Sexualité, Islam & déni : Salaam dépassé par ses intervenants dogmatiques

Salaam Sciences Po, association dont le but affiché est d’éclairer de toute sa lanterne modérée les différentes facettes de l’Islam, donnait sa première conférence mercredi 9 novembre sur le thème de la sexualité en Islam.

Le thème était prometteur, l’entrée en la matière intrigante, notamment lorsque le Président déclara à la fin de son introduction « vous pouvez vous opposer sur le plan des idées, mais respectez-vous ». Ca va débattre, ça va bouillir, pouvait s’enthousiasmer la personne venue à la conférence, surtout après les réactions effarouchées de bigots, suscitées par l’annonce de ce thème, qui ont valu aux organisateurs/trices la réputation de dévergondé-e-s. Les invités étaient Ajmal Masroor, imam londonien, et présentateur d’émissions télévisées, et Abdallah Ben Mansour, un des fondateurs de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

D’emblée, une conception plutôt originale de la libido fut exposée par Abdallah Ben Mansour à l’auditoire en haleine : « Pour les Musulmans, l’homme est né avec des instincts, il s’agit d’un formatage opéré directement sur son disque dur. » Il précisa, tout rigoureux scientifique qu’il est, que ne pas satisfaire ce besoin sexuel naturel pouvait rendre stérile. Essentialiste, il ne manqua pas d’ajouter que ce besoin et ces pulsions sexuelles sont davantage présents chez les hommes que chez les femmes. On peut sourire devant la bêtise évidente de ces dires. Seulement, les contrecoups de cette idée que l’on voudrait reçue ne sont pas des plus amusants. Cette légende de la lubricité et de l’impulsivité plus grande des hommes a servi à retenir les femmes à la maison, à l’abri des pulsions fatales et animales du mâle. Cet argumentaire ressurgit de façon récurrente pour tenter de réhabiliter les violeurs et les délinquants sexuels ou de justifier de leurs actes. Vous comprenez ? L’homme est dominé par ses pulsions. Que ces vilaines tentatrices cachent leurs charmes impurs, que surtout elles ménagent la pauvre bête dont il est exclu qu’elle sache se retenir.

Passés ces premiers émois, ont été débitées sur le ton du prêche moralisateur, des perles d’un autre temps. Il paraîtrait que le mariage permettrait seul l’édification de la société, qu’il ne pourrait y avoir d’organisation humaine intelligente autre.  Le mariage, ayant pour but de canaliser et d’orienter la sexualité, permet la conservation de l’espèce. Sur un ton péremptoire, l’intervenant réaffirma la prohibition de l’homosexualité. Circulez, braves gens, il n’y a rien de plus à savoir, le musulman homosexuel n’est pas prévu. En apparté, Abdallah Ben Mansour précisa, que si cette anomalie se présente, c’est que les préceptes de l’Islam traditionnel, longuement énumérés, ressassés, martelés n’ont pas été correctement appliqués, ce qui explique la survenance de cette déviance. Toujours essentialiste, il précisa, que ce qui s’apparentait donc à une véritable perversion chez les hommes, était davantage le signe d’une déception chez la femme. Le lesbianisme, selon lui, ne n’explique que par la frustration sexuelle des femmes auxquelles l’homme n’a pas su apporter satisfaction. Il exhorta énergétiquement les personnes présentes à se marier tôt, concéda qu’elles pouvaient se masturber si elles s’en trouvaient devant l’impossibilité, car à l’instar de l’homosexualité, le sexe en dehors du mariage est interdit donc sera fatalement nié conformément à l’esprit dans lequel s’ancra cette conférence. Lorsque l’intervenant demanda qui des personnes présentes dans l’amphithéâtre étaient mariées, seules trois d’entre elles levèrent la main. Il pensa alors sans doute qu’il se trouvait face à la plus belle variété de dévots, une assemblée de puceaux et de vierges du plus haut choix. S’ensuivit la présentation sur laquelle il est inutile de s’attarder, bisounours à souhait, d’Ajmal Masroor, venu – et c’est à son honneur – préconiser l’affection au sein du couple.

Une grande déception, partagée par les organisateurs, ressort de cette conférence, bien que son expression en eût été retenue. L’occasion d’un débat véritable entre une jeunesse vivant la religion harmonieusement, en phase avec son temps, et des intervenants conservateurs a été manquée. Les questions posées étaient pour certaines affligeantes ; ainsi, une étudiante demanda comment était définie la fornication et quels étaient les châtiments associés aux rapports sexuels illicites, ce qui eût pour mérite d’appeler une réponse précise évoquant le nombre de centimètres que le pénis doit parcourir dans le vagin pour que la pénétration soit constituée.

