Abolir ou légaliser : impossible de trancher (contribution 3/6)

« Faire ce qui ne se fait pas : demander de l’argent pour ce qui doit rester gratuit » [1]. Vendre son corps. Travailleuse du sexe. La prostitution et son crucial débat: légaliser ou abolir. Les partisans de l’abolitionnisme militent pour l’absence totale de cadre juridique autour de la prostitution, et refusent la pénalisation de la prostituée. Au contraire, le réglementarisme implique l’intervention de l’Etat dans l’industrie de la prostitution afin de l’encadrer et améliorer le sort des « travailleuses du sexe ». Pas complètement en opposition, ces modèles proposent deux façons de supprimer le système prostitutionnel. Pour autant, le réglementarisme imagine possible une société où corps rime avec force de travail.

L’avenir de la prostitution est une question décisive pour les prostituées et révélateur de la vision sociale de l’homme et de la femme véhiculée par le choix politique opéré. Pourtant, il semble difficile d’affirmer une position tranchée de par la réduction du débat à ces deux positions.

Lorsqu’il s’agit de réseaux de prostitution, de « système prostitutionnel à trois acteurs », la grille de lecture proposée par les abolitionnistes est très complète. Leur révolte naît des conditions exécrables d’une vie de prostituée. En effet, ces personnes n’ont ni droit, ni autonomie, ni salaire, ni décision ou choix dans l’exercice de leurs fonctions. Si l’on parle de traite, d’esclavage sexuel, c’est parce qu’elles sont à la merci du proxénète, et de la volonté du client. Pire, si elles n’ont aucun droit, elles font souvent l’objet de législations qui aggravent leur situation. La loi sur le racolage passif (Loi sur la sécurité intérieure) de Sarkozy en est une illustration.

Aujourd’hui cette prostitution en réseau représente environ 90% de la prostitution en général, d’où l’expression « fléau social ». Sur ces 90%, une majorité des personnes pratiquant cette activité sont des femmes. Ainsi les abolitionnistes analysent ce phénomène comme une violence reproductive de la domination de l’homme sur la femme. En soulignant cette facette, la prostitution est représentée comme un pilier du patriarcat. Des corps de femmes pour assouvir le désir de l’homme : voilà le tort indirect induit par la prostitution. Car au final ce n’est plus le corps de la prostituée que l’on perçoit comme marchand et disponible pour le client, mais le corps de la femme. Aussi, les abolitionnistes fondent leur argumentation sur la déconstruction des idées reçues sur la sexualité masculine. Car ce phénomène aujourd’hui genré (homme-client vs femme-prostituée) participe à la persistance de lieux communs sur la sexualité incontrôlable des hommes, et celle intéressée des femmes. C’est aussi l’alimentation d’une morale puritaine et chrétienne. Persuadée que la différence homme/femme ne se fonde pas sur des différences biologiques mais au contraire sociales, je ne conçois pas l’homme comme un taux d’hormone ambulant qui ne saurait se contrôler. La possibilité de défaire le discours sur la prostitution « comme un mal nécessaire » est un enjeu essentiel de l’émancipation des deux sexes.

Pour autant, si la prostitution alimente le patriarcat, pourquoi pénaliser le client ? La pénalisation induit la peur d’être pris, pas la réflexion sur la racine des actions. Une amende, de la prison ferme, seraient ils suffisants à l’émergence d’un discours féministe ? La pénalisation du client, c’est croire à l’efficacité d’une politique menée par la punition et non l’éducation. Si la prostitution représente une société patriarcale, ne faut-il pas privilégier la sensibilisation, la « conscientisation » des clients à ces thématiques ? La pénalisation du client marque aussi le retrait des prostituées dans des zones de plus en plus isolées, de plus en plus dangereuses.

Par ailleurs, le discours abolitionniste est biaisé. Biaisé par la vision généraliste qu’elle souhaite diffuser de la prostitution. A défaut de l’image de la prostituée exploitée mise en évidence par les abolitionnistes, d’autres formes de prostitution existent. Minoritaires peut-être, mais ces modèles ne se reconnaissent pas dans ce discours de victimisation. (Entendons-nous bien, je ne défends pas la prostitution en tant que système prostitutionnel. En tant que réseau, la prostitution est à éliminer.) L’utilisation d’un cas de prostitution, aussi majoritaire soit-il, suffit-il pour dénigrer toutes les formes de  prostitution ? L’émergence des idées abolitionnistes favorise la culpabilisation et l’exclusion de prostitué-e-s autonomes.

