PROSTITUTION : LEGALISATION, MORALISATION, DOMINATION (contribution 1/6)

J’aborderai le thème de la prostitution sous un angle personnel, et si quelques références académiques viendront ça et là soutenir mon propos, je ne prétendrai pas ici véritablement débattre scientifiquement, ni prendre position, et encore moins convaincre ou apporter des solutions, mais seulement faire état d’une réflexion personnelle sur un sujet de société qui stimule mon féminisme naissant. Je ne cache pas que je me situe, a priori, du côté des abolitionnistes, mais ma position ne cesse d’être ébranlée par des opinions contraires qui viennent complexifier mon positionnement sur le sujet. C’est cet ébranlement, sur fond d’abolitionnisme, que cet article a, en toute humilité, l’ambition de retracer.

I : UN EXEMPLE CONTRE LA LEGALISATION :

Plutôt que de prôner l’interdiction de la prostitution, je vais m’atteler à r     appeler pourquoi sa régularisation n’est pas toujours une bonne chose. Je vais pour se faire prendre l’exemple de l’Etat du Victoria en Australie, qui en 1984 a légalisé la prostitution…et ses travers. Grosso modo, les arguments en faveur de la régularisation sont que cela permettrait d’en contrôler la visibilité, commerce de rue et bordels, que cela réduirait le crime organisé et le trafic d’enfants, et permettrait aux prostituées de bénéficier d’avantages légaux et sociaux. L’exemple du Victoria vient en contrepoint, jusqu’à même accentuer les travers de la prostitution [1].

Tout d’abord, légaliser la prostitution n’en réduit pas l’aspect criminel. Le Victoria a créé un système à double vitesse, avec une prostitution régulée et une industrie prostitutionnelle de l’ombre. La prostitution de rue, maintenant illégale, a augmenté considérablement, en raison de la demande accrue. Le crime organisé reste tout autant important et rend moins visibles les frontières entre la prostitution légale et le sex business dérégulé. Le trafic de femmes pour exploitation sexuelle perdure aussi bien dans les bordels légaux qu’illégaux. La prostitution illégale est estimée être 4 à 5 fois plus importante que la prostitution régulée, les bordels illégaux offrants des ‘services sexuels’ moins chers (environ 400 bordels illégaux dans l’Etat). Et, bien évidemment, le trafic d’enfants, de filles mineures, et d’étrangères (asiatiques essentiellement), travers majeurs de l’institution prostitutionnelle, demeure, pour répondre à la demande d’un vaste marché lucratif : la légalisation a ouvert un marché aux trafiquants du sexe.

Les difficultés économiques et les risques que ces femmes encourent n’ont pas diminué non plus. Ce sont toujours essentiellement des femmes en situation de vulnérabilité et de précarité qui ‘choisissent’ la prostitution. L’importante compétition entre bordels réduit leur paie, les femmes à leur compte ne peuvent pas rivaliser contre la grosse industrie contrôlée par les bordels, et les plus grandes exigences du client, issues de cette compétition, réduisent de beaucoup leur marge de contrôle sur ce qu’elles vont ou ne vont pas faire. La légalisation n’a pas pourvu les prostituées d’un meilleur contrôle de leur vie professionnelle. Des femmes, travaillant bien du côté légal, continuent d’être violées et traumatisées, l’effet de la légalisation n’étant que la normalisation de cette violence, simple risque du métier. Sans oublier les risques liés à la maladie et les risques psychologiques…

Enfin, la légalisation a crée « une culture de la prostitution ». Le marché ne cible que les hommes, à la demande desquels on répond par une offre toujours croissante de femmes mises à leur disposition. La prostitution reste une industrie explicitement « sex-segregated », avec les femmes représentant 90% de la ‘force de travail’ et les hommes ayant le pouvoir d’achat. Un homme sur six a eu recours au sexe tarifé, pendant que ce ‘job’ commence à se répandre chez les étudiantes. Cela peut s’avérer dangereux sachant qu’il n’y a pas de programme d’aide pour sortir de l’industrie du sexe et que, malgré la régulation, la prostitution reste un piège, un cycle dans lequel on s’embourbe.

