Octobre 2017 : Première Quinzaine de Visibilité Intersexe

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Le Collectif Intersexe et Allié-e-s (CIA) a été fondé le 8 novembre 2016 à l’occasion de la Journée Internationale de la Solidarité Intersexe. Le collectif milite pour visibiliser l’intersexuation, combattre la pathologisation des personnes intersexes et promouvoir leur autodétermination.

Le Collectif définit l’intersexuation ainsi : “Nous définissons l’intersexuation selon deux définitions non contradictoires et non nécessairement cumulatives :

  1. Les personnes intersexes sont nées avec des caractères sexuels (génitaux, hormonaux, gonadiques ou chromosomiques) qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins. Le terme intersexe s’emploie pour décrire une large gamme de variations naturelles du corps, qui se développent à tout moment de la vie.
  2. Les personnes intersexes sont des personnes ayant subi une invalidation médicale de leurs corps sexués.”

En 2017, le CIA a décidé de coordonner l’organisation d’une première Quinzaine de Visibilité Intersexe. Cette Quinzaine, à échelle nationale et qui s’est déroulée du 26 octobre 2017, Journée de la Visibilité Intersexe, au 8 novembre 2017, Journée Internationale de la Solidarité Intersexe, a cherché à mettre en lumière les enjeux traversant les réalités des personnes intersexes, par le biais d’événements et d’approches diverses.

Garçes a été invitée à participer à la Quinzaine et il nous a alors apparu important d’y prendre part. Le CIA nous invitait en effet A AGIR pour la cause intersexe. Et non plus à simplement USER de la cause intersexe comme instrument de rhétorique féministe. Il ne s’agissait plus de simplement prendre l’existence des personnes intersexes comme « preuve » de la fabrication sociale du système sexe/genre. Il s’agissait de se confronter à et de dénoncer les violences systémiques vécues par les personnes intersexes, et ce au-delà de notre présence effective mais limitée dans le temps à l’Existrans, manifestation annuelle pour le respect et les droits des personnes trans et intersexes.

Sur proposition de l’association étudiante la /5/ ème Parallèle, nous avons co-réalisé une exposition visant à vulgariser les principaux enjeux de la cause intersexe. Nous la mettons maintenant en ligne afin qu’elle puisse servir au plus grand nombre.

En remerciant le CIA de nous avoir pousser à la rigueur militante et la /5/ ème Parallèle pour ce travail d’équipe.

Crédit Graphisme : Pisaller

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L’exposition se compose de 13 panneaux : les trois premiers panneaux apportent des chiffres et des explications sur l’intersexuation, les panneaux suivants présentent plusieurs enjeux actuels et un tour d’horizon de la lutte intersexe. Quelques commentaires d’actualité accompagnent certains panneaux.

 

EXPLICATIONS

 

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ENJEUX & LUTTES

 

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Actualité récenteDécembre 2017, PROTOCOLE DE LA HAUTE AUTORITE DE SANTE

La Haute Autorité de Santé (HAS) a présenté en décembre 2017 son Nouveau Protocole National de Diagnostic et de Soins concernant les personnes présentant une insensibilité partielle ou complète aux androgènes, c’est-à-dire les personnes possédant les chromosomes sexuels XY insensibles aux hormones masculinisantes. Il s’agit là d’une des multiples formes d’intersexuation. Le protocole publié s’adresse aux professionnels de la santé et leur préconise un parcours de soin présenté comme optimal pour les personnes insensibles aux androgènes.

Pourtant, ce protocole va à l’encontre des recommandations formulées par de nombreuses  institutions de défense des droits humains, de l’ONU, de l’Assemblée du Conseil de l’Europe, de la DILCRAH, et de la délégation aux droits des femmes du Sénat. Le comité contre la torture de l’ONU dénonçait le 4 mai 2016 les traitements médicaux et chirurgicaux pratiqués sans urgence médicale et sans le consentement des patient.e.s, que le protocole ne remet absolument pas en question.

Et on en revient toujours à la question : optimal pour qui ?