Le manque d’impétuosité des réactions et d’opposition frontale dénote l’hypocrisie générale que l’on peut retrouver chez certains musulmans et dans les sociétés musulmanes où nombreuses sont les personnes qui transgressent les dogmes et les pratiques rigoureuses, mais dans la plus grande discrétion, afin de ne pas bousculer le carcan conservateur. La plupart des comportements considérés comme déviants, allant du non-respect du jeûne jusqu’à l’homosexualité se vivent comme un lourd secret, empreint de culpabilité, propres à jeter l’opprobre sur l’intéressé-e, ce défroqué-e, cet-te encanaillé-e.

Les intentions initiales quant au sujet de la conférence étaient énoncées comme telles : « Explorer les limites du licite et de l’illicite prônées par l’islam dans la sexualité. Comment se sont elles tracées, et pourquoi de telles règles existent ? Comment comprendre l’autorisation de la polygamie ? Quelle vision l’Islam entretient-elle avec l’homosexualité ? » L’objectif de Salaam n’était donc certainement pas d’offrir une tribune à un prêche moralisateur ni d’organiser une conférence réactionnaire où les intervenants n’offriraient que leur propre interprétation des textes. Toutefois, les positions des invités, qu’il s’agisse d’Abdallah Ben Mansour ou de Ajmal Masroor, étaient connues et leurs interventions prévisibles. Dès lors, un débat contradictoire avec d’autres intervenants ayant une opinion différente aurait pu être organisé. La méprise, auquel cas, consisterait à croire que l’idéologie que veut incarner Salaam est celle entendue mercredi. Salaam devrait prendre le soin de se démarquer des théologiens du « juste milieu » qui se présentent comme éclairés alors qu’ils sont bel et bien conservateurs voire réactionnaires, sans dangerosité apparente mais à l’étroitesse d’esprit avérée.

Si G.A.R.Ç.E.S s’oppose farouchement aux tentatives de récupération du féminisme à des fins racistes ou/et d’instrumentalisation politique, il n’en demeure pas moins que la critique de ce type de discours à l’influence redoutable, qui entrave l’émancipation des femmes et des homosexuel-le-s, est nécessaire sinon essentielle. Nous nous opposerons à ce discours quelle que soit la religion qui le soutiendra car il porte les germes de l’intolérance.

AB

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7 réflexions sur “Sexualité, Islam & déni : Salaam dépassé par ses intervenants dogmatiques

  1. Vous êtes tellement bouffés par votre « combat » que vous avez oublié (ou jamais su) qu’essentialiste désignait une position philosophique en dehors des hommes et des femmes.
    En outre, vous fustigez les généralisations mais en utilisez vous-même : « Le manque d’impétuosité des réactions et d’opposition frontale dénote l’hypocrisie générale que l’on peut retrouver chez les Musulmans et dans les sociétés musulmanes »

  2. Asmaa J. dit :

    Moi aussi il y a certaines choses qui ne m’ont pas plu dans le discours de Ben Mansour, dont on aurait pu débattre, si cet article ne s’inscrivait pas dans ce registre fermé et insultant à l’égard de toute l’assoc, et non de l’invité qui n’exprime que ses opinions. Après ça me fait rire de dire « un des fondateurs de l’UOIF »… on doit aller chercher l’historique des intervenants depuis leur 20 ans maintenant ? Je ne savais même pas que c’était un des fondateurs, et pourtant je le connais personnellement depuis plusieurs années, mais je ne suis pas aller consulter sa fiche chez les RG. Ce que je sais c’est qu’aujourd’hui en tout cas, il ne fait partie de l’UOIF qu’il critique même ouvertement. Ca me rappelle ce que tout le monde dit sur T. Ramadan : « petit fils de Hassan el Banna, fondateur des frères musulmans »… on voit tout de suite le préjugé et le refus d’écouter et d’échanger en tant qu’égal, dans un mépris initial vraiment regrettable.
    Après entre débattre sur le contenu et proférer des insultes, car c’est malheureusement ce que fait l’article de Garces, avec toute l’amitié que j’ai pour certains membres de cette assoc, il y a un monde, et tout ce que je peux répondre c’est que quoi qu’on pense de la conférence dans le contenu, cet article de Garces est malheureusement lui-même clairement dogmatique !… ce qui ne le rend pas très crédible, et c’est dommage.