II : VERS UNE METAPHYSIQUE DE LA PROSTITUTION :

Simple remarque liminaire : la sexualité n’est pas rien dans la vie d’un individu. J’en veux pour preuve les séquelles psychologiques que subissent les prostituées (60 % à 80 % des personnes prostituées souffrent de troubles psycho-traumatiques sévères). Il me semble qu’un des enjeux fondamental de la sexualité, qui participe de la construction de soi, relève avant tout d’un rapport à soi même et à l’autre, et qu’à ce titre, le ‘travail du sexe’ ne peut pas être considéré comme n’importe quel travail. Dans le cas de la prostitution, il me semble que le client achète plus qu’un service, c’est une personne qu’il achète, laquelle se met à son service. La prostituée est possession du client qui la consomme, elle doit assouvir le désir individuel d’un individu qui a le pouvoir. C’est là qu’il y a problème à mon sens.

Quelle différence entre une prostituée et une domestique ? Une famille bourgeoise du 19ème qui s’offre une domestique consomme-t-elle aussi une personne ? Pas dans la même mesure : ce n’est pas la personne qui est consommée, mais le service. Dans un rapport sexuel, qu’il soit tarifé ou non, ce n’est pas un service qui est avant tout consommé, mais un individu. Ou plutôt, la consommation du service sexuel passe inévitablement par la consommation d’une personne, d’un corps, c’est ce corps et cette personne même qui deviennent objets. On pourrait voir ici une forme de moralisme bien pensant et vieux jeu, mais il n’empêche que bafouer la personne humaine ne me paraît pas être insignifiant. Les autres types de métiers et de services ne se fondent pas sur le reniement de l’essence de la personne.

J’ai bien conscience que « [tout] désir, tout autant avant que pendant le rapport sexuel, est réifiant » [2]. Si tout désir sexuel est réification, quel est alors le problème avec le sexe tarifé ? S’il n’est pas tarifé, l’acte s’inscrit automatiquement dans un rapport de mutualité et de consentement, il est l’œuvre d’une volonté, et une fois engagé la possibilité du ‘non’ demeure. C’est une sorte d’équilibre entre les deux individualités, qui se brise automatiquement dès lors qu’il y a achat. Le problème est justement qu’il est tarifé : cela brise la réciprocité et met en doute le consentement. L’achat instaure un déséquilibre, où la prostituée, contrairement à un rapport sexuel non-tarifé, ne peut pas sortir de sa condition d’objet.

Qu’en-est-il enfin des prostitué-e-s qui exercent de leur plein gré ? Curieux phénomène s’il en est… Il me semble ici que le consentement suffit à abolir la traite, le problème étant qu’une énorme majorité des prostituées ne sont pas consentantes. Et malgré tout, la négation de la personne d’autrui demeure, parce que ce n’est pas un service qu’elles/ils louent, mais eux-mêmes. Cela reste moralement questionnable.

III : FAIRE PLIER LES VOLONTES :

Réflexions liminaires : un rapport sexuel non consenti et forcé est un viol.

C’est ce problème du consentement qui d’ailleurs alimente en partie la position abolitionniste. Le proxénétisme et l’organisation en réseaux de la prostitution se développent, fortement alimentés par les pays de l’Est et d’Afrique, où les filles sont ‘recrutées’ souvent de manière très violente. Elles sont forcées plus que consentantes. Des engrenages se mettent en place qui font que les prostitué-e-s s’embourbent, et qu’il devient très difficile d’échapper à la prostitution. Une volonté brisée lors de l’entrée dans la prostitution, une volonté impuissante lorsqu’il s’agit d’en sortir…