En effet, l’HAS continue d’inciter les médecins et les familles à soumettre les mineur-e-s intersexes à des opérations chirurgicales mutilantes sans nécessité médicale ni urgence vitale, et sans le consentement libre et éclairé de la personne.

Une fois de plus, l’intersexuation est perçue comme une pathologie et la personne intersexe comme un objet à rectifier. Ainsi, le protocole s’intéresse plus aux parents (“Il faut s’efforcer de faire un choix de sexe rapidement, la situation des organes génitaux atypiques est très douloureuse pour les parents.”) qu’aux conséquences néfastes des opérations et traitements prescrits. La HAS reconnaît pourtant que « les complications postopératoires des chirurgies génitales sont fréquentes », que leurs résultats sont souvent insatisfaisants voire douloureux.

Ainsi, la Haute Autorité de Santé semble continuer à préférer le maintien des normes corporelles genrées à la santé des personnes intersexes. Dans ces conditions, l’incitation à un suivi psychologique à vie de ces personnes ne peut apparaître que comme une énième méthode de coercition, en plus des consultations médicales annuelles recommandées.

Communiqué du CIA

 

Mai 2018, RAPPORT DE LA COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME

Dans son rapport Agir contre les maltraitances dans le système de santé : une nécessité pour respecter les droits fondamentaux, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a mentionné la situation des personnes intersexes et dénoncé fermement la protocole de l’HAS.

Elle écrit : “La CNCDH considère […] que certains traitements infligés aux personnes intersexes relèvent des traitements inhumains et dégradants. En effet, dans un protocole en date de 2018 la HAS tient un discours ambigu sur la pratique d’opérations de mutilation sexuelle sur les nouveaux nés intersexes. Ces opérations, réalisées afin de rendre l’apparence de leurs organes génitaux conforme au sexe dans lequel sera élevé l’enfant, et ce sans nécessité médicale, entraînent de lourdes conséquences à vie pour les patients et de nombreuses complications. De telles opérations se font au mépris du consentement de la personne, les parents étant contraints de décider immédiatement, et sans tenir compte des normes internationales de protection de l’enfant, du respect de son intégrité physique, et des recommandations de l’ONU.”

Ce rapport s’inscrit dans la lignée de nombreux autres publications d’organisation de défense des droits fondamentaux. Le traitement des personnes intersexes est largement reconnu sur le plan international comme inhumain et dégradant sans que cela ne se traduise par la moindre évolution à l’échelle nationale.

 

Juin 2018, AVIS DU CONSEIL D’ETAT

Dans le cadre de la révision des lois bioéthiques, le Conseil d’État s’est saisi de la question des mutilations génitales sur les mineur-es intersexes. Dans son rapport, il rappelle les deux grands principes du droit français concernant une opération chirurgicale :  le consentement éclairé de la personne opérée et un motif médical sérieux. Dans les cas d’urgence, et lorsque le motif médical est très sérieux, il est possible de se passer du consentement de la personne.

Il rappelle, par ailleurs, que les opérations médicales doivent intervenir en cas de souffrance, mais que dans la majorité des cas les personnes intersexes ne subissent aucune souffrance du fait du fonctionnement de leurs organes mais “On le voit, les actes de conformation sexuelle justifiés [par les médecins] par de tels motifs « psychologiques » visent à éviter à l’enfant une souffrance non directement liée à […] sa variation du développement génital, mais au regard que la société, dans laquelle prévaut la binarité des sexes, porte sur cette lésion.

En outre, le Conseil d’Etat relève que : Deux séries de motifs sont aujourd’hui mises en avant pour justifier le caractère précoce [des] interventions [avant que l’enfant soit en mesure de participer à la décision] : d’une part des raisons qui relèvent de la technique chirurgicale, tenant à la disponibilité des tissus et au climat hormonal des nourrissons qui seraient plus favorables que lorsque l’intéressé atteint l’âge de la puberté, d’autre part le moindre impact psychologique de ces interventions lorsque l’enfant est en bas âge. Or, les auditions réalisées par le Conseil d’État lui ont permis de constater que de tels motifs ne pouvaient pas, en l’état des connaissances, être établis avec certitude. D’une part, les avis sont partagés sur la question de savoir si les interventions chirurgicales pratiquées sur des nourrissons présentent plus de risques que celles effectuées sur des enfants prépubères ayant donc atteint un degré de maturité leur permettant de participer à la prise de décision médicale. D’autre part, l’impact psychologique supposé moindre d’une intervention sur un nourrisson mérite d’être nuancé au regard de l’avantage, sur le même plan du psychisme de l’enfant, que présente une action plus tardive permettant à l’intéressé de faire part de son avis et d’adhérer aux thérapies envisagées

