Prostitution et consentement (contribution 2/6)

La prostitution fait actuellement débat en France, avec l’adoption de la résolution déposée à l’Assemblée nationale affirmant « la position abolitionniste de la France, dont l’objectif est, à terme, une société sans prostitution ». Le débat politique autour de la prostitution tourne notamment autour de la question du consentement, comme l’explique Geneviève Fraisse dans un ouvrage récent (Du consentement, Seuil, 2007). Pour les partisans de la légalisation de la prostitution, il faudrait autoriser l’exercice de ce métier puisque des prostitué(e)s déclarent l’exercer librement. Il s’agirait de libérer ceux qui veulent se prostituer de la situation de victimes dans laquelle la société les fige actuellement et d’en finir avec la distinction entre bonne et mauvaise sexualité. Au contraire, les partisans de l’abolition considèrent que la prostitution est une forme de violence envers les femmes, qui n’ont jamais le choix et sont donc des victimes.

Consentement individuel

Afin de lutter contre la traite des femmes, l’ONU a d’ailleurs pris une décision en 2000 allant dans le sens d’une grande prudence envers la justification par le consentement. Le Protocole de Palerme stipule que, dans la lutte contre le trafic des êtres humains, on ne peut employer l’argument du consentement des personnes trafiquées : leur consentement, même déclaré, n’est pas considéré comme pertinent. Cette décision vient de la difficulté à établir une frontière entre le bien et le mal en matière de prostitution (comme en matière de sexe en général).

Comme il est difficile d’établir cette frontière, la solution de la prudence consiste à ne pas prendre en compte le consentement à se prostituer. Par précaution, on préfère protéger les femmes, ce grand nombre de femmes prostituées malgré elles, qui n’ont pas choisi d’exercer ce métier. Même si cela conduit à empêcher celles qui le veulent d’exercer cette activité. Le discours actuellement dominant dans l’espace politique, reflété par les travaux de la mission d’information sur la prostitution en France, consiste en effet à dire que la personne prostituée est avant tout une victime. Certains prétendent ainsi éliminer complètement l’argument du consentement des personnes prostituées en affirmant que la prostitution n’est jamais un choix. Or ça l’est dans certains cas, même si c’est un choix contraint (par des raisons financières), comme la plupart des choix professionnels. Ce discours est alors perçu comme blessant et méprisant pour la minorité qui a choisi ce métier.

Quant à l’argument qui consiste à dire que la prostitution est intrinsèquement une violence à l’encontre des femmes, la domination des hommes sur les femmes, il est erroné. La prostitution n’est pas la domination masculine. Cette dernière est présente dans toute la société, de la socialisation différenciée des filles et des garçons au monde du travail. Elle est sans doute particulièrement présente dans la prostitution. Mais la prostitution ne peut être pensée en soi comme un rapport de domination de genre, ne serait-ce que parce qu’il existe des hommes prostitués et des femmes clientes. Ils sont certes minoritaires, mais leur existence interdit de penser la prostitution comme un rapport de domination de genre.

Consentement collectif

Au-delà du choix des intéressé(e)s, il s’agit aussi d’un choix de société. La démocratie ne se réduit pas à l’addition des volontés individuelles. Il faut aussi définir un projet de société où vivre ensemble. La légalisation de la prostitution ne saurait donc se justifier uniquement par le fait que les prostituées veulent exercer ce métier. Il n’est en effet pas pensable que le fait de donner son consentement à un acte en modifie la nature, au point qu’une action illégitime devienne légitime. Que penser en effet d’un meurtre commis avec le consentement de sa victime ? La prostitution doit être perçue comme légitime par la société.

Une légalisation du métier doit donc intervenir dans une société qui consent collectivement à la pratique de ce métier. Le consentement n’engage en effet pas que celui qui consent, mais l’ensemble de la société. C’est la raison pour laquelle Durkheim, au début du XXe siècle, prenait position contre le divorce par consentement mutuel, dans lequel il voyait un possible affaiblissement de la société. La société étant plus que la somme des individus, les actions de ceux-ci engagent également des entités qui leur sont supérieures, la loi, la conscience publique, l’Etat. Le divorce par consentement mutuel a fini par être rétabli en 1975. La société en a-t-elle souffert? Je ne le crois pas. Ce qui est sûr, c’est que cette décision a bien été une décision politique, portant un nouveau projet de société, plus libérale, qui ne reposerait plus autant que par le passé sur la pérennité du mariage. La légalisation de la prostitution pourrait se faire dans une optique similaire.

