« Arrêtez cela, vous me rendez malade » [1]

La dépathologisation au coeur de l’agenda militant LGBTQQI aujourd’hui

 

La quinzième édition de l’Existrans, « la marche des trans, des intersexes et de ceux qui les soutiennent », qui a eu lieu le premier octobre 2011 à Paris, avait pour mot d’ordre cette année la lutte contre la « Transphobie d’Etat », qui s’exprime à travers la pathologisation, la stérilisation, la précarisation et l’expulsion des trans.

Comme en 2010, le collectif Existrans s’aligne et soutient la campagne internationale Stop Trans Pathologization 2012, « campagne pour la dépathologisation des identités trans », qui a été lancée en vue de la révision du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders de L’American Psychiatric Association), initialement prévue en 2012 mais qui aboutira finalement en 2013, et de la CIM 10 (Classification Internationale des Maladies de l’Organisation Mondiale de la Santé), à paraître en 2015.

Dans le prolongement d’un militantisme trans qui porte la revendication de la dépsychiatrisation depuis les années 1990 aux Etat-Unis et depuis le début des années 2000 en France, un Réseau International pour la Dépathologisation des Identités Trans a en effet vu le jour en 2010, organisant de nombreuses rencontres et manifestations ayant pour slogans « Pour la diversité de nos corps et de nos identités ! », « L’identité de genre nous appartient, notre liberté de choix ne se négocie pas ».

Après de longues années d’activisme minoritaire, il semblerait donc que la dépathologisation des trans occupe aujourd’hui une place centrale dans le militantisme LGBTQQIH…

            Mais pour quels buts et comment? S’adresse t-on à l’Etat afin de permettre des avancées institutionnelles ou au contraire dénonce t-on cette transphobie d’Etat?

Avant de comprendre le sens du militantisme trans pour la dépathologisation, il convient de saisir ce que recouvre cette réalité…

 

La psychiatrisation, c’est quoi?

« Les flikiatres » (Expression du Front d’Action Homosexuel Révolutionnaire dénonçant le discours de pathologisation de l’homosexualité par les psychiatres dans les années 70). Des micro-pouvoirs au pouvoir d’Etat.

 

Une identité stigmatisante : le pouvoir des psys

La pathologisationsation des trans réside tout d’abord dans la nososgraphie psychiatrique qui considère les personnes trans comme des malades mentaux. En effet, à l’image de  l’homosexualité considérée jusque dans les années 1970 comme un « trouble psycho-sexuel », la transidentité est aujourd’hui vue comme un « trouble de l’identité de genre ». Cette classification psychiatrique est liée aux interprétations psychanalytiques du « phénomène psy » qui font du transsexualisme une forme de perversion ou de psychose. Pour de nombreux psychanalystes, le recours aux opérations chirurgicales demandées par les trans est un remède illusoire, les trans devraient renoncer au changement de sexe et accepter leur genre originel grâce à une bonne thérapie.

Le poisson se mord la queue : juger une personne psychologiquement malade, c’est insinuer qu’elle n’est pas « normale », voire « dangereuse », cela véhicule des représentations sociales discriminantes. Les personnes concernées souffrent alors de l’intériorisation de ce « stigmate », et de l’exclusion qu’il implique.

            En bref, dis moi que je suis fou, et je le deviendrai!

 

Des traitements de normalisation binaire : le pouvoir des psys et des médecins

La pathologisation des trans, c’est aussi très concrètement, en France, l’obligation pour une personne trans de suivre deux ans d’analyse psychiatrique avant d’avoir accès au traitement hormonal et aux opérations chirurgicales. C’est être soumis au jugement du psy qui décide si oui ou non vous êtes trans et si vous pouvez donc continuer la suite du parcours de transition corporelle. La sacralisation de la parole des psys au détriment de celle des trans…

Cette sentence du psy, ce « sésame, ouvre toi », outre qu’elle est délivrée après un temps jugé bien trop long (deux ans!), se fait également en fonction de critère hyper-normés. Les trans sont souvent amenés à mentir sur leur vécu afin d’obtenir le fameux aval du psy! En effet, l’institution psy attend du patient trans qu’il souffre beaucoup, qu’il s’identifie totalement à l’autre genre, et ce, depuis l’enfance, qu’il soit hétérosexuel une fois la transition effectuée… Le diagnostic psy est  très arbitraire en ce sens qu’il prend en compte l’âge, le corps ainsi que l’état de pauvreté ou le statut de l’emploi du patient. Un penchant homosexuel? Un visage un peu trop masculin alors que vous voulez devenir une femme? Un job dans l’industrie du sexe? C’est mort!