Ainsi, le Conseil d’Etat rejette l’idée d’une urgence à opérer les nourrissons et les enfants intersexes, et réaffirme le caractère obligatoire du consentement éclairé de l’enfant : “Il convient d’attendre que le mineur soit en état de participer à la décision, pour qu’il apprécie lui‐même si la souffrance liée à sa lésion justifie l’acte envisagé« .

Par conséquent, le Conseil d’Etat recommande d’attendre, dans ce cas, pour inscrire la mention du sexe de l’enfant sur l’état civil sans donner toutefois de délaisPar son rapport, le Conseil d’Etat fait prévaloir les droits humains et rejoint les dénonciation des militant-e-s intersexes et d’institutions nationales et internationales. Toutefois, le Conseil d’État reste dans un cadre binaire qui ne sort pas d’une pathologisation des parcours intersexes, ne remet pas en cause l’inscription du sexe à l’état civil et n’a pris en considération que les questions d’opération sur les organes génitaux externes, laissant dans l’ombre celles réalisées sur les organes internes et les questions liées aux thérapies hormonales.

 

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Actualité récente :Avril 2018, RÈGLEMENT DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE D’ATHLÉTISME

La Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) annonçait la mise en place d’un règlement limitant, à partir de novembre, le taux de testostérones chez les athlètes femmes voulant participer aux épreuves internationales de course, du 400 m au mile. Cela revient à obliger les coureuses intersexes à subir une opération ou un traitement hormonal pour diminuer leur taux de testostérone.

Un règlement semblable avait été suspendue pour deux ans par le Tribunal arbitral du sport en juillet 2015, en attendant des preuves scientifiques du rôle de la testostérone dans la performance sportive. L’IAAF se prévaut désormais d’une étude dont les résultats ne peuvent être consultés.

Pour Bernard Amsalem, ancien président de la Fédération française d’athlétisme (FFA) et unique conseiller de l’IFFA à avoir voté contre le règlement : «Le Dr Bermon […] nous dit qu’il y a beaucoup de filles qui sortent de la normalité au niveau de la testostérone, mais encore faut-il se mettre d’accord sur la normalité, qui avant était fixée à 10 et maintenant l’est à la moitié. J’ai voulu savoir si parmi les hommes, on observait les mêmes différences de taux, et on m’a répondu positivement. Et alors pourquoi on traiterait les femmes différemment des hommes ? On m’a répondu que les différences étaient moins importantes : je ne peux pas me contenter de cette explication.»

La Fédération sud-africaine d’athlétisme, dont Caster Semenya est une membre éminent et directement concernée par cette réglementation qui touche exactement ses spécialités, a contesté la règle devant le Tribunal arbitral du sport.

https://www.nytimes.com/2018/06/18/sports/caster-semenya-iaaf-lawsuit.html

http://www.liberation.fr/sports/2018/06/30/caster-semenya-l-eternelle-polemique_1662856

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Actualité récenteMars 2018, DÉCISION DE JUSTICE

La Cour de cassation a rendu un arrêt dans une affaire concernant une plainte pour violences mutilantes introduite par une personne intersexuée à l’encontre des professionnels de santé l’ayant opérée. Il s’agit probablement de l’une des premières plaintes de ce genre en France.

Le fond de l’affaire, c’est-à-dire déterminer si certaines opérations subies par les personnes intersexes peuvent être qualifiées pénalement de violences mutilantes, n’a pas été tranché.