Se prostituer au même titre que de travailler : tel est le crédo prêché par les réglementaristes. Il s’agit de considérer le sexe comme une marchandise. Le phénomène existe, l’interdire n’est pas forcément synonyme de le déraciner rapidement ; certains proposent la création d’un cadre juridique et légal. Les prostituées jouissent donc d’un statut de citoyenne, d’une autonomie de droit. Le fait de les considérer comme « travailleuse du sexe » est une forme d’empowerment, c’est affirmer exister. C’est aussi donner des outils, et des bases matérielles pour s’émanciper progressivement des milieux en mafias et pouvoir exercer son métier de façon la plus autonome possible. J’entends déjà les pros abolitionnistes et l’argument du « métier banalisé ». Si les structures de recherche d’emploi considèrent le travail sexuel comme un emploi banal, alors elles le proposeront à tous ceux qui cherchent du travail, leur refus impliquerait la suppression de leurs allocations… Or cet argument est faux : en Allemagne, le refus de se prostituer n’implique pas une perte des allocations, ni un malus. Le tribunal des affaires sociales de Speyer a considéré que malgré sa légalisation, la prostitution ne devrait pas devenir un outil pour réduire le chômage.

L’un des reproches au réglementarisme, c’est l’échec des expériences passées. Dans les pays qui ont légalisé la prostitution, on assiste à une augmentation de la prostitution en réseau sans aucune reconnaissance de droits : le fossé se creuse entre une minorité de prostituées qui travaillent à leur compte et une autre partie plus exploitée. Les Pays Bas paient le prix de leur échec. Evelien Tonkens évoque le “flop général” : plus de la moitié des travailleuses exercerait leur service sous la contrainte, et n’aurait pas réussi à s’émanciper des réseaux.

Cependant il y a plus problématique que l’échec des expériences passées. Défendant une vision plus individualiste, le règlementariste est prôné par ces prostituées indépendantes qui brandissent l’argument de la liberté. Mais la prostitution est-elle l’expression de la liberté ou celle du libéralisme ? Admettre la prostitution c’est aussi masquer “tout rapport de force, toute dimension d’exploitation et de violence” comme l’affirment Bouamama et Lagardinier. En effet, les Poulin dénoncent l’amplification de “tout ce qui relève du fonctionnement discriminatoire” par l’industrie du sexe : femmes, enfants, immigrés. Si l’on légalise cela, on essaie d’apporter une réponse alternative à cette exploitation, qui ne permettra néanmoins jamais l’émancipation en tant que “sexe, race, classe”.

Ainsi la difficulté résulte de l’uniformisation de la notion de prostitution. En effet chacune des solutions propose sa propre grille de lecture d’une des facettes du phénomène. Aussi faut il s’interroger sur le but à long terme ; une prostitution à proportion égale homme femme peut elle exister ? Le phénomène n’est il que l’accentuation de phénomènes de domination ou peut il y avoir une prostitution « libérée » ?

Pam

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[1] Virginie Despentes, King Kong Theory, Grasset,  2006

Yolande Geadah, La prostitution, un métier comme un autre ?, VLB Editeur, Montréal, 2003.

 

« Pénaliser les clients de prostituées, c’est dégrader leurs conditions de travail » (http://www.atlantico.fr/decryptage/contre-penalisation-clients-prostitution-clandestinite-precarite-proxenetisme-manon-escort-girl-239144.html)

Manifeste du syndicat du travail sexuel (STRASS) : http://site.strass-syndicat.org/

Saïd Bouamama et Claudine LegardinierLes clients de la prostitution, Presses de la Renaissance, Paris, 2006.
Richard PoulinLa mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, 2005.

Jean-Claude Poirson, Elles rêvaient d’un autre monde (documentaire), France, 2006

http://www.lemonde.fr/m/article/2011/12/23/pays-bas-flop-de-la-legalisation-de-la-prostitution_1621755_1575563.html

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4 réflexions sur “Abolir ou légaliser : impossible de trancher (contribution 3/6)

  1. Qu’est-ce qui justifie cette assertion pour le moins surprenante : « Persuadée que la différence homme/femme ne se fonde pas sur des différences biologiques mais au contraire sociales » ?

  2. Plume dit :

    Ce qui est tout à fait ennuyeux, ce sont les « chiffres », ces fameux chiffres et les non moins péremptoires affirmations qui viennent avec. D’où viennent-ils, comment ont ils été déduits, mystère. Dans un précédent article, par exemple, tombe un étrange quota M/F (qui au passage ignore absolument les trans) : 129 pour 44cent et des poussières. Où, quand, comment ? on ne ne saura jamais. Et bien malin qui pourrait dire combien, dans une seule ville, de personnes exercent, d’une manière ou d’un autre, un travail sexuel.