Dans le cadre d’une légalisation de la prostitution, la société devrait donc s’entendre sur le rôle qu’elle lui attribue. Les mœurs changent, les libertés individuelles sont devenues très importantes dans la société, le droit à disposer de son corps particulièrement. Loin d’accepter un rapport de force entre les hommes et les femmes, une domination masculine qui s’épanouirait dans la prostitution, il s’agirait de permettre à des individus consentants, hommes ou femmes, de proposer des services sexuels à leurs clients, hommes ou femmes. En effet, à côté de la prostitution féminine, une prostitution masculine pour une clientèle féminine se développe, notamment grâce à des agences d’escort sur Internet.

La prostitution ne saurait exister sans consentement. Consentement de la société, dont les mœurs évoluent vers plus de libertés individuelles, et consentement des personnes prostituées, qui doivent trouver dans l’exercice de leur métier les mêmes garanties sociales que les autres travailleurs. Le consentement de ces dernières doit être libre et clairement explicité pour prendre toute sa valeur. Le véritable problème est donc de s’assurer de ce consentement et de s’assurer que les personnes prostituées décident en toute indépendance de chacune de leurs prestations, loin de la soumission à un proxénète et de l’embrigadement dans un réseau mafieux.

La réglementation du métier, qu’elle se fasse par son auto-organisation comme le souhaite le STRASS, ou par la réouverture des maisons closes, pourrait ainsi réduire la violence à laquelle sont exposées nombre de femmes qui travaillent dans la clandestinité et l’insécurité. Quant au consentement de la société, il dépend de la capacité de cette dernière à tolérer la prostitution et à comprendre qu’elle n’est pas nécessairement dégradante. Après tout, elle tolère déjà d’autres pratiques sexuelles dégradantes aux yeux de certains, comme les relations homosexuelles ou le sadomasochisme. En matière de sexualité, c’est vrai qu’il est difficile de distinguer le bien du mal. Pourquoi ne pas essayer de rester ouverts et de simplement s’assurer que ces pratiques se déroulent entre adultes consentants et sans violence ?

Christophe

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FRAISSE, Geneviève, Du consentement, Seuil, 2007

« Simon, homo et prostitué : « les Verts, eux, me respectent » », in Carte d’électeur – le reportage, 22.09.11 http://www.franceinfo.fr/chroniques-carte-d-electeur-le-reportage-2011-09-23-simon-homo-et-prostitue-les-verts-eux-me-respectent-563817-81-523.html

« Je préfère être « escort » plutôt que travailler en usine », in Le Monde, 26.11.11

SIMARD, David, « Au nom de qui et quoi faudrait-il interdire la prostitution ? » in Rue 89, 06.09.11 http://www.rue89.com/2011/09/06/au-nom-de-qui-et-quoi-faudrait-il-interdire-la-prostitution-220901

Camille, « Les coulisses de la prostitution masculine, métier d’avenir » in Rue 89, 27.05.2009, http://www.rue89.com/rue69/2009/05/27/les-coulisses-de-la-prostitution-masculine-metier-davenir

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Une réflexion sur “Prostitution et consentement (contribution 2/6)

  1. Mes réflexions sur ce sujet :1. La loi sert à protéger les personnes qui ne désirent pas être prostituées. 2. Légaliser c’est ne pas avoir à résoudre les problèmes économiques de certaines personnes. 3. Le paiement (dans tout achat, il y a consentement entre 2 personnes) est une commercialisation. Nous connaissons les conséquences de la commercialisation des corps. 4. Protégeons nos mineures, protégeons les personnes humaines, montrons-leur qu’elle valent beaucoup plus que ce que leur corps vaut. 5. Légaliser, c’est agir sur les conséquences du problème plutôt que sur sa cause.

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