Le débat s’est porté sur la question de la prescription de l’action publique. La plainte a été introduite alors que le délai de prescription était dépassé. En cas d’obstacle insurmontable empêchant le dépôt de plainte, il est possible que le point de départ du délai de prescription soit reporté. L’avocate a expliqué que les professionnels de santé avait menti à la plaignante sur la nécessité des opérations, manoeuvres qui l’avaient empêché de porter plainte. La Cour de cassation n’a pas retenu cet argument et a donc mis fin à l’affaire.

Pour autant cette décision ne tranchant pas le fond de l’affaire, il est probable que d’autres plaintes soient déposées et que ce ne soit que le début d’un combat judiciaire pour la reconnaissance des violences mutilantes exercées par le corps médical contre les personnes intersexes.

Arrêt : Cass. crim. 6 mars 2018, n°17-81.777

Commentaire de l’arrêt critiquant notamment l’adhésion des magistrats à un système binaire et inégalitaire du genre

 

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Ressources :

*Le Collectif Intersexes et Allié-e-s : https://collectifintersexesetalliees.org/  https://www.facebook.com/ciaintersex/

*Organisation Internationale des Intersexués (OII) (in english) :http://oiiinternational.com/

*OII Europe : https://oiieurope.org/

* Tumblr Paye ton intersexuation (témoignages en français): https://payetonintersexuation.tumblr.com/

The Interface Project : témoignages vidéo avec retranscription écrite de militant-e-s de différents pays (anglais) : https://www.interfaceproject.org/stories

*Rapport d’Amnesty International “D’abord, ne pas nuire: Pour le respect des droits des enfants présentant des variations des caractéristiques sexuelles au Danemark et en Allemagne” : https://www.amnesty.org/fr/documents/eur01/6086/2017/fr/

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Une année de GARCES 2016-2017

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L’année 2016-2017 est bien finie, et à la veille de la rentrée nous avons voulu faire un petit bilan des actions menées, pour les archives.

Cette année, GARCES a organisé 6 conférences, 8 ateliers (dont 5 ateliers santé), 2 projection-débat, 1 pétition, 1 appel à témoignage. Un cycle d’évènements a été porté sur le thème des sexualités, une série d’ateliers sur la santé et d’autres évènements ont été menés indépendamment.

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Appel à témoignages du 8 MARS

Nous avions fait un appel à témoignages à l’occasion du 8 mars, sur les expériences de sexisme et harcèlement des étudiantEs au sein de Sciences Po. Publié originellement sur facebook, nous republions ici les témoignages et la tribune.

[TW: sexisme, harcèlement sexuel, viol]

Dans le cadre de la journée des droits des femmes, le collectif G.A.R.C.E.S (Groupe d’Action et de Réflexion Contre l’Environnement Sexiste) s’oppose au discours majoritaire diffusé par Sciences Po qui prétend que le sexisme, le harcèlement sexuel et le viol n’existent plus au sein de cette école et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Le sexisme ne se réduit pas, comme on aimerait nous le faire croire à travers le prétendu discours majoritaire défendu par les plus hautes institutions, aux banlieues de l’autre côté du périphérique, exemptant ainsi les grandes écoles et catégories socio-culturelles ++, blanches.

Nous rappelons que le sexisme, le harcèlement sexuel et le viol sont une réalité, des oppressions systémiques qui s’entretiennent par des pratiques banalisées et tolérées, et que les combattre ne se réduit pas à organiser des formations, trop souvent non-obligatoires, mettre en place une cellule de harcèlement sexuel qui minimise le harcèlement sexuel et culpabilise les victimes, ou simplement « convoquer » un harceleur pour lui dire que « non ce n’est pas bien d’embrasser une fille contre son gré, ne recommence pas », comme c’est trop souvent le cas au sein de notre établissement.

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Les ateliers santé

✰✰✰ POURQUOI ? ✰✰✰

Depuis quelques années, les tollés médiatiques que suscitent la “découverte” par le grand public de l’ampleur des maltraitances médicales et des scandales sanitaires que subissent les patient.e.s s’enchaînent, mais toujours une seule et même réaction : la stupeur, la mise en doute de la parole des patient.e.s et la dénégation.