C’est en ce sens qu’il m’apparaît que le pouvoir des psys est intimement liée à celui de l’institution médicale. Car à cette vision normative des genres sous-entendue par les attentes des psys, répondent des protocoles médicaux extrêmement coercitifs : stérilisation obligatoire et adaptation totale du corps avec une identité de genre soit féminine soit masculine pour les trans. Tu veux des enfants? Tu désires un pénis ET des seins? C’est mort!

La dépendance vis-à-vis du remboursement des soins : Etat et médecine, les deux faces  du pouvoir

Si psychiatrie et médecine vont de pair, il apparaît que médecine et Etat marchent également main dans la main. L’expression de « maltraitance institutionnelle » revient fréquemment dans le discours des trans… Mépris et paternalisme de la part des « experts », sentiment d’être pris dans un dédale kafkaïen qui broie toute tentative d’autonomie…Quand on dénonce la psychiatrisation dont sont victimes les trans, nous critiquons en dernière instance un système institutionnel qui oblige les trans à suivre ce parcours normatif, psychiatrique et médical, afin d’obtenir le remboursements des frais, très couteux, des traitements nécessaires.

Et bien que depuis 2010 la prise en charge par la Sécurité Sociale de ces soins ne  considère plus la transidentité comme « maladie mentale » mais comme maladie « hors liste », et donc non stigmatisante, il va de soi que cette avancée ne signifie pas la fin de la pathologisation des trans, étant donné que l’obligation de suivi psychiatrique demeure. Or, les activistes trans pensent qu’il serait possible d’obtenir le remboursement des frais d’opérations sans être obligé d’avoir recours au diagnostic psychiatrique. Ils défendent une acceptation de la santé qui se fait au nom du bien être et non des écarts à la norme, et s’appuient à ce propos sur cette définition de la santé de l’OMS : un «état de complet bien-être physique, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité».

Transphobie d’Etat

Nous parlons de transphobie d’Etat car ces processus institutionnels véhiculent une véritable discrimination envers les personnes trans. Outre que la psychiatrisation signifie que les trans se voient privés de leurs droits à l’auto-détermination (décider seul de leur identité, quelle qu’elle soit) et à la libre disposition de leur corps, elle participe d’une véritable inégalité sociale pour les trans. En particulier parce que le protocole de transition est long, et parce qu’il impose une « expérience en vie réelle » [2], les trans vivent un certain temps avec des papiers d’identité qui ne correspondent pas à leur identité de genre, ils se voient souvent refuser un emploi, un logement ou ne peuvent pas faire valoir leurs droits dans les services publics. Et comme la HALDE ne reconnaît toujours pas la transphobie comme une discrimination…

Et la transphobie d’Etat c’est aussi bien sûr le fait que l’État refuse de considérer les personnes trans comme des réfugiéEs même s’ils-elles fuient des pays hostiles à leur identité.

 

Significations politiques de la dépsychiatrisation des trans, des pistes d’action et de réflexion pour l’activisme féministe

 Le militantisme trans pour la dépsychiatrisation ouvre deux perspectives majeures de réflexion selon moi.

La première est qu’il illustre le renoncement à une stratégie réformiste, tant dans les moyens militants employés que dans les revendications formulées. Constatant que la parole des trans n’est jamais entendue, des activistes trans ont radicalisé le mouvement en choisissant de s’imposer dans le débat et non plus en quémandant de vaines négociations. Ils ont alors opté alors pour des actions coups de poings, notamment le « zap », forme d’action rapide et spectaculaire dans lequel le corps sert d’outil de protestation. Ils interviennent par exemple dans des congrès de psys afin de confisquer la parole à ces experts et se réapproprier un espace d’énonciation de soi. Bien que la stratégie de dialogue avec l’Etat ne soit pas totalement abandonnée, il apparaît clairement que le militantisme trans ne vise plus seulement le changement juridique et l’obtention de droits, mais tente aussi de dévoiler les mécanismes de pouvoir, notamment liées à l’expertise scientifique, et de transformer les représentations sociales normatives.