    Idem quand on parle de « 90 pour cent qui seraient en réseau ». Quels réseaux, qui a réussi à mesurer cette proportion et comment ? pareil, au mieux on arrive au Nid, ou à touTEs celleux qui ont intérêt à produire des chiffres horrifiques, comme ceux de la « délinquance ».

    Idem encore pour l’article sur les nanas d’Amsterdam, l’affirmation tombe, sans qu’on sache d’où ça vient. C’est symptomatique de la « politique de l’émotion chiffrée ».

    Travailleuse sexuelle depuis trente ans, je ne me risquerai jamais à nous « chiffrer ». Mais je vois par la simple connaissance raisonnable que ceux là n’ont rien à voir avec la réalité que j’ai connue et connais. Qui n’a rien d’angélique, comme pour aucun boulot dur. Mais je sais qu’il n’y a pas si peu de garçons, je sais que la majorité des nanas, mecs, trans bossent en indépendantes, et de moins en moins dans la rue, à cause justement de la répression.

    Au delà, le chiffre est surtout là pour donner à lui seul la réponse : on sait déjà où est le bien, ou est le mal, nul doute là dessus, il nous faut juste des chiffres pour savoir que faire, décision nulle. Et ces chiffres, dans le cas qui nous concerne, sont évidemment controuvés et même, je dirais, fantasmatiques.

    Plume, travailleuse sexuelle

  3. karjos dit :

    Effectivement, la solution de la pénalisation du client n’est pas forcément la solution, c’est même un peu hypocrite de dire « d’un côté on pénalise le client mais de l’autre, la prostitution est autorisée ». Dans un même temps, l’Etat pour le moment refuse d’endosser le rôle du proxénète notamment en regard des expériences passées qui ont mal tourné.

    Je voudrais quand-même aborder la notion de la misère sexuelle et de « besoin sexuel intarissable ».
    Je pense que tout être humain, homme ou femme, a des besoins sexuels plus ou moins développés et peut connaître la misère sexuelle.
    Je pense qu’hommes et femmes ne sont pas si éloignés même dans ce domaine où on prête les hommes pour être des obsédés et les femmes pour des intéressées.
    Il y a quelques siècles, c’était l’inverse, d’ailleurs, on considérait les femmes comme aimant davantage le sexe que les hommes.

    Toutefois, la notion même de misère sexuelle n’est, à mon avis, pas tant biologique que sociologique, et qu’elle est donc en partie « fabriquée » par la société, dans le sens où je pense que ce n’est pas tant le manque de sexe en lui-même qui est douloureux mais le fait de constater que beaucoup autour de nous y ont accès et que donc on est exclus d’une sorte de modèle social prônant l’accès au sexe comme une réussite sociale et un bonheur auquel il faut à tout prix avoir goûté.
    Je pense que si on vivait dans une société où l’accès au sexe était beaucoup moins présent, la notion de « misère sexuelle » serait moins présente également.
    La misère sexuelle est donc à mon avis une des conséquences de la libéralisation des mœurs de notre société et est le revers de la médaille de la déculpabilisation de la sexualité.

    Il faudra regarder ensuite quelles sont les raisons qui poussent les clients à aller voir une prostituée. Selon certaines enquêtes, il y a davantage d’hommes qui vont en voir alors qu’ils ont une vie sexuelle épanouie, que d’homme qui vont en voir alors qu’ils n’ont pas une vie sexuelle développée. Après j’avoue ignorer ce que ça vaut…

    Etant plutôt orienté abolitionniste, et en tant qu’homme, je pense qu’il n’est pas conseillé d’aller voir une prostituée pour la simple raison que le client ne pourra jamais savoir si la personne est forcée ou consentante, dans la mesure où une prostituée forcée ne dira jamais qu’elle n’a pas envie de faire cette activité, et que le sexe contre de l’argent est une manière quelque part de mettre sous contrainte indirecte une relation sexuelle.

    Si on souhaite l’accès au sexe, on peut tenter les clubs libertains où les personnes sont censées être volontaires de la démarche.
    Cela effectivement peut être un problème pour les personnes qui ont la malchance d’avoir un physique plutôt repoussant sinon davantage, ou des personnes handicapées, et qu’un sextoy ou même une RealDoll à 6000€ ne remplacera pas une relation sexuelle d’humain à humain, même si à mon avis, cela vaut toujours mieux que d’avoir le doute d’avoir eu une relation sexuelle pas si consentie que ça…

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