Qu’en est-il ensuite dans le rapport au client ? L’autonomie de la prostituée m’y semble tout autant mise en cause. Il s’agit pour elle de satisfaire les fantasmes d’un individu lubrique, en face à face, pas question de faire comme elle l’entend : une poupée ne fait pas comme elle veut, mais se fait manipuler. Bien sûr, il peut y avoir une marge de manœuvre, et la prostituée peut refuser, mais je doute que ce soit vraiment le cas pour des étrangères qu’on empêche, sciemment, de maîtriser la langue. Ce sont surtout les professionnelles ou celles à leur compte qui disposent, me semble-t-il, de la force du ‘non’. D’autant que le mâle en présence, lui, détient celle du physique…qu’il n’a pas nécessairement de scrupule à utiliser lorsque la poupée résiste. Pour en revenir à notre domestique du 19ème ou la coiffeuse, elles se plient aussi à une autre volonté, fournir un service oblige, mais elles peuvent disposer d’une marge de manœuvre, au moins celle de la discussion, ne risquent pas la violence, le face à face est limité, et il ne s’agit simplement pas de mettre tout son moi au service d’un autre. Encore une fois, se prostituer n’est pas rendre un service mais s’oublier pour se mettre totalement au service d’un autre, presque jusque dans la manipulation physique.

Quelle solution alors ? Jusqu’à présent encore, j’étais séduit par la pénalisation du client : lui casser sa volonté à lui. Mauvaise idée, j’en conviens. Tout comme interdire la prostitution, cela reviendrait à la faire passer dans l’ombre et pénaliserait les prostituées elles mêmes [3]. Pareillement, pour la drogue, l’interdire ne la fait pas disparaître…mais au moins une régulation s’exerce. Sans l’interdiction, les abus et les dérapages seraient probablement plus présents, et en plus, seraient cautionnés : ce serait une porte ouverte aux dealers/proxénètes, aux problèmes sociaux/la domination masculine. L’exemple du Victoria parle de lui-même : régulariser ne résorbe rien mais facilite tout. Du reste, annihiler la volonté du proxénète me parait être une meilleure solution, et là des progrès restent à accomplir dans la lutte contre le proxénétisme tout autant que dans la prise en charge des prostituées.

IV : UN RESIDU PATRIARCAL PROBANT :

Enfin, le grief principal à porter à l’institution prostitutionnelle, c’est bien que c’est une expression à l’état pur du patriarcat et de la domination masculine. Inutile ici d’arguer qu’il y a des prostitués hommes, les chiffres écrasants parlent d’eux-mêmes (129 prostitués pour 4463 prostituées en 1999). Il s’agit donc bien d’une inégalité de genre, que j’ai du mal à saisir autrement que par un schéma de domination masculine : le mâle a une libido, il est bon de l’assouvir. Alors, dans le temps, on ouvrait des maisons closes, pour qu’il puisse consommer de la femme. Qu’en est-il de la libido des femmes ? Pourquoi n’y-a-t-il pas eu des maisons closes de mecs à destination des femmes ? Sûrement que si le principe féminin avait été aussi consacré que le principe masculin il y aurait aussi eu des maisons closes de mecs. Effet de l’évolution historique de sociétés et d’Etats patriarcaux où le masculin est valorisé, la prostitution n’est autre que la consécration du désir de l’homme au détriment de celui de la femme.

Légaliser ici revient à cautionner que des femmes puissent subir des violences exercées par un autre être humain…drôle de risque du travail me semble-t-il (qui n’est pas sans rappeler l’esclavage…). Même lorsque le travail du sexe est réglementé, la violence de genre subsiste : on en revient à cette singulière puissance dont les hommes se sentent investis sur la femme. Une puissance qu’ils s’approprient sûrement par le type de culture et de socialisation qu’ils intériorisent, car disposer d’un avantage physique ne mène pas nécessairement à l’usage de celui-ci. Drôle de puissance que celle du ‘phallus’.

