleuses protégeant des coups, du viol et du crime. Ceci me paraît cependant utopique.

Je ne crois pas qu’en reconnaissant le « travail du sexe » l’on combatte de façon efficace l’image de « sous-femme » et de tentatrice de la prostituée. La réglementarisation aux Pays-Bas n’a pas démarginalisé les prostituées. Les quartiers de prostitution restent loin des lieux de vie et ne sont de loin pas mieux vus. Or cette image est un obstacle majeur pour un accès effectif aux droits de tous. Prenons l’exemple de Nafissatou Dialo. Considérée tout d’abord comme la victime par excellence du responsable du FMI, fraîche et innocente, le fait qu’elle se soit potentiellement prostituée au cours de sa vie l’a complètement discréditée aux yeux des médias et des juges. Sans se prononcer sur la culpabilité de DSK, ce retournement de situation ne fait que réaffirmer l’impossibilité pour une prostituée d’être violée.

Les prostituées sont dans une précarité judiciaire réelle, plus grande encore que celle des autres femmes, qui ne peut pas être résolue avec une simple loi autorisant la prostitution. Au contraire, une telle loi me paraît mettre encore plus en danger les prostituées victimes des réseaux de proxénétisme. Je ne rentrerai pas dans la guerre stérile des chiffres dans laquelle sont entrées abolitionnistes et réglementaristes. Qu’elles soient majoritaires ou non, je suis certaine qu’il existe des victimes de la prostitution. Qu’elles représentent 5, 10, 30, ou 90%, il faut qu’elles puissent bénéficier d’un cadre juridique autre que le cadre existant car celui-ci n’est pas adapté à leur cas.

Alors se posent de nouvelles questions : comment déterminer si une prostituée a été prostituée ou s’est prostituée ? Si l’on autorise le proxénétisme, à partir de quel moment est-il illégal de prostituer quelqu’un ? Imaginons qu’il existe un contrat écrit entre la prostituée et le proxénète, à quel point ce contrat doit-il être précis ? Dans Le Contrat Sexuel, Carole Pateman distingue deux contrats de travail dans un même contrat. Le contrat écrit et signé et le contrat réaffirmé au quotidien par le travail effectué. Ce travail peut évoluer au cours du temps pour finalement ne plus du tout ressembler au travail initial (nouvelles affectations, changements d’organisation…). Le contrat devient presque un simple signe d’allégeance qui permet au patron de faire ce qu’il veut. Peut-on le tolérer, encore plus dans le cas de la prostitution ?

Il n’est selon moi pas responsable d’autoriser le proxénétisme, ce serait ouvrir la porte à beaucoup trop d’abus. La règlementarisation aux Pays-Bas n’est pas un succès lorsque l’on s’intéresse aux réseaux prostitutionnels. Elle a au contraire accru les trafics. L’État ayant abandonné presque tout  instrument juridique en la matière, le seul contrôle effectif qu’il détient est lié à la politique d’immigration. Les prostituées sans papiers sont ramenées à la frontière, sans que ceux qui les ont amenées là soient inquiétés. La règlementarisation a en réalité bénéficié avant tout aux réseaux, leur offrant une façade légale, les rendant invisibles.

Si l’on doit adopter un nouveau cadre juridique en France, après avoir supprimé les mesures prohibitionnistes, la lutte contre les réseaux me paraît primordiale. Celle-ci passe par une interdiction du proxénétisme quel qu’il soit, seule façon de garder la main sur un système plus ou moins mafieux. Cela me paraît beaucoup plus pragmatique et beaucoup moins hypocrite que la pénalisation du client, qui ne fera que renforcer la clandestinité de la prostitution et donc les réseaux.

En parallèle, il faut travailler à réformer l’image de la prostituée comme « sous-femme » et tentatrice. Ceci passe par des luttes plus générales, celle de la dépolicisation sociale de la sexualité féminine, celle de l’accès pour tous aux mêmes droits sociaux, sécurité sociale comprise, quel que soit le statut. Les mentalités évoluant relativement lentement, ce combat ne peut qu’être long et nécessite une vigilance quotidienne.

Concernant le mouvement féministe, il me semble important que chacun puisse apporter ses propres éléments dans ce débat sans être décrié. Le clivage actuel entre réglementaristes et abolitionnistes me semble agressif et stérile. Chacun parle de la prostitution qu’il connaît et chacun refuse d’entendre ce que l’autre à apporter. On dévie bien trop souvent sur des attaques concernant le rapport de l’autre avec son intime, ce qui est anti-féministe. Notre premier combat est la liberté sexuelle et le droit à disposer de son corps. Cela implique le droit de dire non dans n’importe quelle situation, sans être rattrapée par une soi-disant image de puritaine, mais aussi sans que quelqu’un d’autre vienne dire non à notre place. Pour arriver à une position claire sur des questions aussi intimes que la prostitution, il faut donc accepter de considérer la parole de tous et de toutes car chaque expérience est à prendre en compte.

Emeline

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