Pourtant la libération de la parole s’organise : tumblr, articles de presse et émissions de radio témoignent désormais que les pratiques vexatoire ou inutilement invasives, le non respect du consentement des patient.e.s, les biais de genre dans la mise en place des protocoles scientifiques, ne constituent pas des faits divers isolés, mais posent de réels problème de santé publique.

Devant l’inertie du corps médical, le silence des institutions sanitaires et le morcellement des initiatives scientifiques sur le sujet, GARCES souhaite donc ouvrir un espace de réflexion et d’action pour s’emparer de ces sujets, se réapproprier les savoirs médicaux et gagner en autonomie. Nous lançons donc pour le printemps 2017 un cycle d’atelier santé, ouvert à toutEs pour questionner avec des chercheuses, des militantes et des soignantes les questions de santé.

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Le cycle des sexualités

 

Nos fantasmes, nos pratiques, notre vision et nos expériences sexuelles sont fortement influencés par notre société. Nos préférences individuelles sont façonnées et formatées par les représentations que nous avons de la sexualité. Au cinéma, dans la littérature, la musique, les médias etc., la sexualité est partout. Partout mais toujours identique.

Parce que ce sont les dominants qui ont le plus de moyens de production culturelle et de diffusion, le point de vue dominant est celui du mâle blanc cis-hétéro et valide. Les corps sont blancs et filiformes, les canons de beauté très stricts, les sexes représentés hyper normés. Les relations suivent des schémas narratifs non renouvelés (préliminaire-pénétration) et les sexualités non hétérosexuelles sont invisibilisées.

Pourtant d’autres discours, d’autres points de vue et d’autres productions existent, bien que marginalisés.

GARCES a tenté à travers ce cycle questionner les sexualités de manière très large et déconstruire nos représentations et nos pratiques normées.

Une série de conférences et de projections a été organisé autour des représentations des sexualités féminines hétéro, lesbiennes, bi, queer, leur normativité, leur invisibilisation dans l’imaginaire collectif, la culture populaire, le rap, la bande dessinée, la pornographie etc.

Des ateliers ont été mis en place en parallèle pour partager nos expériences dans un cadre plus intimiste et pour nous réapproprier nos sexualités, nos pratiques et nos corps.

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5 raisons pour lesquelles la non mixité est un impératif et pourquoi nous sommes fatiguées d’avoir à nous en justifier

Voilà plus de cinquante ans que les vertus de la non mixité dans les luttes pour l’émancipation des groupes minorisés ont été pensées, questionnées, mises en pratique et revendiquées. Cinquante ans, et nous en sommes toujours là, sommées de nous expliquer, de nous justifier, comme si nous n’étions là que pour ça : rendre intelligibles nos luttes. Cinquante ans qu’on nous refuse de pouvoir choisir jusqu’aux moyens de nous rassembler.

Si la pédagogie est, dit-on, l’art de la répétition, comprenez bien que nous refusons de rentrer dans le cercle sans fin des justifications. Non seulement parce que nous sommes fatiguées de mettre au coeur de nos discussions l’éternelle question de la place des hommes dans le féminisme, mais aussi, et surtout, parce que nous refusons cette injonction continuellement faite aux femmes, comme à tout groupe opprimé, d’avoir à légitimer leur existence et leurs actions. Nous n’avons pas la moindre intention d’attendre de qui que ce soit une validation de nos outils de lutte. Au contraire nous revendiquons sans concession la non mixité comme un choix politique. Et voici pourquoi.