Un effet de genre. La prostitution pose le même problème que la pornographie, identifiable par une simple question : quelle image de la femme cela véhicule-t-il ? Je devais avoir une dizaine d’années lorsque j’ai demandé à mes parents « c’est quoi une pute ? Hé bien…heu…c’est une madame qui fait plaisir aux messieurs pour de l’argent. Haaaa ». Comme la majorité des gosses je suppose. Mais qu’est-ce- à dire ? Simplement : prostitution = femme (et c’est bien là la triste réalité de la chose d’ailleurs). On commence à comprendre le phénomène prostitutionnel en l’assimilant au féminin : quelle conception, en grandissant, les jeunes hommes développent-ils de la femme ? Du consommable.

Je ne dis évidemment pas qu’à 20 ans tous les hommes considèrent toute femme comme un objet, c’est complètement absurde. Je dis simplement que cela fait partie d’un système dans lequel le féminin et la femme n’ont pas un statut toujours valorisé, et que la prostitution, parmi d’autres phénomènes, contribue à ne pas valoriser ce statut. Régulariser la prostitution, c’est entériner cette vision du rapport de genre, c’est cautionner, de la part de l’Etat, la dévalorisation du féminin. Bref : régulariser la prostitution, c’est régulariser la domination masculine.

ESSAYER DE CONCLURE :

Interdire la prostitution n’est pas une véritable solution, j’en conviens. La régulariser non plus. Dans les deux cas les travers perdurent. Mais au moins, l’interdire est pour moi un premier pas, dans les formes seulement, vers moins d’inégalité (symbolique) entre les genres. Peut-être que la priorité devrait être à l’aide proposées à ces femmes, la lutte contre le proxénétisme, la sortie du trottoir. Quant à celles qui sont désireuses de se vendre, mais se plaignent de ne pas avoir les mêmes avantages sociaux que les autres travailleurs, je suppose que lorsqu’il s’agit d’un choix de plein gré, il y a toujours des alternatives à ce choix. Trop d’individus souffrent de cette situation pour la normaliser. Les quelques dangers que la drogue occasionne à la personne suffisent à la rendre illégale…

Supprimer la prostitution n’est possible que par un changement culturel du rapport genré, c’est-à-dire, que par la fin du système de domination masculine. Réguler la prostitution c’est accepter que la femme est consommable par l’homme ; ouvrir des bordels de mecs pour la consommation des femmes pourrait rééquilibrer la donne, mais mon humanisme se heurte toujours à la curieuse idée qu’une personne est achetable pour une satisfaction personnelle. La drague est infiniment plus riche, nan ?

Cet humanisme me fera avoir ma dernière élucubration pseudo-métaphysique, pour conclure en posant une question fondamentale, à la base même de la prostitution : qu’est ce que la sexualité ? J’avoue que ma position sur la prostitution vient d’une vision idéaliste de la sexualité, qui n’est pas un service comme les autres, car il s’agit là d’une dimension fondamentale de la nature humaine, qui implique ontologiquement l’individu : le sexe, ce n’est pas comme la coiffure, ni comme le secrétariat, ni comme barman, ni comme faire le ménage, ou faire un massage ou une piqûre, ça n’a pas été inventé pour répondre à un besoin construit, c’est juste humain : ça ne se vend pas, mais se conquiert, ça ne s’achète pas, mais se vit, ce n’est pas une transaction mais une relation, et à mon sens, ça n’a pas de prix.

Mickael, pour le Sexe Beau.

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[1] SULLIVAN, Mary, « What Happens When Prostitution Becomes Work?”, Coalition Against Trafficking in Women, MA: Amherst, 2005

[2] SOBLE, Alan, “L’instrumentalisation sexuelle d’autrui et ce qu’on doit en penser. Ethiques sexuelles internalistes et externalistes », in Comprendre, n° 6, « La Sexualité », 2005, p. 4.

[3] MATHIEU, Lilian, « Prostitution : revenir aux sources de l’abolitionnisme », in Contretemps, n° 7, mai 2003, p. 166-172

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