Dans les année 70, les féministes ont principalement dénoncé l’Etat patriarcal, mettant à jour de quelle manière la domination masculine était véhiculée, encouragée, tolérée par les institutions étatiques. Dans les années 80, le féminisme commence à s’institutionnaliser et on se demande alors si un féminisme d’Etat pourrait exister… La question est cruciale, car sans être nécessairement intégré-e-s dans des structures institutionnelles,  nous devons nous demander en tant que militant-e-s dans quelle mesure notre combat se tourne vers l’Etat, en revendiquant plus de droits et de meilleures lois, et/ou critique l’Etat, comme système politique global et comme déclinaison aujourd’hui concrète à travers le gouvernement en place.

Il faut à être attentif je pense à dénoncer les fondements  anti-féministes du gouvernement actuel, parce qu’en menant une politique de casse sociale (moins d’argent pour les crèches et les structures d’hébergement d’urgence, fermeture des centres IVG, allongement de l’âge de départ à la retraite etc.), et de stigmatisation et d’expulsion des populations immigrées, il dessert profondément nos revendications féministes. Et ce, d’autant plus que le discours féministe a le vent en poupe aujourd’hui, et qu’il sert de façade pour alimenter des stratégies particulièrement racistes et nationalistes, en expliquant que le sexisme ne concerne que les Autres… Un peu comme quand Marine Le Pen souligne qu’il ne fait pas bon vivre dans « certains quartiers » pour les homosexuels… Récemment, l’exemple du projet de loi sur les violences faites aux femmes, voté en 2010, illustre bien cette incapacité qu’ont eu les mouvements féministes à se faire entendre. Malgré leur participation à l’élaboration de la loi, ce sont des propositions répressives, non préventives et dénuées de moyens financiers qui ont été entérinées à la grande déception d’une majorité des collectifs féministes.

Le deuxième chemin ouvert par l’activisme trans est celui d’un combat anti-identitaire. Ce qui est en jeu en effet à travers les revendications de dépathologisation, c’est tout d’abord la dissociation entre sexe, identité de genre et sexualité, que les autorités scientifiques placent encore aujourd’hui dans un continuum logique. C’est ensuite la contestation de l’idée selon laquelle le genre et la sexualité seraient des identités innées et immuables, trouvant leur fondement dans la biologie et la psychologie de chacun. Au contraire, il s’agit de montrer que ces identités sont contingentes et contextuelles, qu’elles témoignent de pratiques sociales et politiques.  La dépsychiatrisation est ainsi  une lutte pour la déconstruction des catégories de genre et de sexualité, un appel à la mise en question radicale des notions d’homme et de femme, un cri pour la possibilité d’être« différent » vis-à-vis de la norme, et par exemple de se déclarer d’un troisième sexe, transgenre, des deux genres, d’aucun genre ou intersexués.

Si les féministes dites « matérialistes » comme Christine Delphy ont expliqué dès les années 70 que la division de l’espèce humaine en deux sexes relève davantage d’une situation d’oppression que d’une vérité biologique, il apparaît que les revendications de dépsychiatrisation fournissent un matériau concret pour un féminisme qui tend à la déconstruction d’un système de sexe et de genre binairement normatif…

En conclusion, un appel à s’inspirer pleinement des revendications des trans et à les intégrer dans nos engagements féministes !

Sophie

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[1] Ronald Gold fondateur du groupe national National Gay and Lesbian Task Force, un des groupes militants les plus actifs concernant la déspychiatrisation de l’homosexualité, a publié un manifeste dont le titre était « Arrêtez cela, vous me rendez malade« .

[2] Le test en vie réelle consiste à vivre quelques mois dans l’identité de genre choisie mais sans recours à l’hormonothérapie, aux opérations chirurgicales et au changement d’état civil. Les trans s’en plaignent car cela peut être vécue comme une expérience humiliante et qui retarde davantage l’accès aux soins.

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