1. Parce que nous avons retenu les leçons de l’histoire

Ce que nous ont appris dès les années 60 les mouvements de lutte pour les droits civiques des Noir.es américain.es, c’est qu’il ne faut pas attendre des personnes qui tirent leurs privilèges d’un système de domination qu’ils et elles y renoncent d’eux et d’elles-mêmes, par générosité, humanisme ou bienveillance. Tout mouvement, mixte à ses débuts, est rapidement confronté à l’impossibilité d’avancer sans déconstruire, en son propre sein, les rapports de domination qui peuvent s’y nouer. Car comme l’écrit la sociologue et féministe Christine Delphy, “dans les groupes mixtes, Noir.es-Blanc.hes ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer.” L’expérience des Noir.es américain.es, mais aussi du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) l’a montré : en mixité, ce sont toujours celles et ceux qui tirent avantage du système qui se retrouvent au premier plan, reproduisant au sein même du mouvement militant les logiques oppressives que celui-ci cherche à déduire et, pire, le vidant de son contenu politique. Les exemples sont légion, mais pour n’en citer qu’un seul il n’y a qu’à relire l’anecdote rapportée récemment par Caroline de Haas à propos de la création en 2009 de l’association, aujourd’hui bien implantée dans le paysage militant, Osez le féminisme : “Dans la salle, une centaine de personnes, 85% de femmes. A la fin de la rencontre, 33% des femmes présentes et 45% des hommes présents avaient pris la parole. Les femmes avaient parlé en moyenne 2 minutes, les hommes 4 minutes. Dans une réunion féministe, avec 85% de femmes, nous reproduisions les inégalités dans la prise de parole.” Quel groupe féministe mixte n’a-t-il pas expérimenté ce phénomène ? Et quelle légitimité porte un collectif féministe qui ne permet pas aux premières concernées de s’exprimer ?

 

2. Parce que nous revendiquons d’être les mieux placées pour parler des sujets qui nous concernent

Laisser du temps de parole aux hommes, c’est leur laisser nous expliquer notre réalité. Or en matière sociale, l’objectivité n’existe pas, et ce n’est pas parce qu’un individu se sent en dehors d’un rapport de pouvoir qu’il peut prétendre porter un regard neutre. Car personne n’est en dehors du système. Il n’y a pas d’opprimé.e sans oppresseur.e. Nous n’avons donc pas besoin de l’avis d’un homme pour savoir si notre perception de notre vécu est juste. Nous refusons de perdre notre temps et notre énergie à vous convaincre que OUI le sexisme est une réalité vécue au quotidien, que les violences que nous subissons sont réelles et que NON ce n’est pas parce que vous ne voyez rien que cela n’existe pas. Nous n’avons pas non plus besoin de l’avis d’un homme sur nos choix d’action car les conséquences, c’est nous qui les subiront. C’est pourquoi nous revendiquons la pratique de la non mixité comme une déclaration d’indépendance : ne nous libérez pas, on s’en charge ! Nous fixons nous même nos conditions et notre agenda politique.

3. Parce que nous revendiquons une parole libérée des codes de domination

Parce que les hommes bénéficient d’un statut privilégié fondé sur l’oppression des femmes et de ce qui est perçu comme féminin, nous exigeons des espaces où nous seront à même de définir et d’assumer ce que nous sommes, indépendamment du regard masculin. Des espaces où nous nous sentirons libre de toute injonction : injonctions faites à nos corps, à nos voix, à notre ton, à notre parole. Injonction à “oser”, à “nous assumer”, à “bien parler”. Nous sommes fatiguées d’avoir à être polies, gentilles, jolies et souriantes alors que nous avons besoin de parler de douleurs, de peurs, de crimes et de colère. Parce que la parole des femmes est toujours de “trop” (trop bavarde, trop criarde, trop faible…) et qu’une “vraie femme” est une femme silencieuse, nous revendiquons des espaces où notre parole n’est justement pas une “parole de femme”, mais la nôtre.

