« Vous êtes contre-indiqué »

« Vous êtes contre-indiqué »

C’est la réponse simple qu’on m’a adressé il y a deux ans quand j’ai voulu donner mon sang. Je répondais à l’affirmative à la question de savoir si j’avais un jour eu des rapports sexuel avec un homme. Catégorisé HSH « Hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes » à vie et « indigne de participer à un acte de solidarité humaine », pour reprendre les termes de Robert Badinter se soulevant au Sénat contre Nora Berra en avril 2011.

La secrétaire d’Etat à la Santé confirmait la circulaire du 12 janvier 2009 qui maintient l’interdit fait aux homosexuels de donner leur sang depuis mars 1983, au moment fort de la crise pandémique du VIH/SIDA. Roselyne Bachelot est à l’origine de la dite circulaire. Elle la légitimait alors par les chiffres de la prévalence des homosexuels face au VIH/SIDA – 10 à 18% contre moins d’1% chez les hétérosexuels. Pour autant, maintenir cette interdiction en 2011 est un non-sens relevant au mieux de l’ignorance, au pire de la discrimination d’Etat.

Si les homos sont encore statistiquement  plus enclins à contracter le VIH/SIDA, les moyens techniques dont nous disposons ainsi que la connaissance que nous avons du virus sont autrement plus poussés que ceux que nous avions du « cancer homosexuel » de 1983. Une infection est dépistable moins d’un mois après contamination, de manière fiable.

Les propos de Nora Berra, pour justifier cette « contre-indication à vie » sont les suivant : « l’homosexualité est un facteur de risque pour le VIH ». La ministre s’est empêtrée dans la polémique plusieurs jours avant de revenir sur ses propos. Ses fins conseillers lui auront expliqué que si l’homosexualité est une orientation sexuelle elle n’est pas un comportement sexuel.

L’absurde ici est l’idée que l’orientation sexuelle détermine absolument le comportement sexuel, et les risques pris. Ce raisonnement faussé dans lequel résident tout le mépris, l’humiliation et la discrimination induits par cette circulaire amène effectivement à amalgamer homosexualité masculine et SIDA!

Bien sûr, des filtres sont nécessaires pour éviter les trop grandes prises de risques de la part de l’Etablissement Français du Sang. Il est nécessaire en revanche de rationaliser ces filtres pour éviter les confusions crées par des critères infondés et injustement discriminants.

C’est la position de la Commission Européenne dans la directive 2002/33/CE que brandit Mr Xavier Bertrand, Ministre de la Santé pour légitimer l’éviction des homosexuels du don du sang. Dans un courrier d’août 2011 à Mr Geoffrey Leger[1], les représentants de la Commission contredisent le Ministre. La directive européenne en question n’énonce pas une prohibition du don du sang aux homosexuels. Elle s’adresse aux « individus dont le comportement sexuel […] les expose au risque de contracter les maladies infectieuses graves transmissibles par le sang ».

La position du ministère de la Santé va à l’encontre de l’article 21 de la Charte de Droits Fondamentaux de l’Union Européenne qui énonce que les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle sont illégales.

La question est de savoir si le gouvernement et les ministres concernés sont- simplement ignorants, homophobes ou s’ils font payer aux homosexuels le manque de réactivité des pouvoirs publics face au virus du Sida au début des années 1980.

On parle bien de comportements sexuels individuels, pas d’orientation à valeur d‘injonction stigmatisante : « Tu es pédé donc tu baise à tout va et sans capote ». Il faut en effet prendre en compte non pas l’orientation sexuelle des prétendants au don – qu’il serait bien prétentieux de vouloir cristalliser et par la même leur supposer des pratiques sexuelles, mais les questionner sur leur pratique sexuelle réelle.

Nous proposons de mettre à égalité de critères les individus quelque soit leur orientation sexuelle, en fonction de leur pratique et prises de risques effectives. Faisons donc un bon autodafé de ces questionnaires passéistes et infamants que nous fait remplir l’EFS préalablement au don. Nous voulons des critères objectifs, débarrassés de touts préjugés. Que les homos qui ont des rapports systématiquement protégés, qui se font régulièrement dépister ou qui ont un seul partenaire puisse faire don d’un morceau de leur « solidarité humaine », comme les autres. Finissons-en de cette communautarisation forcée qu’impose aux homosexuels la notion de « groupe à risque » que l’on trouve dans le discours du gouvernement.

Cela d’autant que les deux tiers des nouveaux cas d’infection par le VIH/SIDA dépistés chaque année concernent des hétérosexuels selon les chiffres de l’Institut de Veille Sanitaire sur la période 2003-2010. Regardez autour de vous, posez-vous la question sur votre propre sexualité. On assiste à une espèce de retour en arrière, des campagnes de prévention moins fortes, des comportements sexuels plus laxistes. Il semblerait que les relations hétéros, socialement vécues comme « normales », font l’objet d’un trop de confiance, d’un sentiment d’être hors d’atteinte,  car le message a été intériorisé que les risques d’infection portent uniquement sur les homos.

Enfin, last but not least, venons en au fichage. Oui, le fichage, on n’en parle que très peu et même la littérature internet sur la question est pauvre.  Et pourtant, Jean François Riffaud, ancien directeur de la communication de l’EFS, confirme en 2004 dans un entretien au magazine Têtu « l’existence et l’enrichissement d’un fichier détenu par l’Etablissement Français du Sang et répertoriant toutes les personnes exclus du don du sang avec mention du motif du refus ».  Les informations sur les « recalés » du don du sang sont donc conservées, toutes. Les informations personnelles que vous donnez, ainsi que le motif de votre « contre-indication » sont conservées au chaud à l’EFS. La Cnil ne voit la aucun problème à ce que nos pratiques sexuelles soient gravées dans le marbre et même à ce qu’on nous questionne dessus. Nous voulons la suppression de ces fichiers dans leur totalité et sans condition.

Voilà ce que j’ai récolté en allant donner mon sang à Sciences Po : un fichier dans les armoires de l’EFS et une réduction ontologique et essentialisée de ma pratique sexuelle à mon homosexualité.

Pourquoi ne pas appeler au boycott de la prochaine opération de don du sang à Sciences Po ou inciter les gens à se déclarer homosexuel de façon militante ?

Allons gayement au don du sang !

Pour aller plus loin :

Reconsidering the lifetime deferral of blood donation by men who have sex with men, Mark A. Wainberg, PhD,Talia Shuldiner, BA, Karine Dahl, MD, Norbert Gilmore, PhD MD, http://www.cmaj.ca/content/182/12/1321

Libération.fr, le 14 juin 2011, Les homosexuels toujours exclus du don du sang, http://www.liberation.fr/societe/01012343285-leshomosexuelstoujoursexclusdudondusang

Ministère de la Santé et des Sports, arrêté du 12 janvier 2009 fixant les critères de sélection des donneurs de sang, www.legifrance.gouv.fr/jopdf/common/jo_pdf.jsp?numJO=0&dateJO=20090118&numTexte=23&pageDebut=01067&pageFin=01076

Institut de Veille Sanitaire, dossier thématique VIH/SIDA, http://www.invs.sante.fr/fr/Dossiersthematiques/Maladiesinfectieuses/VIHsidaIST/InfectionaVIHetsida


[1]      Actuellement en procès conte le Ministère de la Santé au tribunal administratif de Strasbourg

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