  3. Bilal dit :

    Mon passage préféré : « Le manque d’impétuosité des réactions et d’opposition frontale dénote l’hypocrisie générale que l’on peut retrouver chez certains musulmans et dans les sociétés musulmanes où nombreuses sont les personnes qui transgressent les dogmes et les pratiques rigoureuses, mais dans la plus grande discrétion, afin de ne pas bousculer le carcan conservateur. La plupart des comportements considérés comme déviants, allant du non-respect du jeûne jusqu’à l’homosexualité se vivent comme un lourd secret, empreint de culpabilité, propres à jeter l’opprobre sur l’intéressé-e, ce défroqué-e, cet-te encanaillé-e. »

    No comment, la bêtise parle d’elle-même.

  4. François dit :

    Les critiques dénoncent un article « dogmatique » et procédant à des généralisation.

    Pourtant il est quand même assez factuel, notamment parce qu’il cite directement les intervenants. Pourquoi ne pas rebondir sur ça, plutôt que de se braquer et de qualifier l’article d’insultant ?

    Pour ma part il me semble que l’article dénonce certains propos énoncés par les intervenants en question, propos affligeant d’obscurantisme et de machisme et qui, pour le coup, ferment d’emblée tout débat.

    Bravo pour votre article.

  5. M dit :

    Peut-être que l’essentialisme est un concept de philo, et on le sait tous je te rassure Lulu, mais sûrement que toi tu ne sais pas que c’est aussi un concept des théories féministes. Élaborées par des philosophes de renom par ailleurs…

    Quel mot employer, sinon hypocrisie, pour désigner quelque chose de bien présent mais qu’on choisit de ne pas voir? Vient un moment où faut arrêter de se voiler la face. Y’a des lieux de contactes homos dans les pays musulmans, on les tolère parce que ce sont des sous-pape, mais on condamne l’homosexualité…tout est normal…

    Ces quelques commentaires me rappellent, comme chaque fois que Garçes reçoit des critiques, que les gens, pourtant intelligents, ne font absolument pas l’effort de comprendre une pensée, mais la fustigent. Le féminisme, c’est comme la Marxisme, c’est une clef de lecture du monde. Pour critiquer, il faut comprendre d’abord, mais les gens trop ego-tique de sciences po doivent avoir du mal à se décentrer pour se demander ce qu’il peut se passer de tel ou tel côté. Arrêtons d’opinioner, et pensons un peu. « La bêtise parle d’elle même » chez tout le monde. J’avoue à ce titre, que cet article aurait en effet peut-être gagné à être plus nuancé. Mais les féministes, on les aime pour leur passion débordantes! Au moins, ce sont des gens qui ne sont pas ennuyeux…

  6. Aloïse dit :

    Cet article me rappelle quelques expériences personnelles que j’aimerais partager ici. En contact moi-même avec de nombreux musulmans (notamment mon copain), j’ai pu effectivement constater un traitement très spécial de la sexualité et des femmes de la part de jeunes hommes musulmans – évidemment pas tous!

    Par exemple, et ce que je vais raconter s’est passé plusieurs fois avec différentes personnes, il semblerait qu’il n’y ait que deux catégories de femmes aux yeux de ces musulmans que je connais et qui traite les femmes de manière très sexiste et machiste: celle qui couchent, donc qu’on peut utiliser quand on a envie de sexe, mais pas pour une relation, ou celle qui refusent de coucher et résistent aux avances, auxquels cas ils leur courent après et les demandent en mariage. A partir du moment où ils ont couché avec une femme, celle-ci devient « impropre » à une relation suivie, voire ils ne peuvent plus la regarder dans les yeux.
    De l’autre côté, une amie musulmane s’inquiétait du nombre d’homme avec qui elle avait couché, pensant qu’il devait rester le plus bas possible.
    Ainsi un musulman peut coucher avec autant de femmes qu’il veut, hors-mariage aussi, mais une musulmane, ou même une femme, ne doit se donner qu’après son mariage et à un seul homme, au risque sinon de n’être même plus regardée dans les yeux.

    Evidemment – et heureusement! – le monde n’est pas entièrement formaté, et je connais aussi des musulmans qui pensent autrement, mais malheureusement il me semble que ce que je viens de décrire est encore une représentation très présente de la sexualité et des femmes au sein de l’islam. Mais comme tous les musulmans ne pensent pas comme ça, on peut espérer que cela évolue, que les femmes ne soient plus jugées sur leur sexualité et jouissent des mêmes privilèges que les hommes.

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