4. Parce que nous revendiquons le droit de parler sans crainte

Les violences, les agressions et les humiliations que nous subissons au quotidien sont propres à notre condition de femme. C’est parce que nous portons ce que la société a construit comme un stigmate, la “féminité”, que des hommes se permettent constamment de nous rappeler à l’ordre, de nous signaler notre subordination et ce qu’il en coûte de vouloir en sortir. Ce sont des hommes qui frappent ou violent à la maison, qui insultent dans la rue, qui mettent en pratique ce paternalisme agressif, si courant dans les cercles de pouvoir. Et si parfois ces violences s’adressent à d’autres hommes (souvent perçus, est-ce un hasard, comme efféminés), ce sont les femmes qui en font les frais les premières. Dans ces conditions, nous revendiquons le droit de construire des espaces libres, où nous ne risquons pas de côtoyer ceux-là même qui participent et tirent avantage de cette hiérarchie oppressive. Nous refusons d’avoir à faire attention à ne pas nous mettre en situation de rencontrer un potentiel agresseur. Toute notre attention, toute notre énergie doit pouvoir être consacrée à nos actions, à nos réflexions, au développement de stratégies militantes. La ténacité avec laquelle des hommes viennent régulièrement perturber les réunions non mixtes de la Nuit Debout ! nous semble ainsi particulièrement ironique : ces hommes qui s’insurgent de l’exclusion dont ils prétendent être les victimes sont par ailleurs bien silencieux, pour ne pas dire complètement indifférents, aux agressions sexuelles que des militantes ont pu y subir.

5. Parce que nous refusons de tenir compte de vos sentiments

Alors oui, nous le savons, vous n’êtes pas comme ça, vous. Vous êtes sans aucun doute une bonne personne, et même peut-être un mec bien ? C’est curieux comme tous les hommes que nous côtoyons sont des mecs bien ; à les entendre, le sexisme tomberait du ciel, de manière complètement désincarnée. Tout le monde s’accorde à reconnaître l’importance de l’égalité femmes/hommes mais personne n’ose parler du fait que ce sont des personnes réelles qui les mettent en oeuvre. A vrai dire peu nous importe car pour une fois, il n’est pas question de vous, ni de votre ego mais d’un système, le patriarcat, que nous nous attachons à détruire. En tant que groupe, en tant que classe, les hommes jouissent d’un certain nombre de privilèges, mais ce n’est pas à celles et à ceux qui en font les frais de faire taire leur douleur, de ménager l’amour propre des dominants, ni de les convaincre de la réalité des oppressions qu’elles et ils vivent. C’est fou comme le débat avance drôlement plus vite lorsqu’on n’a pas à perdre énergie et temps à expliquer à chacun que ce n’est pas de lui dont il est question, que ce n’est ni le lieu ni le moment de faire de la pédagogie, qu’ici, pour une fois, le centre de l’attention, de notre attention, c’est nous !

 

Alors, oui, la non-mixité ça peut faire peur. Parce qu’on décide de ne plus se taire. Parce qu’on décide d’être les maîtresses de nos vies. Parce que notre non mixité à elle seule est politique et fragilise le pouvoir masculin. Mais, devinez quoi, on ne vous demande pas l’autorisation ! Et aussi longtemps que cela nous semblera nécessaire, nous utiliserons cet outil. Et aussi longtemps que d’autres groupes dominés le penseront nécessaire, nous les soutiendrons.

Oh les Garçes ! #1

Nous avions lancé un appel à contribution en novembre dernier pour notre projet de zine – pour rappel, il s’agit de magazines auto édités confectionnés par les membres d’une communauté qui souhaiteraient explorer des sujets rarement traités dans les médias – et après quelques dizaines de mails et une lutte acharnée contre des ordinateurs récalcitrants, nous sommes heureuses de vous présenter le résultat final.

Oh les Garçes est le fruit du travail de 20 contributrices et contributeurs. Vous y trouverez des poèmes, articles, illustrations, photographies et mêmes des broderies ! Encore un grand merci à ceux et celles qui ont bien voulu partager leur travail avec nous. Tous les travaux inclus dans le zine sont leur propriété et nous vous demandons à ce titre de ne pas les utiliser sans leur permission.

Pour toutes questions, remarques ou réclamations au sujet du zine – ou d’autres choses d’ailleurs –  n’hésitez pas à nous envoyer un mail à garces.sciencespo@gmail.com.

D’ici là, bonne lecture !

Féministement votre,

G.A.R.C.E.S

 

 

Note : ce zine ayant été conçu en double page, 
vous pouvez le télécharger et activer la
visualisation adéquate pour une lecture 
plus agréable !